Agriculture urbaine : l’herbe est toujours plus verte ailleurs

Le 21 octobre 2013 - Par qui vous parle de ,

Depuis quelques temps, un certain nombre de projets illustrent une volonté de « verdir » la ville en Europe et dans les pays industrialisés : du quartier « Eva-Lanxmeer » à Culemborg aux Pays-Bas, à l’introduction de moutons dans la partie la plus dense de l’agglomération parisienne1, la « ville verte » est en vogue. La raison ? Principalement une volonté d’aérer la ville, et d’implanter une production agricole responsable et écologique au cœur des agglomérations, près des citadins, bien souvent en réutilisant des espaces jusqu’alors vacants (friches urbaines).

Il est toutefois intéressant de noter que cette agriculture urbaine semble révolutionnaire à nombre d’urbanistes, et suscite un enthousiasme presque démesuré. L’agriculture urbaine n’est pourtant pas une nouveauté, loin de là. Il s’agit même parfois d’héritages du Moyen-Âge, comme à Bourges ou à Amiens. Surtout, ceux qui ont travaillé sur d’autres continents tels que l’Afrique (c’est mon cas) ou l’Asie pourront faire remarquer son caractère presque anodin, mais ni pour les mêmes raisons, ni de la même manière. Cette différence de regards, entre l’ici et l’ailleurs, permet d’ailleurs de mieux comprendre les conceptions de la ville que cette tendance de la « ville verte » sous-entend en Europe. Compte-rendu de terrain.

Quand j’étais sur le terrain à Oshakati, dans le nord de la Namibie, mon directeur de thèse avait attiré mon attention sur un fait géographique qui paraîtrait insensé pour un urbaniste européen : la ville y est plus verte (au sens littéral) que l’espace rural environnant. Ce qui différencie d’ailleurs un quartier informel ancien d’un autre plus récent, c’est le nombre d’arbres plus élevé et une végétation plus dense. Là-bas, de nombreux citadins font pousser du millet, possèdent des arbres fruitiers dans leur jardin, et des vaches paissent devant le « town Council ». Et même dans les plus grandes agglomérations (comme Dakar ou Nairobi), on retrouve, quoique dans une moindre mesure, une production agricole en ville, ce qui va du poulet dans le jardin à quelques jardins vivrier dans les interstices urbains.

Mais ce qui fait la différence avec l’Europe, c’est que les sociétés y sont encore largement rurales (l’essentiel de la population vit à la campagne, et la majorité des actifs travaillent dans le secteur agricole), et les citadins eux-mêmes conservent d’importants liens avec la campagne, au point que l’on parle d’un continuum rural/urbain. De plus, la ville africaine est beaucoup plus étalée, avec peu de hauts bâtiments. La maison individuelle demeure la norme chez une majorité de citadins, ce qui signifie qu’il est plus facile d’avoir accès à un petit lopin de terre.

Contrairement à ce qui se passe actuellement en Europe, l’agriculture urbaine est en Afrique une nécessité économique, dans un contexte de grande vulnérabilité d’une partie importante de la population, et d’un approvisionnement alimentaire des villes encore problématique. L’agriculture urbaine y est donc souvent développée comme une stratégie de survie.

En Europe, cette agriculture urbaine s’inscrit dans un contexte très différent, où l’aspect environnemental et paysager prime sur l’importance économique d’une activité, qui, rappelons-le, est désormais marginale autant socialement qu’économiquement. Implanter une production agricole en ville s’inscrit alors dans une logique écologique de diminution de l’impact environnemental de la production agricole destinée aux citadins, et dans une logique de rapprochement entre producteurs et consommateurs.

Il ne s’agit ici pas de produire à grand échelle, ni de transformer le champ de Mars en champ de patates, mais surtout de réaménager la ville de manière plus « aérée » tout en répondant à une demande (croissante mais encore limitée) en termes de production agricole écologique de proximité. La ville européenne a toujours abrité son lot d’espaces verts et de cultures urbaines dans ses interstices, conservés à titre patrimonial (comme les vignes de Montmartre) et/ou dans un souci de préserver un certain cadre de vie. Et les projets actuels ne modifient pas profondément la logique à l’œuvre, surtout dans les espaces urbains denses.

Car autant le dire, on est loin d’une invasion de la campagne en ville, et il s’agit plutôt d’une réappropriation de la végétation et de l’agriculture par des citadins de plus en plus soucieux de leur cadre de vie. Contrairement à un contexte africain où justement, les pratiques et les représentations sont bien plus influencées par « la campagne ».

Ce qui amène à s’interroger sur la réalité d’une campagne idéalisée, et à se demander si ce n’est justement pas cette « campagne » qui a été réinvestie par l’urbain. Autrement dit, que cette opposition ville/campagne sur des bases morphologiques et paysagères n’a plus forcément lieu d’être, et qu’il serait peut être bon penser plutôt la ville en termes d’ « hybridité » comme le fait Bruno Latour.

  1. NdPhilippe : ce qui nous choque au plus haut point, cf. http://pop-up-urbain.com/fermes-urbaines-et-lethique-animale-dans-tout-ca/ []

Laisser un commentaire

21 octobre 2013

Par