« Cabines fever » : espèces en voie d’extrication

Le 15 mai 2013 - Par qui vous parle de , , , , dans , , , , parmi lesquels , , , ,

Qui veut la peau de la cabine téléphonique ? Symboles emblématiques de notre passé pré-connecté (illus. #1/2), les cabines téléphoniques semblent aujourd’hui n’avoir qu’un seul destin autorisé : l’abattoir (illus. #3/4). “Les pièces détachées sont réutilisées pour réparer des biens dégradés ou elles sont recyclées”, explique-t-on chez France Télécom, qui a entamé la dépose des cabines dès 1997.

Quoi de plus normal, après tout ? Internet et surtout le téléphone portable sont passés par là, accélérant l’inexorable descente aux enfers de ces vénérables objets urbains (illus. #5). Devenues obsolètes (illus. #6) en quelques années à peine, nos bonnes vieilles cabines emportent avec elles leur odeur surannée…

Comme toute espèce en voie de disparition, les cabines ont leurs défenseurs zélés attirés par le goût du vintage (illus. #7). Entre cartographies, recensements, boutiques, ces passionnés prolongent l’existence de ces habitacles urbains (illus. #8/9). Et nous laissent du même coup réfléchir sur leur sort funeste. Plus que de simples machines à remonter le temps, les cabines sont de véritables hétérotopies : des espaces concrets, à la fois ouverts et cloisonnés, dans lesquels se projettent les imaginaires de nos sociétés.

A ce titre, les cabines sont un prétexte de choix pour évoquer les mutations contemporaines de la cité, et plus spécifiquement la question du mobilier urbain dans la ville connectée. Entre innovations et recyclages, entre imaginaires et détournements, ces créatures familières racontent une certaine histoire de la ville de demain.

Note : recherches et mise en image réalisées par Margot Baldassi

Imaginaires, miroirs du temps présent

Témoin privilégié de ce foisonnement d’imaginaires, les cabines téléphoniques sont devenues un topique de la fiction audiovisuelle. Scénaristes et écrivains y situent par exemple le passage du monde réel vers un autre monde, qu’il soit magique comme dans Harry Potter (les cabines londoniennes donnent accès au Ministère de la Magie) (illus. #1), ou virtuel comme dans Matrix (les lignes téléphoniques sont le point d’entrée vers la Matrice) (illus. #2/3). De même, c’est là que Clark Kent devient Superman (illus. #4), profitant de l’intimité offerte par cette opacité cubique pour enfiler ses collants de superhéros. Sans oublier le brave Docteur Who, qui voyage à travers l’espace-temps à l’aide d’une cabine téléphonique de police, le TARDIS (illus. #5).

Mieux, les cabines jouent parfois un rôle de premier plan dans certains films, devenant presque un personnage à part entière. Les thrillers et les films d’action abondent de ce type de scènes, dans lesquelles un criminel appelle une cabine téléphonique pour se mettre en contact avec les protagonistes. C’est en particulier le cas dans Die Hard 3 / Une journée en enfer (illus. #6), dans lequel elles représentent le seul lien entre les héros et le terroriste qui se rit d’eux (cf. les fameuses séquences de “Simon Says” / “Jacques a dit”).

D’autres en ont carrément fait le cœur de leur film : dans Phone Booth, de Joel Schumacher (Phone Game en VF), Colin Farell se retrouve enfermé dans une cabine téléphonique par un tueur. Le film insiste notamment sur les interactions entre la cabine et son espace environnant (par exemple avec les stripteaseuses du coin) (illus. #7), soulignant l’importance de ces totems urbains dans la vie d’un territoire. C’est d’ailleurs là que les héros viennent chercher des informations, à l’instar du Terminator qui consulte le bottin pour retrouver Sarah Connor (illus. #8/9). Un comble pour un cyborg bardé de technologies…

Mais la cabine ne se cantonne évidemment pas à ces séquences d’action, ni même au seul cinéma. Le groupe de pop-rock Maroon 5 (illus. #10) en a tiré une chanson, dont la première séquence est particulièrement révélatrice : “I’m at a payphone trying to call home”, minaude le chanteur après avoir jeté son portable dans les flammes… Comme un symbole d’anachronisme revendiqué ? En France, le rappeur Sully Sefil (illus. #11) s’était aussi essayé au difficile exercice du pleurnichage en cabine. A croire que ce mobilier n’inspire que de mauvais souvenirs ?

Heureusement qu’il existe True Romance pour contrebalancer ces imaginaires larmoyants. La séquence de “sexe over the phone(illus. #12) est des plus stimulantes. Elle a d’ailleurs nourri pas mal de réappropriations inspirées, conférant à la cabine un caractère érotogène qu’on ne lui soupçonnait pas forcément.

Détournements d’usages, la rupture tranquillou

La transition est toute faite vers les étonnants détournements d’usage que subissent (avec sûrement beaucoup de plaisir) les cabines du globe. Le sexe occupe évidemment une place de choix dans ce folklore téléphonique (illus. #1), qu’il s’agisse d’une pipe en loucedé, de porno berlinois (illus. #2) ou d’érotisme vintage (illus. #3). D’autres, pas forcément plus chastes, préfèrent chasser le record du plus grand nombre de personnes engoncés dans le plexiglas… (illus. #4/5) Chacun ses passions, après tout.

Mais tout n’est pas toujours aussi festif. Se substituant aux lacunes du mobilier de sise, les cabines jouent le rôle d’abri pour sans domiciles fixes (illus. #6). Notons que les bornes d’abonnement Autolib, à Paris, se voient aussi réappropriées de la sorte quand l’hiver arrive (illus. #7). Sans aller jusqu’à ces tristes extrêmes, les cabines ont aussi une fonction essentielle dans la ville éméchée, tantôt comptoir (illus. #8) et tantôt lit d’appoint (illus. #9). Pas forcément des plus confortables, mais toujours utiles pour conclure une soirée arrosée (illus. #10).

Objets familiers de notre quotidien, les cabines se sont logiquement vues détournées par le marketing – jamais en panne de créativité quand il s’agit d’imprimer sa marque dans l’inconscient des citadins, à l’image de cette campagne roumaine contre les violences conjuguales (illus. #11). Plus généralement, la cabine obsolète fait office de support idoine pour autocollants ou tracts vandales (illus. #12/13).

Bien sûr, elle ne se réduit pas qu’à ça. En Chine, Lee Cooper s’appuie sur leur image rétro pour se donner une image plus hipster. Inversement, la RATP préfère railler leur anachronisme (illus. #14), ce qui nous amène à cette question fondamentale : faut-il euthanasier la cabine téléphonique ? A voir la manière dont les 19 artistes d’Artelab se sont emparés des cabines franciliennes à l’occasion de la Nuit Blanche 2007 (illus. #15/16), ou encore les cabines-aquariums réalisées par des artistes lyonnais ou japonais (illust. #17/18), il y a matière à penser que non…

Greffes, symbiotes et parasites : innovation de bouture

C’est évidemment le coeur du sujet, posé dès l’introduction de ce texte : que faire de toutes ces désuètes cabines ? Collectivités comme opérateurs se retrouvent dans une situation ubuesque, obligés d’assurer ce service public malgré des coûts de maintenance croissants, et une utilité décroissante. Subséquemment, la plupart font le choix de l’innovation : on rase tout, et on recommence. Comme à New York, où la municipalité a récemment annoncé les gagnants d’un concours de design initié en décembre dernier, “Reinvent payphones(illus. #1).

Certains évoquent alors l’avènement d’une “ville responsive”, en écho au responsive web design. Certes, mais sans vouloir être rabat-joie, les résultats du concours s’apparentent plus à un pot-pourri techno-buzz, qu’à une véritable réflexion sur le futur de la communication urbiquitaire. A l’exception notable du projet Windchimes (illus. #2), cabine en bois minimaliste reliée à des capteurs Arduino pour mesurer le pouls de la ville ; forcément, on adhère.

En France, JCDecaux et Orange testaient il y a peu leurs nouvelles cabines connectées (illus. #3). Moins clinquante, certes, l’intention reste la même : faire du neuf avec du neuf. Et pourquoi pas un visiophone public caractéristique d’un futur kitsch, tant qu’on y est ? Un exemple caricatural de cette logique d’innovation séculaire, dont les limites se révèlent aujourd’hui avec la crise des finances urbaines. Au lieu de ça, pourquoi ne recyclerait-on pas ces bonnes vieilles cabines téléphoniques ? La diversité des détournements présentés ci-dessus ne témoignent-ils pas de l’adaptabilité extrême de ces objets urbains ?

C’est l’un des concepts fondamentaux de la “ville agile”, telle que nous l’appelons avec Chronos (cf. le forum éponyme, auquel [pop-up] urbain participait). Il s’agit donc de prendre acte de l’obsolescence accélérée de nos objets urbains, et d’en tirer les conclusions qui s’imposent : plutôt que tout jeter, mieux vaut récupérer. Avantage , les cabines ayant pour elles deux atouts précieux : connectées au réseau électrique et téléphonique, et réparties sur le territoire de manière relativement homogène.

C’est donc dans ces vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, comme en témoigne ce recyclage express des cabines hong-kongaises et new-yorkaises en hotspot Wi-Fi (illus. #4/5). Mieux, le collectif Fabrique Hacktion propose d’investir les cabines orphelines avec des dynamos open-sources pour recharger son smartphone (illus. #6). De quoi réconcilier deux générations de télécommunications autour d’un concept simple : se greffer à l’existant pour lui donner une nouvelle vie.

On retrouve cette logique de “symbiote”, c’est-à-dire de parasitage, dans un autre projet iconoclaste porté par l’architecte new-yorkais John Locke. Ici, rien ne se perd, mais tout se crée car se transforme : une simple armature en carton s’accroche aux cabines pour les changer en bibliothèques (illus. #7/8). L’idée de la cabine-bibliothèque est d’ailleurs une figure récurrente des agilités les plus créatives, à l’image de ce travestissement d’une cabine rurale par le Collectif Etc (illus. #9). Et ce n’est qu’un échantillon de tout ce que l’on pourrait en faire…

En s’inspirant des imaginaires et détournements précédemment évoqués, on se plaît ainsi à rêver : pourquoi ne pas les transformer en toilettes ou en frigo pour clodos ? Les réhabiliter en clubs échangistes ou autres hérauts de la masturbanité ? Et pour ceux qui préféreraient les propositions plus sérieuses, on peut s’inspirer du modèle des Givebox berlinoises, des espaces urbains “de la taille d’une grande cabine téléphonique pour prendre et/ou donner des objets(illus. #10) L’intuition se confirme : que ce soit pas leur taille, leurs attributs connectiques ou leur répartition sur les territoires, les cabines ont donc toutes les qualités requises pour reconquérir une postérité. Qu’on leur laisse une chance ! Elles le méritent bien, rien que pour ces années de service rendues à l’ère pré-connectée.

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