Parfois, parfois, la réalité dépasse une fiction tellement prévisible, qu’on pensait sincèrement que personne ne serait assez con pour la concrétiser un jour. L’avantage, dans ces moments de facepalm, c’est que tous les contre-arguments servant à démontrer la stupidité d’une telle « innovation » sont déjà prêt-à-l’emploi depuis des années, grâce à quelques prospectivistes plus avisés que leurs collègues inventeurs.
De quoi s’agit-il cette fois-ci ? d’une application a priori très louable : un système GPS spécialement destiné aux piétons, dont Microsoft vient d’obtenir le brevet (pourtant déposé en 2007). Ce qui en soi une excellente chose si l’on souhaite véritablement développer la marche urbaine, parent pauvre de la navigation augmentée – malgré quelques tentatives intéressantes n’ayant malheureusement pas la force de frappe d’un tel géant. Sa spécificité ? Le système permettra ainsi d’optimiser la recherche d’itinéraires grâce à l’intégration de diverses données géotaguées :
Microsoft a donc conçu un système capable d’ajuster l’itinéraire d’une personne en fonction de différents facteurs comme la possibilité de spécifier un point d’arrêt. Le calcul est effectué en fonction de l’historique des déplacements de l’utilisateur mais également en recueillant plusieurs informations périphériques comme la météo locale, les statistiques de criminalité ou des données démographiques, relate Clubic.
Vous avez sûrement tilté, comme moi, sur ces dernières informations… Des statistiques de criminalité, vraiment ? Les médias ont sauté sur l’occasion. Jamais en panne d’inspiration, 7sur7 pose ainsi les pieds dans la platitude, en annonçant dans son titre la vertu fondamentale de l’application : « éviter les quartiers chauds »1, pour le pauvre piéton sans défense que l’on vous suppose être.
Et bien évidemment, on parle des quartiers chauds les moins « chaleureux »… Parce que malheureusement, personne ne s’est encore décidé à créer un vrai GPS pour trouver des quartiers rouges ! cf. aussi Du fantasme à la carte [↩]
Il est toujours fascinant de voir comment la pop-culture se réapproprie les outils numériques, en particulier Google Maps / Google Street View, contribuant à la réinvention des imaginaires cartographiques contemporains (l’une d’une des quatre grandes thématiques de ce blog).
Aux côté des jeux vidéo (voir ici, là ou là), les industries musicales et publicitaires apparaissent logiquement comme deux acteurs essentiels de ces détournements créatifs. Je pense notamment au superbe projet The Wilderness Downtown, réalisé l’an passé par Google pour promouvoir l’album Suburbs d’Arcade Fire (et primé aux Lions cannais dans la catégorie Cyber)
C’est aujourd’hui au tour de la chaîne britannique Channel 4 de s’illustrer avec ce clip hip-hop promouvant une série d’émissions consacrées aux cultures urbaines. On y retrouve donc graffiti, skate-board, breakdance et autres avatars traditionnels de la street-culture. Mais le vrai tour de force tient dans le détournement de Google Street View, « augmenté » pour l’occasion. Tout simplement bluffant (merci Juliana !)
Après un premier brouillage des pistes en réel et virtuel avec ce mash-up mixant WiiFit et Google Street View, c’est au tour de GTA de s’inviter dans Google Street View… ou bien est-ce l’inverse ? L’équipe de GTA4.net a fait un brillant travail pour recomposer la quasi totalité de Liberty City (la ville du 4e épisode) en vision subjective. Stupéfiant ! (Source : merci à mon expert en géoloc préféré, Renalid ^^)
A vous la flânerie dans Liberty City (et pourquoi pas avec WiiFit, tant qu’on y est) ! Le mash-up résonne ainsi à merveille avec une récente chronique de Nicolas Nova pour Urban After All… justement consacrée aux villes de GTA.
La navigation dans les différents quartiers est aussi pensée en détail. Franchissez un pont et un sentiment étrange commence à poindre… La non-familiarité avec les lieux apparait : l’architecture diffère, de même que la population présente…
[…] La dérive (au sens situationniste) virtuelle trouve toute sa place dans un jeu comme GTA. Alors que dans certains univers en ligne, il est fastidieux de devoir se déplacer en marchant ou en volant, l’errance sans but dans Vice City ou Liberty City fait partie intégrante de l’expérience ludique… et d’une mécanique d’apprentissage progressif des composantes urbaines. La déambulation favorise ce que l’urbaniste américain Kevin Lynch a nommé “la lisibilité de la ville”, c’est-à-dire la facilité avec laquelle chacun reconnait et interprète les éléments du paysage afin de pouvoir s’orienter.
On connaissait la fidélité de Liberty City à son « modèle » New York City, sublimée par la qualité graphique du jeu… Avec l’intégration des codes visuels propres à Google Street View, on en vient à s’interroger : est-ce le virtuel qui devient plus réel, ou le réel qui devient plus virtuel ? Brouillage des pistes, brouillages des sens… je suis paumé. Et vous ?
Ce qui frappe dans “l’urbanité numérique”, c’est son invisibilité. Or cette couche informationnelle omniprésente existe bien. Comme le soulignait le géographe Boris Beaude dans un colloque sur ce thème, “il serait dangereux et anachronique de considérer les technologies de communication numériques comme irréelles“. On oublie souvent que l’utilisation de téléphones mobiles ou de services géolocalisés repose sur un socle constitué de toutes sortes d’ondes et de protocoles de communication “sans fils”. Le citadin moyen se retrouve ainsi entouré de flux par lesquels transitent “du numérique” : des informations sont véhiculées via des réseaux téléphoniques (GSM, 3G), des normes de télécommunication aux noms parfois poétiques (la dent bleue “bluetooth”), parfois old-school (la fidélité sans fil WiFi), etc.
La diffusion de ces ondes interroge évidemment les scientifiques en raison de leur nocivitépotentielle. En parallèle, artistes et designers empruntent des voies alternatives pour explorer les implications de cette présence. Ces perspectives créatives soulèvent peu de questions en termes scientifiques. Mais, par leur puissance visuelle, elles interpellent l’audience sur l’existence bien réelle du numérique dans notre environnement urbain, contribuant ainsi à l’un des débats majeurs de notre société.
Des ondes intrusives
La manière la plus simple de mettre à jour cette présence consiste à visualiser le spectre électromagnétique occupé par ces systèmes de communication. Peut-être du fait du caractère sensible de ce sujet, ce sont les artistes et les designers qui ont le plus avancé sur ces questions.
Le projet “Tuneable Cities / Hertzian Tales de Dunne & Rabby en 1994 proposait déjà de superposer à l’espace urbain des formes et couleurs correspondant aux ondes alentours cartographiées par les deux designers. Le principe était alors de représenter la manière dont chaque lieu possède une véritable extension invisible via les ondes radio. Mais c’est certainement Magnetic Movie du collectif anglais Semiconductor qui frappe le plus :
Ce projet de représentation visuelle et sonore du champ électromagnétique présent dans divers lieux aux États-Unis interpelle sur la présence envahissante de tous ces signaux. Ceux-ci se manifestent sous la forme de nervures colorées ou de halos bigarrés avec une nervosité accentuée par les sifflements choisis par les artistes. Ce qui ressort, c’est la nature intrusive de ces ondes et leur comportement erratique voire perturbateur.
Le « pouvoir de révélation » de la culture populaire n’en finit pas de me surprendre, alors même que j’ai choisi d’en faire mon métier (et donc le fil rouge de ce blog). Le dernier exemple en date provient de la série Community1, plus précisément de l’épisode S02E04 : Basic Rocket Science2
Dans cet épisode, une parodie d’Appolo 13, les principaux personnages se retrouvent après moult péripéties en rase campagne, incapables de savoir où ils sont… mais devant impérativement être retrouvés par leur université, avec qui ils sont en communication. Ces derniers leur demandent alors ce qu’ils distinguent par le hublot (Abed : « What do you see, gang ? »).
Alors que l’on s’attend à une scène classique dans laquelle les personnages tenteraient de faire comprendre leur localisation par indices (« je vois une vache / un relief montagneux », ou ce genre de choses déjà vues et revues ailleurs), le personnage principal s’approche du hublot… et sort son smartphone, avant d’annoncer dans un silence religieux : « We are in… Coldwater ».
Je vous parlais il y a tout juste deux mois d’un enthousiasmant projet de cartographie musicale. A l’époque, la découverte du projet avait fait remonter mes rêves enfouis d’une « cartographie rapologique » qui permettrait de découvrir les lieux emblématiques du rap français (les quartiers d’origine de nos groupes préférées, les rues évoquées, etc…). C’est *presque* chose faite avec The Map Rap qui, comme son nom l’indique, fait exactement ce que j’attendais d’elle.
Grâce à elle, vous pourrez enfin savoir :
où Jay-Z se fournissait en substances illicites (in Empire State of Mind),
et où Dr Dre se fournissait en femmes dénudées (in Let Me Ride).
où ce flambeur de 2Pac allait à l’école (in Keep Ya Head Up),
et où se trouve le fameux El Segundo où ce malheureux Q-Tip a oublié son portefeuille ;-) (in I Left My Wallet In El Segundo)
et plein d’autres choses sur le Wu, Mos Def, Notorious B.I.G. et bien d’autres !
Un gros regret, toutefois. Cette cartographie ne concerne évidemment que le hip-hop américain1, à l’exception de quelques maigres lyrics exotiques. Dieu, que je rêve d’une version française. Si un informaticien zélé entend cet appel, qu’il se fasse connaître ! A défaut, il suffit que les fans de rap français proposent de contribuer eux-mêmes à remplir la carte :))
Je vous laisse sur quelques captures d’écran (cliquer pour agrandir) :
Les Carnets de géographes, toute jeune revue électronique dont j’ai eu la chance de croiser lors d’un sympathique atelier quelques représentant(e)s, vient de lancer l’appel à contributions de son prochain numéro. Celui-ci sera consacré aux Espaces virtuels, un bien beau sujet qui intéressera sûrement quelques uns d’entre vous. Géographes ou non !
Les contributions sont attendus pour octobre. N’hésitez pas à vous rendre sur le site des Carnets pour plus d’informations sur les différents types de publications possibles (carnets de lecture, de recherche, etc.), et les formats attendus.
Oasis, Bowie, Madness ou les inévitables Beatles d’Abbey Road sont au programme… Il ne tient qu’à nous d’en trouver d’autres dans la chanson française.. ou le rap !1
Via (e)space & fiction, dont la lecture est toujours aussi sympathique et de facto conseillée :-)
Je dois avouer avoir rêvé de monter un tel site il y a quelques temps… Quelle musique parle mieux de la ville que le double H ?!! [↩]