Archives pour la catégorie “Développement durable”

Le consensus général autour de l’impératif durable ne doit pas faire oublier les profondes différences qui existent sur les fins et les moyens de l’écologie. Le débat n’est pas seulement politique ; il est aussi civilisationnel, comme en témoigne le pasteur Eric George sur son blog Miettes de théologie :

« En revanche, en tant que chrétien nous devons nous garder d’une conception idolâtre de l’écologie. On voit en effet réapparaître, sous maints aspects, l’idée d’une nature vivante, sacrée qu’il nous faudrait respecter sous peine d’encourir sa colère. C’est le succès du New Age, du chamanisme, la résurgence du paganisme sous la forme du Wikka1. C’est aussi la cosmologie asiatique de plus en plus présente dans notre culture. Les pokemon en sont un bon exemple, ces monstres de poches sont en effet étroitement liés à différents aspect de la natures (empruntés au shintoïsme).

Bref, Pikachu et consorts sont une version à peine modernisée des esprits des eaux et des forêts. Je pourrais évoquer le succès (mérité) de dessins animés bien plus poétiques et subtils tels que Princesse Mononoke ou Le voyage de Chihiro. Une part non négligeable du discours écologique me paraît donc s’accompagner d’un retour à la personnification et à la vénération de la Nature. »

Malgré sa légèreté, la question posée est on ne peut plus pertinente, et l’allusion à Pokémon parfaitement légitime. Une brève connaissance des origines de cette saga vidéoludique permet de s’en convaincre :

« Dépassé par le développement urbain et la consécration du « tout-en-béton », [le créateur de Pokémon] Satoshi Tajiri voue un culte particulier à dame Nature. [...] Impuissant, il assiste à la destruction de tout un patrimoine naturel et, animé d’une pulsion indomptable, entreprend de collectionner les insectes dans un souci de préservation. »2

Ajoutez à cela un univers extrêmement cohérent dans lesquel quelques Pokémon légendaires font office de Grand Horloger (cf. cet article extrêmement documenté sur la cosmognie dans Pokémon), et vous comprendrez qu’un pasteur soit quelque peu déboussolé !

610d63a9cc193e7e

Et il n’est pas le seul. Il me semble en effet intéressant, et même nécessaire de s’interroger, dans le contexte mondialisé qui est le nôtre, sur les « figures » qui seront amenées à déterminer notre vision future de l’écologie. S’il serait absurde de penser que les Pokémon ont tout chamboulé3, on peut quand même se demander dans quelle mesure la diffusion de la pop-culture nippone (mais c’est largement valable pour d’autres) contribue à bouger les lignes, même très finement… Pour le meilleur ou pour le pire ? chacun y répondra avec ses convictions.

Reste à savoir si le Christ de la vieille Europe ne pourrait pas cohabiter avec le Dieu Cerf de Miyazaki ! Notons au passage qu’après avoir débuté par du bon gros polythéisme des familles, la cosmogonie de Pokémon finit par flirter avec le monothéïsme (cf. Arceus). Comme quoi…

NB : Le prochain round opposera Dame Nature à ce bon vieux Karl Marx :-)

  1. Si Monsieur Eric George passe par ici, je veux bien qu’il m’explique en commentaire ce à quoi il fait référence ! []
  2. Cf. « Saga Pokémon, quinze ans de business story« , Marc Pétronille, IG Magazine #4. Voire aussi La saga des jeux vidéo, aux éditions Pix’n'Love. []
  3. Je vous rassure, Mr Eric George ne tombe pas dans ce piège []

Comments Pas de commentaire »

[Note : ce texte a été rédigé pour le Laboratoire des villes invisibles, en réponse à une billet de Nicolas Nova sur la ville dans le film d'anticipation Idiocracy. Le billet original est à lire ici ; mes autres contributions à ce beau Labo sont à retrouver .]

Un dépotoir peut-il se transformer en ville durable ? La question peut surprendre, tant notre imaginaire est marqué par le rejet des déchets. Car nos poubelles sont loin d’avoir la cote. Comme souvent, la pop-culture se fait le témoin de notre perception collective du sujet. Les décharges servent ainsi de décor à de nombreuses contre-utopies. Nicolas évoquait il y a quelques semaines la vision ahurie d’Idiocracy, où les ordures accumulées forment de véritables montagnes débordant entre les buildings. C’est ici la bêtise de l’humanité qui provoque l’amoncellement des déchets.

D’autres oeuvres ont préféré symboliser, à travers la question des déchets, les profondes inégalités sociales composant leur univers fictif. Citons par exemple le manga cyberpunk Gunmm, dans lequel la riche cité volante de Zalem déverse un torrent d’ordures sur la ville-décharge de Kuzutetsu, évidemment marquée par l’ultra-violence (via).

Zalem - Gunmm

Les oubliés de Vulcain, roman-jeunesse de Danielle Martinigol (2001), s’inspire de la même thématique. Les ordures, largués depuis le ciel sur la planète Vulcain, expriment l’urgence à la fois sociale et écologique du développement durable.

les oubliés de vulcain

De nombreuses autres oeuvres existent qui mettent en scène des villes-dépotoirs (N’hésitez pas à nous envoyer un mail ou à laisser un commentaire si vous souhaitez nous en faire part, peut-être pour un prochain billet !).

Faut-il s’étonner, dans ce contexte, de voir des architectes et urbanistes s’emparer du sujet pour formuler d’autres perspectives, cette fois utopiques et durables ? Le think-tank urbain Terreform, dont on avait déjà parlé dans le billet consacré aux villes mobiles, propose ainsi d’exploiter les gigantesques décharges new-yorkaises… pour bâtir une nouvelle extension de Big Apple ! Voici comment les architectes de Terraform explicitent leur projet, intitulé « Rapid Re(f)use: Waste to resource city 2120 » :

Rapid Re(f)use 1

New York City is disposing of 38,000 tons of waste per day. Most of this discarded material ended up in Fresh Kills landfill before it closed. The Rapid Re(f)use project supposes an extended New York reconstituted from its own landfill material.

Our concept remakes the city by utilizing the trash at Fresh Kills. With our method, we can remake seven entirely new Manhattan islands at full scale. Automated robot 3d printers are modified to process trash and complete this task within decades. These robots are based on existing techniques commonly found in industrial waste compaction devices. Instead of machines that crush objects into cubes, these devices have jaws that make simple shape grammars for assembly.

Different materials serve specified purposes; plastic for fenestration, organic compounds for temporary scaffolds, metals for primary structures, and etc. Eventually, the future city makes no distinction between waste and supply.

rapid refuse 2

Malgré ses allures révolutionnaires, le projet s’inscrit pleinement dans l’air du temps, grâce à l’essor de la logique durable qui aura progressivement réussi à faire accepter l’idée d’une réutilisation massifiée des déchets domestiques. Preuve de sa pertinence certaine, le projet systémique de Terreform imaginé pour la ville de New York (dans laquelle s’inscrit donc leur Rapid Re(f)use) a récemment gagné le Zumtobel Group Award.

Cette logique de recyclage des déchets est d’ailleurs poussée à l’extrême par certains, qui pointent ainsi du doigt les dysfonctionnements de notre système de consommation et/ou d’urbanisation. Le jeune architecte australien Andrew Manyard a ainsi imaginé un robot géant, le CV08, capable de recycler… les zones périurbaines (!), inévitablement laissées en friche par la reconfiguration territoriale qu’il envisage pour 2020 (commentaires sur Transit-City). L’explication parle d’elle-même :

CV08 is a robot that consumes the abandoned suburbs through its front 2 legs. It processes the materials and fires off compacted recycling missiles to awaiting recycling plants. CV08’s middle legs and one rear leg follow the front legs to terra-form the newly revealed earth with native Flora and Fauna. Vast stocks of the Flora and Fauna are stored within CV08 in carbonite sleep until they are required to colonise what was previously suburban wasteland.

cv08 1

cv08 2

cv08 leg

On notera que le CV08 s’attaque aussi au surpoids humain généré par l’utilisation excessive de l’automobile dans ces territoires, puisque le robot “dévoreur de suburbs” est alimenté par la graisse des personnes recyclées. Ou quand l’utopie durable dérive dangereusement. Une façon pour Andrew Manyard d’alerter sur notre propension à peut-être sur-réagir à certaines problématiques. Quel serait alors le juste milieu d’une “utopie du dépotoir” ?

cv08 fat2

Comments Pas de commentaire »

zga_finalfive_ri64_web_549x424_lupe

Il y a de quoi s’étonner devant ce melting-pot d’imaginaires destructeurs appliqués à la ville durable, non ?

(je n’arrive pas à trouver l’image de Matrix / Animatrix à laquelle je pense, mais je suis certain que vous voyez de quelles machines je veux parler)

Jetez aussi un oeil aux autres créations de Terreform, certes très séduisantes sur la forme mais finalement assez limitées, à mon humble avis, en termes de prospective urbaine.

Via @ehooge

Comments Pas de commentaire »

Signe des temps, même les LEGO se mettent à l’éolien. La première incursion des briques colorées dans ce domaine date de 2008 avec cette turbine siglée Vestas, premier fabriquant d’éoliennes au monde et dont ce n’est d’ailleurs pas le premier partenariat avec LEGO.

vestas

Il aura fallu attendre la fin 2009 pour voir Lego officialiser son intérêt pour les énergies renouvelables1 en proposant dans son catalogue « le transport de l’éolienne ».

La turbine est cette fois siglée Octan Energy. Rien d’étonnant… sauf lorsque l’on sait qu’Octan représente depuis 1992 les activités pétrolières de LEGO City2 ! Que vient donc faire un pétrolier (fictif) dans le monde des énergies propres ?


7747-1

Cet exemple est un excellent révélateur de la porosité discursive des supermajors pétrolières. L’injonction durable transparait ainsi dans chaque campagne publicitaire… quitte à tomber dans le « greenwashing » éhonté – « écoblanchiment » en français (voir ici ou ).

total_inepuisable

Le passage d’Octan aux énergies douces, aussi louable soit il, n’est pas anecdotique. Les briques Lego – et les jouets en général – ont un rôle essentiel dans la construction d’imaginaires urbains chez les plus jeunes. Un article a d’ailleurs été publié sur le sujet : LEGO bricks as an aid to the teaching of ecology. Ne l’ayant pas feuilleté, je ne pourrais pas vous en dire beaucoup plus. Mais l’on retrouvera sûrement certaines conclusions déjà pointées dans la relation entre voiture-jouet et passion automobile. Sur ce sujet, je vous invite à lire la thèse pro Papa Maman Bébé et mes deux billets sur la séduction automobile des jeunes générations.

L’imaginaire urbain des Lego est paradoxal. Malgré ses origines danoises, le durable occupe une part encore limitée des constructions, où les voitures individuelles restent la norme. Mais qui sait, peut-être LEGO City fermera-t-elle un jour son centre-ville aux automobiles ! On en reparlera dans un prochain billet ;-)

———-

EDIT du 13/10/10: C’est désormais chose faite, depuis l’été 2010 et l’inauguration d’une gare transmodale !! A découvrir ici : LEGO : la brique jaune se met au vert.

  1. La turbine Vestas est une édition limitée non intégrée au catalogue de LEGO City. Ses lignes ultra-réalistes dénotent d’ailleurs avec l’aspect plus léger des constructions traditionnelles. []
  2. Le terme Octan fait directement référence à un hydrocarbure, ainsi qu’à un indice de métrique pétrolière. Notez qu’avant qu’Octan se soit créé, les habitant de LEGO City faisaient leur plein chez Shell ou chez Esso ! []

Comments 5 commentaires »

Et si le réchauffement climatique nous faisait préférer les plages du Groenland à celles de Copa Cabana ? C’est l’une des géniales théories de Transit City (Quand le froid nous manquera) et il parait que ça n’enthousiasme pas vraiment les professionnels du tourisme… allez comprendre.

Quand le froid nous fera rêver
L’idée n’est pas nouvelle. Quelques jours après avoir lu l’article de Transit-City, je tombais justement sur ces quelques lignes :
« Ce qu’il n’avait jamais réussi à comprendre, c’est comment un homme qui passait le plus clair de ses jours sur les plages de l’Antarctique trouvait encore le temps d’établir des règles à propos de n’importe quoi.
Un jour, se dit-il, je vivrais comme Leo Bulero [richissime magnat de la drogue] ; au lieu de croupir à New York, par une température de 80 degrés centigrades…
Sous ses pieds le sol se mit à trépider. Le système réfrigérant de l’immeuble venait de se mettre en marche. Une autre journée commençait.
A travers les vitres de la cuisine, le soleil brûlant et hostile prenait forme derrière les ensembles de conapts qui cachaient l’horizon. Il ferma les yeux pour se protéger de la réverbération. Encore une journée qui promettait. »

Philip K. Dick, Le Dieu venu du Centaure (1965), p. 13

Et plus loin : des New Yorkais qui rêvent de neige (« Des tempêtes de neige, si l’on pouvait encore croire à de pareilles choses… dire qu’il y avait des endroits où il faisait froid », p. 20), une loi obligeant les citoyens à porter des blocs réfrigérants sur le dos, des vinyles qui se liquéfient lors d’une grande chaleur historique, une ville qui vit au rythme de la chaleur extrême (« Il y avait longtemps que les facteurs ne se risquaient plus dehors en plein jour », p.14)…

Espérons pour nous qu’il ne s’agit que de science-fiction. Malheureusement, cela semble devenir réalité. Sans mauvais jeu de mot (enfin, un peu), ça fait froid dans le dos.

Comments 4 commentaires »