[Quatrième décryptage de ce qui fait la ville agile, rédigé pour le Groupe Chronos. On se remonte les manches et on plonge les mains dans le cambouis du mobilier : câbles, infratructures, etc. Comment intégrer l'agilité dans l'ADN de la ville ?]
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Le plus grisant des « villes agiles », c’est de dépasser les morphologies urbaines préexistantes. Plus elles sont rigides, plus les métamorphoses apparaissent remarquables, qu’il s’agisse d’occuper l’espace laissé vacant par l’automobile avec les parklets, d’augmenter la ville en lui greffant des bidouillages inspirés de la culture hacker, ou de détourner des containers tombés en désuétude. Ces exemples présentent deux curiosités (ou encouragements à la créativité des « agilités »). Il s’agit d’abord de propositions éphémères et souvent plus ludiques que fonctionnelles. Au risque de se répéter : « La ville agile doit-elle nécessairement se construire ‘en CDD’ ? » Imposer l’agilité dans l’ADN même de la ville serait autrement plus classe, non ? Ce sera l’objectif de cette quatrième chronique.
L’autre curiosité tient à la malléabilité des objets urbains remodelés : espaces vacants, mobiliers orphelins, etc. Mais que faire lorsque l’on souhaite s’attaquer au mobilier urbain arrimé à la ville ? L’émergence de la ville et numérique (ou « 2.0 », ou « hybride », ou « intelligente », ou « astucieuse », ou « servicielle »… biffez les mentions inutiles !) souligne avec fracas les limites temporelles du mobilier urbain et leur servitude aux infrastructures lourdes (réseaux de transports, de câble, etc.). Si une poubelle – un panneau, un banc public… (biffez… bis) – s’adapte, se transforme, se recycle, la logique est complexe quand il s’agit d’un mobilier voué à s’incruster dans la ville, au même titre que le bâti ou les infrastructures de transport.
Peu de campagnes publicitaires réussissent à véritablement décrire avec (im)pertinence le monde urbain qui les entoure, dans ses infimes complexités, de manière consciente ou non. En termes de marketing automobile, j’avais déjà souligné les qualités des spots Nissan Qashqai, malgré leur discours vicieusement subversif. Hors du secteur auto, de telles campagnes sont malheureusement plus difficiles à trouver. Nombreux sont les spots qui mettent la ville en scène (exemples ici ou là), mais peu dépassent le « one-shot », ne permettant donc pas d’illustrer de manière globale les dernières tendances urbaines.
Les récents spots Samsung (notamment pour la tablette Galaxy Note, mais aussi pour le smartphone Galaxy), font partie de ces raretés qu’il convient de décortiquer. Non pas pour leurs qualités intrinsèques, mais pour la foule de détails qui contribuent à raconter une certaine réalité du paysage urbain contemporain… mais aussi à la légitimer, pour le meilleur et pour le pire. Ce ne sera pas exactement l’objet de ce billet, mais il convient de discuter cet effet performatif de la publicité, qui témoigne d’un côté d’une tendance émergente, et dans le même temps l’impose dans l’imaginaire collectif. Ou, comme l’écrivait Greimas : « La figurativité n’est jamais innocente« …1 Il ne s’agira pas non plus de critiquer les publicités ou leurs publicitaires, mais d’analyser ce qu’elles racontent de la ville, et c’est cela qui pourra être critiqué. Décryptages en quatre spots commentés (une seconde partie suivra, consacrée à d’autres spots récents de la même marque, proposant une vision parallèle).
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Au départ, ce n’est qu’une pub de plus, pour un smartphone de plus, probablement entrevue au détour d’une émission hautement intellectuelle. On y jette quand même un oeil, par acquis de conscience professionnelle : parce que la vie mobile est l’un des sujets fondamentaux de ce blog, et la publicité l’une de ses matières premières. On se retrouve alors devant cette pub particulièrement fade, au scénario éculé : un cadre sup’ doit aider un collègue à faire une présentation à distance, depuis son smartphone-tablette, afin de prouver les capacités techniques de l’appareil. Booooooring. Et puis, au détour d’une image, un détail attire l’oeil expert, jamais en sommeil malgré la platitude du spot.
[Avant-propos 9 novembre 1989 à Berlin : le Mur s’effrondre. 9 novembre 2011 à Sofia : une centaine de Bulgares se réunissent devant le Monument à l’Armée soviétique pour fêter 22 ans de liberté post-communiste. C’est là que nous avons rencontré Martin Zaimov, candidat malheureux à l'élection de la Mairie en 2007 (soutenu par le centre-droit), où il a terminé second derrière Boïko Borissov - depuis premier ministre du pays, connu en Europe pour son berlusconisme assumé.
Martin Zaimov a un CV chargé : nommé directeur de la Banque Nationale pour redresser le pays lors de la crise de 1997, il a ensuite occupé la vice-présidence du Conseil municipal de la capitale bulgare de 2007 à 2010, où il a notamment conduit la rénovation du Plan de Déplacements. Et c’est autour d'une soupe à l’agneau que nous avons discuté de l’évolution récente de la ville en pleine adolescence, dont la devise “Grandit mais ne vieillit pas” n’a jamais semblé si paradoxale. Des affiches crées par les étudiants en communication visuelle de l’Académie des Arts, dans le cadre d'une exposition temporaire sur la ville, viendront illustrer son propos. En complément, un reportage plus personnel mettant en perspective des extraits de cet entretien, est à découvrir sur le blog du Groupe Chronos : Sofia, le difficile apprentissage des urbanités.]
Voilà : nous sommes 22 ans jour pour jour après la chûte du communisme en Bulgarie [Todor Jivkov, leader du pays depuis 1954, est démis de ses fonctions le 10 novembre 1989] et l’ouverture du pays à l’Occident. Où en est Sofia deux décennies plus tard ? Comment ont évolué les urbanités sofiotes ?
Je me rappelle d’un ami, au début des années 90, qui répondait ceci à ceux qui annonçaient la stabilisation du pays dans les cinq ans à venir : “… on se verra dans vingt ans…” Et voilà : aujourd’hui ça fait vingt ans. Il y a eu beaucoup de choses de faites, énormément. Mais il n’y a pas eu d’intervention “intelligente” du pouvoir urbain. Au contraire, il y a eu un laisser-aller, et même pire que ça : une perpétuation de l’exercice du pouvoir corrompu. Résultat : l’évolution urbaine va dans une direction de laideur, et d’agressivité.
Mais en contrepoint, Sofia reste une ville assez libre, très chaotique – un chaos qui correspond à l’esprit des habitants. Bien qu’inhumain, l’urbanisme autoritaire socialiste a créé des parcs, des espaces publics, un système de transports que l’on peut aujourd’hui évaluer positivement. Il y a un fort héritage d’espaces publics ouverts, et la ville est relativement agréable à vivre – en dehors de l’aspect agressif de l’urbanisme. Il y a beaucoup de vie à Sofia – comme beaucoup de villes méditerranéennes et balkaniques, certes, mais peut-être plus encore ici. Cet esprit de liberté marque positivement la capitale.
[Troisième volet de mes chroniques mensuelles pour Chronos, consacrées aux pistes créatives qui font "la ville en CDD", la rendant ainsi plus flexible et adaptative face aux mutations de notre temps (un choix par ailleurs discutable). Thème du jour, comme son (fabuleux :D) titre l'indique : pourquoi ne recyclerait-on pas AUSSI les bennes et poubelles qui parsèment la ville ?]
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Qu’on le veuille ou non, les ordures participent du métabolisme des villes, marquées par la société de consommation et sa production exponentielle de déchets plus ou moins dégradables, odorants et nuisibles. Allez à Naples ou Palerme pour mesurer le niveau de dépendance des territoires à leur égard, lorsque les éboueurs se mettent en grève. D’autres images de villes-décharge parsèment l’imaginaire, à l’image de ces stupéfiants quartiers du Caire englués dans les ordures (voire aussi La ville-décharge dans le film Idiocracy, commentée par Nicolas Nova).
Ce rôle majeur devrait placer la poubelle – elle s’analyse somme toute comme un mobilier urbain -, au coeur des réflexions de la ville. Pourtant, peu d’acteurs urbains s’intéressent à cette question, sinon sous un angle logistique qui ne nous intéresse guère ici. Si la question des déchets eux-mêmes a été exploitée dans quelques productions architecturales et urbanistiques (cf. L’utopie du dépotoir), leurs « récipients » n’ont pas connu le même succès. Il y aurait pourtant beaucoup à en dire, et encore davantage à en faire dans le cadre de la mutation « agile » des espaces urbains.
Que nous apprend la pop-culture sur la perception des dynamiques urbaines, et notamment la gentrification des centres occidentaux ? Illustration avec les trentenaires chicagoans de la sympathiquesitcom Happy Endings (inédite en France), en proie à l’embourgeoisement annoncé de leur quartier.
Dans l’épisode S01E09 – You’ve Got Male, Max et Alex (le looser gay et la petite commerçante de quartier) partent en guerre contre un café de type Starbucks qui vient d’ouvrir dans le quartier. Le premier dialogue est à ce titre révélateur de la manière dont la gentrification est perçue par les protagonistes. Selon Max, l’ouverture d’une franchise de ce type est en effet un signe avant-coureur de gentrification, annonçant une « inquiétante » évolution socio-démographique du quartier… l’arrivée de familles !
A l’opposé du dernier Pokémon qui n’évoquait que les vertus d’une certaine forme de gentrification (réhabilitation de friches industrielles), Happy Endings se concentre ici sur les dommages collatéraux de l’embourgeoisement, non seulement pour les commerçants mais aussi pour « l’âme » du quartier.
[Avant propos : Suite de mes rapports en vrac du festival Livresse de Charleroi avec l'interview-off d'Eric Chauvier, anthropologue et auteur de Contre Télérama, dont la genèse en dit long sur la pertinente impertinence de l'auteur :
Interpellé par un article sur la “mocheté” de la banlieue paru dans un “hebdomadaire de la capitale”, en l'occurrenceTélérama [ici], Eric Chauvier dresse un tableau de la réalité quotidienne des zones périurbaines contemporaines. Sous la forme d’un carnet de notes à mi-chemin entre l’écrit littéraire et l’enquête ethnologique, il définit l’essence de cette société demeurant habituellement dans l’ombre.
Sa présence durant les trois jours du festival aura été l’occasion de l’interviewer en quelques minutes… interview qui aura finalement été réalisée par mail, la faute à la Vedett ;-) Encore merci à Eric, et bonne lecture. Toutes les illustrations viennent de mon tumblr préféré, parce qu’en bon parisien j’aime bien me moquer – gentiment – des péri-urbains. On ne se refait pas, malgré les brillants enseignements d’Eric Chauvier !]
Dans ton livre, tu parles de « banlieues molles » pour décrire ces territoires péri-urbains voire « rurbains » où vivraient entre 15 et 20 millions de français. Qu’est-ce que tu souhaitais décrire comme situations à travers cet adjectif qui fait nécessairement réagir ?
Au travers de ce mot, qui est une appellation de sociologue reprise par les médias, je souhaitais principalement montrer à quel point on ne dit rien sur cette péri-urbanité là – banlieue de zones marchandes et pavillonnaires, rurbaine comme on dit aussi, saturée de panneaux publicitaires et d’échangeurs routiers. Ce qui est mou, c’est ce qui est indicible, inodore, invisible. Il s’agit donc d’un euphémisme pour dissimuler le fait qu’on ne sait rien dire de ces zones qui ne sont ni « riches » ni « sensibles » et qui échappent finalement à toutes les catégorisations. Des terra incognita en somme, mais où vivent, comme tu le dis, de 15 à 20 millions de français. C’est ce scandale anthropologique qui m’a poussé à écrire ce livre.
Les grilles de lecture utilisées pour étudier – et critiquer – ces espaces sont aujourd’hui principalement d’ordre esthétique ou écologique. Quelles autres grilles de lectures pourraient / devraient être utilisées pour mieux comprendre ces territoires ?
L’urbanisme ou l’écologisme reposent sur la conception d’un monde-objet et proposent des modèles d’analyse où l’être en tant que « personne » (ses représentations, ses attentes, ses résistances, etc. ) n’est pas intégré – tels les modèles de morphologie urbaine ou les schémas écologiques. Je me ‘‘bats’’ pour imposer une approche de la péri-urbanité comme monde vécu, à hauteurs des personnes qui y vivent. Les adolescents vivant dans ces zones déploient par exemple un sens créatif très poussé puisque les espaces sont moins institutionnalisés et plus sauvages, indécis.
[pop]servatoire d'urbanités : études et conseil en prospective urbaine. Cabinet de tendances spécialisé dans les imaginaires de la ville de demain, en particulier numérique.