[ Avant-propos : J'ai eu l'honneur et le plaisir d'intervenir le 16 mars dernier (oui, ça remonte) à un atelier-concept consacré aux « imaginaires de la ville hybride », et piloté par la chaire Modélisation des Imaginaires de Télécom Paritech. L'occasion d'y poser les premières briques d'une réflexion qui me tient farouchement à coeur : comment sortir de la panne d'imaginaires qui touche la prospective occidentale, en particulier sur la question de la ville numérique ? Dénoncer cette panne est une première étape, mais il ne faudrait pas s'arrêter là. Quelles pistes envisager pour construire d'autres imaginaires ?
J'avais proposé ce matin-là un « plaidoyer pour une utopie pudique » : une utopie de l'ordinaire qui réinvente les imaginaires du quotidien, à défaut d'imaginaires extravagants qui font rêver les foules. Cette réflexion a depuis fait son chemin ; j'ai notamment eu l'occasion d'en reparler sur France Culture avec Alain Renk et Nicolas Nova, et les plus fidèles d'entre vous remarqueront que j'utilisais déjà la citation de Cynthia Fleury qui structure ma chronique de Lift Marseille pour la Gaîté Lyrique.
Vous avez donc là un premier embryon de ce « plaidoyer » qu'il reste à consolider lors de prochaines tribunes et interventions (comme ici autour du concept de thanatopraxie urbaine). Tout n'est donc pas parfait, mais c'est suffisant pour entamer la discussion, non ? N'hésitez pas à partager vos réflexions en commentaires. ]
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Plaidoyer pour une utopie de l’ordinaire.
De l’homme-cyborg à la ville hybride
Les mots sont souvent porteurs de sens. Le choix de la formule « ville hybride » comme problématique de cet atelier témoigne par exemple d’un changement de regard sur l’intégration croissante du digital dans l’espace urbain. L’expression est en effet relativement récente ; il y a quelques mois encore, les conférences et articles sur le sujet se bornaient à évoquer une trop vague « ville numérique » en construction. Depuis peu, celle-ci semble en passe d’être supplanté par la toute aussi obscure « ville hybride ». Que désigne-t-on donc sous ce terme ? Et surtout, que traduit cette évolution sémantique ?
Les dictionnaires nous apprennent que le terme « hybride » désigne en premier lieu l’animal ou la plante issu du croisement d’espèces ou de lignées différentes. Plus largement, le Larousse évoque un assemblage « d’éléments disparates ». Certes, mais qu’est-ce à dire lorsque l’on s’attaque à la question urbaine ? Une première lecture voudrait que l’on y voie le croisement du « virtuel » dans l’espace du « réel » (les termes sont en réalité peu appropriés, comme l’ont montré les intervenants de la journée CiTIC consacrée au sujet). Plus exactement, cette première définition désigne la multiplication, dans l’espace urbain, de terminaux, capteurs, réseaux et interfaces numériques, qu’ils soient personnels ou collectifs, cachés ou non, etc.
[ Avant-propos : Début juillet se tenait à Marseille la troisième édition de Lift France, conférence dédiée aux implications sociales des technologies, avec cette année pour slogan : “Be Radical”. L'occasion était trop tentante d'interroger ce petit milieu de geeks sur leur perception de la ville et en particulier des imaginaires urbains. Y a-t-il “panne d'imaginaire” dans la ville numérique ? Quels seraient les imaginaires de la ville de demain ? (voir aussi là)
L'occasion m'en a été gentiment donné par le mag de la Gaîté Lyrique, pour qui j'ai donc interrogé différents experts de la question sur ce délicat sujet. En voici la synthèse ! Le lien original est à lire ici ; english readers : click here. Merci à Eloise et l'équipe de la Gaîté pour l'opportunité / la relecture / la traduction ! ]
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Villes et utopies sont indissociables, depuis la “Callipolis” de Platon (La République) jusqu’aux grandes utopies urbanistiques du XXe siècle. Mais plus que tout autre objet “utopisé”, la ville imaginaire se distingue par la force de ses contrastes : entre fantasmes candides et dystopies paranoïaques. Cette tension s’observe plus particulièrement dans les projections faisant intervenir les nouvelles technologies. Difficile en effet d’y trouver une représentation de la ville qui ne sombre ni dans la noirceur excessive (cf. le courant cyberpunk), ni dans une dangereuse béatitude (cf. la « smart city”, nous y reviendrons plus loin).
Or, de tels imaginaires trop prononcés mettent la pensée urbaine dans l’impasse. La philosophe Cynthia Fleury dénonce ainsi la “double bind [la double contrainte] d’une projection prophétique qui serait soit autoréalisatrice de la catastrophe, soit naïvement utopique et donc euphémisante des tragédies effectives.” (Entretien avec Cynthia Fleury, Nouvelles CLÉS n°69 / Février-mars 2011)
Comment sortir de cette situation ? “En bâtissant un imaginaire et des stratégies de combat”, répond la philosophe. Ou plus exactement, dans le cas de la ville, en REbâtissant un imaginaire afin d’accompagner l’absorption des technologies par la ville.
Apprivoiser la ville numérique, à défaut de la dompter
Le premier changement invoqué par ces experts tient dans le regard porté sur la ville elle-même. Plus qu’un objet figé et donc prévisible, l’économiste Saskia Sassen, spécialiste des “villes globales”, insiste sur la mutabilité des villes à l’aide d’une métaphore synthétique :
“Les villes contiennent en elles-mêmes de multiples futurs. Les futurs auxquels on se prépare n’arrivent donc jamais vraiment. En un sens, nous sommes en permanence en train de construire ces futurs. Pour résumer, la ville est en permanence en mutation ; la ville est un mutant.”
Pour aller plus loin, relire ce qu’écrivait Agnès Giard sur l’urbanisme émotionnel :
Les études “Soul of the Community” effectuées par l’institut de sondage Gallup entre 2008 et 2010 ont prouvé que la passion qu’on éprouve pour un endroit booste indirectement l’économie locale. [...]
Citant l’exemple de la ville de Durham (Caroline du Nord), Peter Kageyama rappelle cette fameuse cérémonie de mariage, le 19 mars 2011, au cours de laquelle 1600 fiancé(e)s ont épousé non pas leur promis(e) mais la ville elle-même. Leurs voeux incluaient celui de ne rien jeter par terre, ni crachat, ni canette, ni papier sale; d’acheter dans les boutiques locales, de protéger l’environnement et de se rendre aux bureaux de vote pour choisir les élus locaux. L’événement avait permis de dégager 25 000 dollars de dons pour les associations d’entraide… C’est l’exemple de la plus grande union civique au monde.
Et si les morts contribuaient à redonner vie à nos sociabilités urbaines ? La proposition peut paraître étrange, j’en conviens… Et pourtant, l’idée semble répondre avec une certaine pertinence à quelques enjeux majeurs de la ville hybride, et notamment à la question qui nous anime tous : comment recréer du lien social (en particulier intergénérationnel) dans la ville moderne ?
Ma proposition, que je vais tenter d’expliciter après l’avoir brièvement exposée ici, consiste à croiser la quête de ‘l’immortalité numérique’ (cf. transhumanisme) aux fameuses folksotopies conceptualisées sur ce blog (= contributions géolocalisées contribuant à étoffer la ‘mémoire’ subjective rattachée à un lieu).
Et parce que les néologismes sont toujours utiles pour rendre compte de ces concepts encore flous, j’ai baptisé « thanathopraxie urbaine » cette invitation à repeupler la ville de nos ancêtres d’outre-tombe (c’est un presque-néologisme, en réalité). Vous voulez en savoir plus ?
Ville-fantômes
Tout est né d’une visite en Bulgarie à l’automne dernier. Comme je l’avais raconté ici, j’avais été marqué (pour ne pas dire traumatisé) par la coutume de mes compatriotes à afficher les faire-parts de décès dans la rue, au vu et au su de tous. Notez bien : il ne s’agit pas de localiser les faire-parts sur des panneaux réservés à cet effet (souvent sur les places de villages ou à proximité de lieux de culte, comme ici en Crète), mais bel et bien d’afficher les nécrologies un peu partout dans la ville : sur les portes, les poteaux électriques, les arbres, j’en passe et des meilleurs. Étranges images, où les photos des morts se battent en duel avec des pubs automobiles…
Seulement voilà : passé ce premier sentiment de malaise, on se rend progressivement compte que ces fantômes urbains témoignent surtout d’un attachement encore vivace aux sociabilités de voisinage, essentielles dans la Bulgarie post-soviétique (qui n’avait pas que des défauts, faut-il le rappeler). Autrement dit, la publicisation des morts dans la ville participe à la consolidation du lien social…
[ Avant-propos : URBAN AFTER ALL prend de la hauteur dans ce 16e épisode, afin d'autopsier l'une des grandes figure de l'utopie urbaine post-industrielle. Le lien original est à lire ici, et vous pouvez aussi nous suivre sur facebook. N'oubliez pas de lire, en complément, l'inventaire des villes volantes dans la culture pop&geek publié en écho à cette chronique ! ]
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C’est une tradition dans les médias : chaque inauguration d’un gratte-ciel, comme la Tour First la semaine dernière, est l’occasion de rappeler l’éternelle quête de hauteur de l’homo urbanus, depuis Babel jusqu’à Dubaï. Et si les gratte-ciels sont le versant “réalisé” de ce syndrome d’Icare, la figure de la “cité volante” en est le pendant imaginaire et onirique. La ville volante jouit ainsi d’une belle présence dans les projets architecturaux du XXe siècle, aux côtés des autres grands archétypes urbains que sont la ville mobile, la ville flottante et la ville fertile (décortiquée la semaine dernière). Fortement relayés dans des médias grand public grâce à leurs visuels séducteurs flattant les fantasmes de l’Homme-oiseau, les projets de ville volante sont ainsi bien inscrits dans l’imaginaire urbain collectif. Et c’est bien ça le souci.
Car derrière ses atours enchanteurs, la ville volante véhicule en effet certaines valeurs qu’il nous semble nécessaire de remettre en question ; ce sera l’objectif de cette chronique, qui vous invite à vous méfier davantage de ces utopies tentatrices. A l’instar d’Icare, ne risquons-nous pas de nous brûler les ailes à trop vouloir voler ? Et existe-t-il une autre voie pour imaginer la ville en l’air ?
Une histoire récente
L’histoire de la ville volante remonte aux voyages de Gulliver découvrant Laputa (1727). Cette utopie a conquis depuis de nombreux esprits, en témoigne cette chrono-bibliographie des “îles aériennes” dans la littérature et la bande-dessinée populaires. Mais c’est surtout avec la révolution industrielle que l’idée d’une cité volante va prendre son essor et germer chez les urbanistes en tant qu’utopie “réaliste”. Citons en particulier la Ville volante de Georgij Krutikov (1928), une cité futuriste que nous décrit François Delarue :
[ Avant-propos : ce billet vient compléter ma dernière chronique Urban After All, que je vous invite donc à lire en priorité pour vous familiariser avec la figure ô combien famuse de la “ville volante”...
Très présente dans les projets architecturaux comme dans la culture populaire, cet archétype de l’utopie urbaine sera l’objet d’étude de ce billet (après la ville mobile et la ville fertile). Il s’agira ici de faire un inventaire - évidemment non exhaustif - des représentations de cités volantes dans la culture pop&geek (as usual, vos compléments sont les bienvenus en commentaires !).
Comme vous pourrez le constater, ce balayage culturel (largement nippon) témoigne sans équivoque d’une violence certaine, tant sociale que militaire... et c’est justement cette violence inhérente à la ville volante qui m’amène à la qualifier “d’utopie dégénérescente”, vous invitant à vous méfier de ses attraits séducteurs. Bonne lecture ! ]
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L’histoire de la ville volante dans la culture populaire remonte aux voyages de Gulliver (1727), et plus particulièrement à la découverte de Laputa dont il est fait ce descriptif :
L’île volante est parfaitement ronde; son diamètre est de sept mille huit cents trente sept yards [...] Le fond de cette île ou la surface de dessous, celle que voient ceux qui la regardent d’en bas, est comme un large diamant de 400 pieds, poli et taillé régulièrement, qui réfléchit la lumière.
Cette vision a depuis connu de nombreux successeurs, en atteste cette chrono-bibliographie des “îles aériennes” dans la littérature et la bande-dessinée populaire, du Laputa de Gulliver au “Coup de cymbales” de James Blish, en passant par Mickey et l’île volante et bien d’autres. Mais qu’en est-il des autres champs artistiques ?
[pop]servatoire d'urbanités : études et conseil en prospective urbaine. Cabinet de tendances spécialisé dans les imaginaires de la ville de demain, en particulier numérique.