Quelles alternatives proposer face à une vision techno-centrée des futurs urbains ? Sujet brûlant, tant la démocratisation de la « ville hybride » dans le paysage politico-médiatique s’accompagne principalement d’imaginaires stéréotypés, hâtivement résumés par l’équation simpliste mais efficace : « ville numérique = smart city = ville intelligente = ville idéale ». Une vision que je suis évidemment loin de partager, le souci venant à mon sens de ce que l’on met derrière ce fameux smart. Parle-t-on d’optimisation à outrance grâce aux technologies – comme c’est souvent le cas aujourd’hui -, ou bien de quelque chose de plus subtil ?
J’ai eu le plaisir de discuter de ce sujet ce lundi soir, lors d’un scénario pour l’avenir organisé par Angers Technopole autour de la problématique suivante : « Ville numérique, complexe, sans limite… entre utopie et réalisme ? » Dans mon baluchon, une (longue) présentation au cours de laquelle j’ai proposé le concept de « clever city » – la « ville astucieuse« , en écho à la « ville agile » -, afin de contrer celui de la « smart city« , largement dominant et d’ailleurs pas franchement approprié. Un glissement sémantique qui ne fait que recouvrir une réalité partagée par nombre de mes collègues ((la liste serait longue, mais on mettra Nico, Fabien, Boris, Emile, Loïc, ou Bruno dans le paquet, puisque c’est grâce à leurs réflexions que ces idées ont mûrit dans ma tête)), défenseurs réguliers d’une autre vision de la ville numérique.
[ Avant-propos : je participais hier à la journée Read/Write city, "conférence dédiée à la concertation urbaine et l’appropriation de la ville par ses habitants", où j'intervenais en clôture pour discuter "éditorialisation" de la ville avec Jérôme Denis et Emile Hooge.
En préparation, j'avais noté quelques pistes de réflexion sur les imaginaires de l'écriture urbaine et leur possible traduction digitale... Toutefois, le cadre de la journée ne s'y prêtant finalement pas vraiment (plus pratique que théorique), j'ai préféré ne pas trop m'étendre dessus à l'oral... et c'est tout naturellement qu'elles atterrissent ici, complétées par les réflexions entendues hier. Encore merci à Loïc et toute l'équipe pour leur accueil ! ]
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« La ville est un idéogramme : le Texte continue.[...] Visiter un lieu pour la première fois, c’est de la sorte commencer à l’écrire. Je suis là-bas [à Tokyo] lecteur, et non visiteur. »
Roland Barthes, L’Empire des signes, p. 44-51
Rappelons d’abord une évidence que l’on l’oublierait presque parfois, éblouis que nous sommes par les promesses du numérique : depuis toujours, la ville est un support d’écriture collaborative – j’en prends pour témoin les quelques exemples proposés dans ce billet1. Un véritable palimpseste parsemé d’écrits éphémères ou pérennes aux côtés des signes institutionnels, qui contribuent à qualifier la nature des lieux (Scriptopolis en pullule). Ces écrits font ainsi office « d’ancêtres » à ce que j’ai baptisé « folksotopies » : l’écriture du réel grâce aux contributions géolocalisées qui densifient la « mémoire » d’un lieu.
Paradoxalement, les développeurs d’applications permettant « d’éditorialiser » numériquement les lieux n’exploitent que très peu ces illustres parents, préférant faire référence à l’imaginaire du « tag »2 et à des visuels parfois abusivement technophiles3. Selon moi, cette « panne d’imaginaires » pourrait – en partie – expliquer la difficulté d’appropriation de ces applications par les citadins (évoqué lors d’une table ronde). Les interfaces tactiles et simplifiées n’apparaissent ainsi pas « suffisantes » pour inciter les citadins à prendre part à l’éditorialisation numérique de l’espace urbain, qui reste dès lors une pratique d’initiés (les TLM, « toujours les mêmes »).
Partant de là, il me semble qu’un renouvellement des interfaces autour d’imaginaires plus élémentaires favoriserait l’usage de telles applications, en s’appuyant sur l’appétence séculaire des citadins à écrire sur les murs de la ville. Ma proposition : back to the basics, on revient aux fondamentaux, c’est-à-dire à des imaginaires massivement ancrés dans l’inconsciemment collectif. En tête, l’écriture à la craie me semble répondre à merveille à cette problématique, si familière pour des générations de grands enfants rodés aux additions sur tableau noir. Qui n’a jamais écrit un mot d’amour à la craie sur un trottoir, à la sortie des classes ? Retour sur quelques usages de l’écrit à la craie, et la manière dont ils pourraient inspirer les promoteurs de l’éditorialisation urbaine.
Souvenez-vous : il y a quelques mois, je proposais sur ce blog le concept de thanatopraxie urbaine :
Il s’agirait donc d’imaginer des objets ou des services urbains permettant de mettre en scène, dans l’espace public de la cité, la mémoire de ces morts
Plus précisément,
il s’agira de mettre les morts ‘à disposition’ des vivants. Pour cela, il convient de rendre les avatars des morts ‘présentables’ ; pas pour leur bon plaisir, mais afin de les rendre utiles aux utilisateurs qui souhaiteraient entrer en interaction avec leurs ‘mémoires’. Autrement dit, il s’agira de les rendre opérants et ‘interactivationnables’.
L’application moscovite Death Revealer en est (à ma connaissance) l’une des premières applications concrètes. Imaginée par l’agence Leo Burnett Russie pour le magazine The Village, l’application mêle habilement la réalité augmentée exploitée à des fins artistico-militantes (comme ici), avec les concepts du Crash-vertising, dont le cynisme n’a d’égal que l’intelligence comique.
Comme souvent avec la réalité augmentée (voire ici), l’idée est d’une telle simplicité qu’on se demanderait presque pourquoi cela n’a pas été fait avant. Et dans le cas présent, pourquoi cela n’a pas été fait par une institution responsable de la sécurité routière…
[ Avant-propos : J'ai eu l'honneur et le plaisir d'intervenir le 16 mars dernier (oui, ça remonte) à un atelier-concept consacré aux « imaginaires de la ville hybride », et piloté par la chaire Modélisation des Imaginaires de Télécom Paritech. L'occasion d'y poser les premières briques d'une réflexion qui me tient farouchement à coeur : comment sortir de la panne d'imaginaires qui touche la prospective occidentale, en particulier sur la question de la ville numérique ? Dénoncer cette panne est une première étape, mais il ne faudrait pas s'arrêter là. Quelles pistes envisager pour construire d'autres imaginaires ?
J'avais proposé ce matin-là un « plaidoyer pour une utopie pudique » : une utopie de l'ordinaire qui réinvente les imaginaires du quotidien, à défaut d'imaginaires extravagants qui font rêver les foules. Cette réflexion a depuis fait son chemin ; j'ai notamment eu l'occasion d'en reparler sur France Culture avec Alain Renk et Nicolas Nova, et les plus fidèles d'entre vous remarqueront que j'utilisais déjà la citation de Cynthia Fleury qui structure ma chronique de Lift Marseille pour la Gaîté Lyrique.
Vous avez donc là un premier embryon de ce « plaidoyer » qu'il reste à consolider lors de prochaines tribunes et interventions (comme ici autour du concept de thanatopraxie urbaine). Tout n'est donc pas parfait, mais c'est suffisant pour entamer la discussion, non ? N'hésitez pas à partager vos réflexions en commentaires. ]
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Plaidoyer pour une utopie de l’ordinaire.
De l’homme-cyborg à la ville hybride
Les mots sont souvent porteurs de sens. Le choix de la formule « ville hybride » comme problématique de cet atelier témoigne par exemple d’un changement de regard sur l’intégration croissante du digital dans l’espace urbain. L’expression est en effet relativement récente ; il y a quelques mois encore, les conférences et articles sur le sujet se bornaient à évoquer une trop vague « ville numérique » en construction. Depuis peu, celle-ci semble en passe d’être supplanté par la toute aussi obscure « ville hybride ». Que désigne-t-on donc sous ce terme ? Et surtout, que traduit cette évolution sémantique ?
Les dictionnaires nous apprennent que le terme « hybride » désigne en premier lieu l’animal ou la plante issu du croisement d’espèces ou de lignées différentes. Plus largement, le Larousse évoque un assemblage « d’éléments disparates ». Certes, mais qu’est-ce à dire lorsque l’on s’attaque à la question urbaine ? Une première lecture voudrait que l’on y voie le croisement du « virtuel » dans l’espace du « réel » (les termes sont en réalité peu appropriés, comme l’ont montré les intervenants de la journée CiTIC consacrée au sujet). Plus exactement, cette première définition désigne la multiplication, dans l’espace urbain, de terminaux, capteurs, réseaux et interfaces numériques, qu’ils soient personnels ou collectifs, cachés ou non, etc.
[ Avant-propos : Début juillet se tenait à Marseille la troisième édition de Lift France, conférence dédiée aux implications sociales des technologies, avec cette année pour slogan : “Be Radical”. L'occasion était trop tentante d'interroger ce petit milieu de geeks sur leur perception de la ville et en particulier des imaginaires urbains. Y a-t-il “panne d'imaginaire” dans la ville numérique ? Quels seraient les imaginaires de la ville de demain ? (voir aussi là)
L'occasion m'en a été gentiment donné par le mag de la Gaîté Lyrique, pour qui j'ai donc interrogé différents experts de la question sur ce délicat sujet. En voici la synthèse ! Le lien original est à lire ici ; english readers : click here. Merci à Eloise et l'équipe de la Gaîté pour l'opportunité / la relecture / la traduction ! ]
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Villes et utopies sont indissociables, depuis la “Callipolis” de Platon (La République) jusqu’aux grandes utopies urbanistiques du XXe siècle. Mais plus que tout autre objet “utopisé”, la ville imaginaire se distingue par la force de ses contrastes : entre fantasmes candides et dystopies paranoïaques. Cette tension s’observe plus particulièrement dans les projections faisant intervenir les nouvelles technologies. Difficile en effet d’y trouver une représentation de la ville qui ne sombre ni dans la noirceur excessive (cf. le courant cyberpunk), ni dans une dangereuse béatitude (cf. la « smart city”, nous y reviendrons plus loin).
Or, de tels imaginaires trop prononcés mettent la pensée urbaine dans l’impasse. La philosophe Cynthia Fleury dénonce ainsi la “double bind [la double contrainte] d’une projection prophétique qui serait soit autoréalisatrice de la catastrophe, soit naïvement utopique et donc euphémisante des tragédies effectives.” (Entretien avec Cynthia Fleury, Nouvelles CLÉS n°69 / Février-mars 2011)
Comment sortir de cette situation ? “En bâtissant un imaginaire et des stratégies de combat”, répond la philosophe. Ou plus exactement, dans le cas de la ville, en REbâtissant un imaginaire afin d’accompagner l’absorption des technologies par la ville.
Apprivoiser la ville numérique, à défaut de la dompter
Le premier changement invoqué par ces experts tient dans le regard porté sur la ville elle-même. Plus qu’un objet figé et donc prévisible, l’économiste Saskia Sassen, spécialiste des “villes globales”, insiste sur la mutabilité des villes à l’aide d’une métaphore synthétique :
“Les villes contiennent en elles-mêmes de multiples futurs. Les futurs auxquels on se prépare n’arrivent donc jamais vraiment. En un sens, nous sommes en permanence en train de construire ces futurs. Pour résumer, la ville est en permanence en mutation ; la ville est un mutant.”
Objectif : tenter de montrer comment se traduit concrètement cette digitalisation de l’espace urbain, auprès du grand public qui n’en connait souvent que le versant médiatique ultra-technocentré (l’auto-proclamée « smart city », par exemple). Pour cette raison, nous avons tous les trois tenté d’insister sur la réalité « ordinaire » de la ville numérique, loin de visions fantasmées issues de la science-fiction (ce qui n’empêche pas de s’en servir, évidemment).
A titre personnel, de nombreuses réflexions évoquées à l’antenne reprennent mes concepts « d’utopie pudique« , déjà formulés lors d’un atelier-concept à Télécom Paritech en mars dernier. Pour des raisons de droits d’auteur, je ne peux pas vous diffuser le texte accompagnant la présentation. Mais vous trouverez toutes les explications nécessaire dans l’émission et dans la présentation ci-dessous !
Cliquez ici pour écouter l’émission (39 minutes). Encore merci à Joseph Confavreux pour son invitation !
[pop]servatoire d'urbanités : études et conseil en prospective urbaine. Cabinet de tendances spécialisé dans les imaginaires de la ville de demain, en particulier numérique.