Le retour des dirigeables, un fantasme qui en dit long (Owni)

Le 6 avril 2011 - Par qui vous parle de , , dans , , , parmi lesquels , , ,

[ Avant-propos : URBAN AFTER ALL prend son envol ! Le lien original est à lire ici, et vous pouvez aussi nous suivre sur facebook :-) ]

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Vous en avez peut-être entendu parler : du 12 au 20 mars, un dirigeable a survolé Paris pour en mesurer la radioactivité (peut-être le même que celui qui survolait les banlieues en 2005, qui sait ?). Un bon prétexte pour revenir, dans cette chronique, sur la possibilité de voir un jour les dirigeables retrouver leur lustre d’antan, et pourquoi pas remplacer les avions pollueurs et bruyants (et pas uniquement pour du fret, mais bel et bien pour du transport de voyageurs au long cours).

L’idée ne date pas d’hier. En 2004 déjà, l’expert Jacques Bouttes s’interrogeait sur le “renouveau des dirigeables”, rappelant au passage que le sujet fait “l’objet de discussions ayant le plus souvent un caractère plus affectif que rationnel” :

Le dirigeable est un engin qui fait rêver : le souvenir des Zeppelin et plus récemment la vue dans le ciel des dirigeables, porteurs de publicité, silencieux et majestueux, ont un impact médiatique considérable.

À l’instar du monorail dont nous parlait Nicolas il y a quelques semaines, le dirigeable jouit en effet d’une certaine aura “rétro” dans l’imaginaire collectif. Qu’est-ce que cela traduit quant à notre culture de la mobilité ?

Mythe ou réalité ?

Architectes et urbanistes sont les premiers à exploiter l’engin dans leurs visions prospectives. Le blog Transit-City répertorie d’ailleurs les exemples les plus emblématiques. Une “renaissance de vieilles utopies” (voire parfois du recyclage), allant des dystopies où le dirigeable sert de “témoin” [projet “London 2100” (2010), par Ángel Martínez García, qui imagine un Londres partiellement recouvert par la montée des eaux], à d’autres créations d’envergure où le dirigeable est au centre de la vision futuriste :

  • projet “Anemorphic Airship Docks” (2008) de l’étudiant Adam Holloway, encore pour Londres, et qui pose avec pertinence la question des infrastructures architecturales nécessaires à ce mode ;
  • projet “Airbia” proposé pour le concours ReBurbia [en]
  • d’autres exemples sur Transit-City…

Plus généralement, l’aura des dirigeables peut s’expliquer par sa forte présence dans la culture populaire. Les exemples sont nombreux, et pourraient couvrir une chronique entière (c’était d’ailleurs l’idée de départ, dans la lignée de mes activités sur pop-up urbain). Citons pèle-mêle (liste évidemment non exhaustive, n’hésitez pas à faire part de vos trouvailles en commentaires !) :

Mais c’est surtout Southland Tales (2006), film magistral de Richard Kelly, qui m’a inspiré cette chronique. Le film s’achève dans un scène d’anthologie, à bord d’un “Mega Zeppelin” survolant Los Angeles (attention, spoiler possible) :

Si ces projets sont pour la plupart des créations d’anticipation, dont la fonction première est donc de faire réfléchir (sur la raréfaction des énergies combustibles, notamment), il n’en est pas moins légitime de s’interroger sur les possibilités de voir les dirigeables revenir sur le devant de la scène aéronautique. En effet, ce “renouveau” médiatisé des dirigeables n’a pas franchement rencontré le succès escompté. Comment l’expliquer ?

Guerre et paix

Selon Jacques Bouttes, l’échec des récents projets de “gros” dirigeables dans les années 2000 (ou plutôt leur non-concrétisation, car il s’agit plus souvent d’effets d’annonce peu réalistes) s’explique avant tout par le manque d’envergure des moyens mis en œuvre :

De ce fait, l’avenir des grands dirigeables ne peut s’envisager que si des industriels majeurs de l’aéronautique s’intéressent à ces nouveaux produits. Il faut, pour cela, d’abord évaluer le marché solvable, connaître les opérateurs potentiels, et enfin mettre en place des équipes et des moyens technologiques adaptés, d’un niveau industriel comparable à celui de l’aéronautique moderne. Toutes ces conditions n’ayant pas été remplies, il ne faut pas s’étonner des échecs récemment constatés.

Jusque là, rien que de très logique. Mais quelques lignes plus loin, la conclusion de l’expert laisse songeur :

L’avenir des grands dirigeables pourrait s’éclairer si les applications militaires étaient suffisamment intéressantes pour que les investissements nécessaires soient mis en place.

Dans un texte relativement critique, l’écologiste George Monbiot confirme cette hypothèse, finalement plutôt logique quand on connait le passif “militaire” des grandes techniques de notre époque (dans l’aéronautique en particulier dans un texte assez sévère à l’égard des dirigeable)s. Plus étonnant, même la pop-culture semble venir appuyer l’idée. Ainsi, les dirigeables de Batman ont une fonction sécuritaire de surveillance urbaine, et le Mega Zeppelin de Southland Tales est utilisé par l’armée US comme arme pour la “Troisième Guerre mondiale” imaginée dans le film (et fortement inspirée par l’après 11 septembre).

L’imaginaire des dirigeables semble donc marqué par une certaine “violence”. Plutôt étonnant, puisque les dirigeables sont justement considérés comme des modes “doux” et “silencieux”. On retrouve ici un paradoxe proche de celui que j’observais autour de la “ville mobile”, et qu’il m’est assez difficile d’expliquer. Est-ce lié au passé militaire des dirigeables ? À leur caractère imposant et donc visuellement plus “marquant” ?  Ou bien faut-il chercher plus loin, dans la psychologie de nos imaginaires mobiles (la vitesse et le bruit des moteurs longtemps perçus comme des valeurs positives, auxquelles ne répond donc pas le dirigeable) ? La discussion est ouverte…

La croisière s’amuse… entre riches.

En effet, l’autre versant de l’imaginaire que l’on rattache traditionnellement aux dirigeables est celui d’un transport apaisé, silencieux et non polluant. Transit-City, s’interrogeant sur les “mutations de l’aérien”, faisait ainsi une pertinente analogie entre paquebots et dirigeables comme possible avenir du tourisme :

“Les gens en ont assez d’être stressés, et nombreux sont ceux qui aspirent à une certaine lenteur”, constate ainsi le journaliste et grand voyageur Claude Villers, qui fait même le pari que si une compagnie relançait les dirigeables, il y aurait une clientèle pour ce type de transport.

C’est là, à mon sens, ce que nous apprend de plus significatif ce retour des dirigeables sur le devant de la scène. En effet, l’engouement pour ce mode de transport traduit une perception nouvelle de la mobilité : après des années de domination de la valeur “vitesse”, la lenteur regagne du terrain dans l’inconscient collectif, et le dirigeable en est un excellent témoin. Éloge de la lenteur ? Sûrement, et l’idée de ce “temps-croisière” trouve d’ailleurs un écho dans les modes de transport plus classiques, tel que le train ou le métro et bien évidemment l’avion.

Comme l’explique Transports du futur :

Dans la course à la vitesse quotidienne, il est probable que le temps libre et donc finalement la lenteur soit, sous une certaine forme, un luxe.

De là à dire que les dirigeables seront réservés à certains, il n’y a qu’un pas… que l’on peut s’autoriser à franchir, au vu des différents projets “réalistes” qui s’annoncent (hôtels volants et croisières de luxe, images de réceptions guindées comme dans Southland Tales, etc.). Faut-il en conclure que l’avenir des mobilités ne peut s’envisager qu’en termes sécuritaires et/ou d’exclusion ? Triste fantasme, que l’on tentera de démêler en imaginant d’autres perspectives plus “subversives”. Pour paraphraser la conclusion de Nicolas à propos du monorail : “il est temps d’imaginer d’autres formes possibles ou d’aller puiser dans d’autres imaginaires des espoirs nouveaux…

15 commentaires

  • Indiana Jones et la dernière croisade. Usage mythique du zeppelin.

  • Tout à fait!… et dans The Rocketeer de Walt Disney aussi.

    Des Zeppelin apparaissent fréquemment dans l’univers alternatif de la série « Fringe » de J.J. Abrams, où l’on retrouve l’usage originel de l’Empire State Building,
    ainsi que dans « Capitaine Sky et le Monde de Demain ».

    • @Chku & Alexandre Germain : merci pour ces exemples ! J’avais pensé à Indiana Jones après coup, mais le billet était déjà bouclé :-)

      Pour Fringe, on m’en avait parlé mais je n’ai toujours pas posé mes yeux sur le show (erreur fatale, je sais ^^). Quant à Rocketeer & Capitaine Sky, je ne connais que de non ! Ce sont des visuels très rétro, c’est ça ?
      Encore merci, en tous cas :-)

      • @Philippe : dans Fringe, c’est un des principal repère (avec la statut de la liberté) pour que le téléspectateur identifie la dimension dans laquelle l’action se déroule. Il est intéressant de constater que ce type de moyen de locomotion dans la « société alternative » (globalement plus avancée que la nôtre) ait été conservé/préservé et est donc encore en utilisation.

        En fait, l’exemple de Fringe me semble rentrer en parfaite résonance avec votre article, puisque la présence des Zeppelin suggère a fortiori que l’incendie de l’Hindenburg de 1937 n’a pas eu lieu dans l’univers parallèle… et que rien n’a donc pu arrêter son exploitation jusqu’à « nos jours » (enfin… ceux de l’univers parallèle :)).

        Pour Rocketeer, si ma mémoire geekiène est bonne, il s’agit en fait des visuels hérités du savoir faire acquis par ILM pendant la réalisation de Indy 3, et que les studios Disney auraient donc récupéré pour agrémenter logiquement les scènes d’action de ce film situé, comme Indy 3, pendant la seconde Guerre Mondiale (ou plus ou moins avant…).

        Pour Captain Sky, on pourrait situer son « concept » visuel à mi-chemin entre Fringe et Rocketeer. Comme si le « look » des années 40’s/50’s était resté figé jusqu’à nos jours modernes. Quoiqu’il en soit, je recommande vivement!!!

  • N’empêche, à nous de pas laisser ces engins géniaux se transformer en joujous pour riches. Ce sont des utilitaires. Transport d’encombrants ailleurs que sur route et à très peu de frais en polluant très peu.

  • Cela me fait penser à « l’expo » plein air du parc de Bercy sur « Paris +2°C » avec ses aérodromes pour ballons dirigeables comme le parc de Belleville ou ses toits d’immeubles.

    http://www.paris.fr/accueil/Portal.lut?page_id=1&document_type_id=13&document_id=91821&portlet_id=23695

  • Je trouve ça très steampunk dans l’esprit. Même si ici la vapeur sera surement remplacé par des panneaux photovoltaïques, la volonté d’un retour à ce transport a quelque chose de très actuel. En tout cas l’idée d’une croisière à bord d’un dirigeable est vraiment plaisante.

  • Comme toujours on se réfère, de plus en plus souvent à tort, à la maxime  » Non militarisable donc à priori non rentable ». La liste est longue des techniques et produits qui ne répondent pas à cette remarque.

    Les dirigeables pourraient avoir une place comme l’adjonction de voiles sur les gros navires marchands déjà utilisée en expérimentation.

    Les voiles et la techno/dirigeable n’auraient qu’un lointain rapport avec les Zeppelin ou les Pen Duick, l’informatique optimisant les fonctionnements : je suis persuadé qu’avant d’arriver à maitriser la fusion nucléaire chaude puis surtout froide qui sera le demain énergétique dans quelques centaines ( dizaines pour les optimistes X-Mines…) d’années, nous allons nous trouver dans un tel état de pénuries energétiques et de matières premières qu’il FAUDRA avoir recours à des mix les plus variés : matériaux de construction issus de la terre et dela végétation, véhicules électriques, éoliens on et off-shore, marée-moteurs, biomasse en tout genre et en particulier micro-algues marines, solaires tous types, etc… et les voiles, les dirigeables, les animaux de trait…

    A moins qu’avant, une bonne conflagration militaire nucléaire définitives, issue d’une escalade de « sous-guerres » pour l’eau ou la nourriture, n’ait réglé tous nos problèmes en nous rayant du cosmos !

  • « et bien d’autres… à vous de jouer ! »

    Pour rester dans les jeux vidéo : Le Mile High Club dans Just Cause 2 : un super-dirigeable boit de nuit réservé à l’élite (bien dans le sujet donc!)
    (photo : http://images1.wikia.nocookie.net/__cb20100405035531/justcause/images/7/71/Mile_High_Club.jpg)

    Pour rester dans le plus classique sinon, il y a toutes les images/gravures sur la vision de l’an 2000 du XIXème et du début du XXème, dans lesquelles cet imaginaire de violence était d’ailleurs généralement absent. Sans doute que le Hindenburg n’avait pas brûlé et que la technologie était encore porteuse d’espoirs.
    (type http://www.rue89.com/2010/04/26/la-vie-quotidienne-en-lan-2000-vu-des-annees-1900-149059?page=0%2C9#)

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