Déclaration d’amour à la pop-culture survivaliste

Le 26 mars 2014 - Par qui vous parle de , , , , dans , , , , , parmi lesquels , , , , , , , , , , , , ,

Paraissait il y a quelques jours sur le blog The Concourse, relayée et traduite par nos compères d’Urbanews, une cartographie interactive représentant les différents types de catastrophes subies sur le sol américain… dans le cinéma hollywoodien, avec les lieux réels où celles-ci ont pris place. Pour nous autres passionnés de pop-culture, un tel objet est une aubaine – et un prétexte de choix pour réfléchir à la résilience des territoires !

La carte ne se veut pas exhaustive, loin de là. Elle recouvre une quarantaine de films, réalisés entre 1933 et 2013, mettant en lumière près de 200 désastres découpés en dix catégories : attaques de monstres, d’aliens ou de terroristes, catastrophes climatiques ou géologiques, pluies de météores, infections, querelles de super héros ou encore – catégorie bien à part – tornades de requins volants avec le célèbre Sharknado.

Si cette superbe initiative mériterait au moins une analyse géopolitique et historique de fond, ce n’est pas ici notre ambition. Cette découverte nous a surtout donné envie de pointer du doigt une poignée de sujets qu’elle entrouvre malgré elle.

Les désastres fictifs sont-ils américains ?

Le cinéma américain aura alors été prolixe en catastrophes et autres attaques venues de l’Extérieur. Peu étonnant, donc, de voir une carte du territoire étasunien aussi fournie en références symptomatiques d’une paranoïa national(ist)e bien connue. Précisément, cette prolifération est tout autant le signe du poids économique et culturel que représentent les Etats-Unis dans la production cinématographique mondiale, que l’attestation à peine cachée du rapport complexe qu’entretient depuis toujours le continent américain avec les interventions exogènes.

Si l’expérimentation foisonnante de la figure du monstre destructeur de villes dans  la culture nippone sera assez facilement mise en lien avec le traumatisme post-atomique, l’abondance des productions américaines à l’effigie désastreuse ne semble pas directement corrélée à la catharsis post-11 Septembre ; le premier King Kong date par exemple de 1933… On peut toutefois émettre l’hypothèse d’une récurrence accrue de la paranoïa destructrice depuis cette attaque. On peut aussi s’interroger sur l’émergence d’une figure propre au 11 Septembre dans l’Hollywood des années 2000-2010, par analogie avec le Japon. Le kaiju eiga, ce genre cinématographique purement japonais dédié aux créatures géantes annihilatrices de villes, est en effet né au sortir de la seconde guerre mondiale…

Jérusalem prise d’assaut par une foultitude de Zombies : sans commentaire (World War Z, 2013)

Car mise à part une certaine sensibilité aux tornades dévastatrices, les Etats Unis n’ont pas eu besoin d’endurer de terribles traumatismes nationaux pour développer un attachement profond à ce motif pop-culturel. En effet, que l’on pense au contexte spectral de la Guerre Froide, à la question de l’immigration illégale, ou plus récemment à la menace terroriste, l’Amérique du Nord a depuis bien longtemps su trouver la matière pour entretenir sa méfiance de l’extérieur.

L’excellent Take Shelter retrace le drame d’un jeune homme paranoïaque, obsédé par sa crainte des tornades 

On pensera alors au vieux James Bond glorifiant la croisade contre le méchant Russe, à l’attaque de Zombies faisant la part belle aux frontières édifiées contre le Mexique (et à l’inversion des rôles proposée dans Le Jour d’après), ou bien à la Guerre des Mondes de Spielberg traduisant la psychose islamiste post-11 septembre (et d’ailleurs déjà implantée dans le cinéma national depuis True Lies en 1994).

Et l’Europe dans tout ça ?

Pour le reste, on souhaiterait bien avoir en notre possession une carte des attaques et désastres que la fiction a offert au sol européen depuis ses débuts. En cherchant un peu au fond de nos références, et en posant la question autour de nous, on constate que le vieux continent n’est pas épargné par le cinéma survivaliste, même si la majorité des modèles qu’il renvoie concerne… des productions américaines. On se souvient par exemple de la cultissime destruction de Paris – en vue subjective depuis Notre Dame – dans Armageddon.

Pars vite et reviens tard (2007) aborde le retour fictif de la peste sur le sol parisien à l’époque contemporaine

Pour les productions spécifiquement made in France, on pensera par exemple à la grande réussite récente des Revenants ou encore à Malvil, perle post-apocalypitque du début des années 1980. Peut-être par collusion anglo-saxonne, la pop-culture cinématographique sera encore plus friande d’intrigues eschatologiques prenant place sur le sol britannique. Que l’on vide urgemment ses rues pour échapper aux morts-vivants (28 jours plus tard), que son Parlement explose sur du Tchaïkovski pour le plus grand plaisir d’un détraqué masqué (V pour Vendetta), ou que le Millenium Bridge ploie sous le poids des Mangemorts (Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé), Londres tient une place de choix dans les représentations de la catastrophe européenne au cinéma.

Les représentations et productions européennes de catastrophes fictives sont somme toute assez rares et méritent peut-être, à ce titre, d’autant plus d’attention. En revanche, si le cinéma d’Europe est presque muet sur ces questions, n’est-ce pas sa littérature qui a inspiré toutes ces productions américaines ?

« Dès la préhistoire du cinéma, en effet, un des filons principaux était l’adaptation des titres les plus célèbres de la littérature populaire du moment. Déjà. Et c’est ainsi que Jules Verne, Alexandre Dumas ou H.G. Wells seront portés à l’écran plusieurs dizaines de fois dès avant 1910. Or, parmi les best sellers du XIXe siècle figure Les Derniers Jours de Pompéi d’Edward Bulwer-Lytton, roman volcanique paru en 1834 et réédité sans cesse depuis. »

cf. La Catastrophe et le risque au cinéma, par Alain Le Diberder

Y’a pas que le cinéma dans la vie

Mais il y a une chose dont nous rêvons secrètement, après avoir vu la carte hollywoodienne de The Concourse. Il manque en effet une carte du monde (pas que des USA), ultra-complète (pas que du cinéma), regroupant donc TOUTES les catastrophes urbaines qui parsèment la culture populaire, par exemple depuis le début du XIXème siècle. Une analyse bien plus intéressante pourrait alors être réalisée, de façon moins ethnocentrée, en élargissant les sources à la littérature, la bande dessinée (les comics et manga en ont à la pelle), sans oublier les jeux vidéo.

S.T.A.L.K.E.R.: Shadow of Chernobyl est un jeu vidéo ukrainien dont l’intrigue se déroule à Tchernobyl, 20 ans après la catastrophe

En effet, comme le rappelait il y a quelques temps déjà le blog Merlanfrit, le jeu vidéo aussi confie une grande partie de ses productions au genre du disaster game :

« Fondamentalement spectaculaire et riche en scènes d’action à suspense, ce type de films paraît naturellement « vidéoludogénique ». L’imaginaire du film catastrophe est ainsi exploité dès 1982 par Tim Skelly dans le jeu d’arcade Reactor qui consiste à empêcher une explosion nucléaire en repoussant des particules atomiques en dehors de l’enceinte du réacteur. Il faudra toutefois attendre plusieurs années avant que les capacités graphiques des ordinateurs et consoles ne puissent reproduire au sein du jeu les effets visuels employés par le genre hollywoodien.

Plusieurs jeux introduisent alors des éléments catastrophistes afin de placer le joueur dans des situations particulièrement inextricables : Firefighter F.D.18 (Konami, 2004) demande d’extraire les victimes d’incendies d’environnements en proie aux flammes ; Alone in the Dark Inferno (Atari, 2008) ajoute quelques effondrements de gratte-ciels à la formule horrifique de la série ; et même l’icône Super Mario se retrouve sous une pluie de météorites en introduction des épisodes Mario Galaxy (Nintendo, 2007 et 2010). »

« SOS The Final Escape met le joueur dans la peau d’un journaliste piégé sur une île à la suite d’un tremblement de terre. Immédiatement plongé dans l’action, le héros doit s’extirper d’un véhicule, accroché à la rambarde d’un pont, avant que celui-ci ne tombe à la mer, quelques dizaines de mètres plus bas. »  (cf. Merlanfrit)

Inutile, donc, de rappeler que le jeu vidéo constitue une ressource richissime sur ce sujet. Si la littérature et le cinéma ont notamment inventé l’épouvante et l’horreur comme genres, le sentiment de peur fictive se retrouve dans le jeu vidéo de manière encore plus aboutie sous le haut genre du survival horror. Dès lors, le média vidéoludique va plus loin que le cinéma, simplement cathartique (ou anxiogène selon les perceptions).

En effet, le survival horror pourrait presque être perçu comme le serious game des survivalistes. L’immersion vidéoludique couplée à un certain niveau de gameplay dépassent ainsi le sursaut basique généré par l’atmosphère horrifique du jeu pour devenir une véritable simulation expérimentale. Par exemple, dans le jeu de rôle indépendant et open world Project Zomboid, le gameplay est axé autour de trois notions cruciales : la construction, la survie et la défense. Ainsi le jeu détaille de façon extrêmement précise les enjeux de survie à long terme face à une invasion de zombies, de la fabrication d’armes à la gestion personnelle de ses émotions…

Dead Underground : « Un jeu de stratégie où il faut gérer une équipe de survivants pour tenter de contenir l’arrivée des morts-vivants dans les tunnels du métro. » (cf. Ecrans)

Notre pop-culture dans son ensemble est donc extrêmement féconde sur le plan de la catastrophe, du désastre et de la peur. Nos imaginaires représentent une expérience purgatoire infinie, autant qu’une trace monstrueusement précieuse de nos conceptions sociales. Ils méritent donc constamment d’être fouillés, remaniés et disséqués – et bien sûr critiqués -, dans le but de mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Donc en attendant de transformer nos villes réelles en champs de bataille factices, et avant que Lyon n’explose vraiment : continuons à expier nos plus grandes frayeurs à travers films, livres et jeux vidéo !

2 commentaires

  • Ce ne sont pas les promesses de Big One qui manquent (Californie, Tokaido, Marmara…), ni les annonces de catastrophes climatiques (on trouvera la carte du monde de villes concernées au premier rang – http://apps.washingtonpost.com/g/page/world/hot-spots/506/). Rien que cela pourrait déjà donner du grain à moudre à pas mal de scénaristes et cinéastes locaux.
    Seulement voilà, la vraie catastrophe cinématographique a un fond judéo-chrétien qui l’oblige à être «de la faute de quelqu’un»… et de quelqu’un qui puisse être vaincu en moins de 1h45. C’est la grande différence avec nos catastrophes naturelles annoncées.

  • Je me demande tout de même si la propension des États-Unis à imaginer des désastres n’est pas plus proche du traumatisme post-atomique japonnais qu’on ne le pense. Mine de rien, plusieurs villes y ont connu un épisode de destruction de grande ampleur et non des moindres : Chicago en 1871, San Francisco en 1906. A l’échelle de leur histoire urbaine ça reste assez proche.

    Et puis leur territoire est un peu plus hostile que l’Europe (couloir des tornades autour du Mississippi, cyclones récurrents dans le sud-est, faille de San-Andrea…). L’imaginaire collectif de Los Angeles est traversé d’une paranoïa du tremblement de terre qui est complètement inaccessible à la plupart des Français. On m’a même déjà « justifié » l’étalement urbain de l’agglomération et la faible hauteur des constructions par le fait que ça limiterait les dégâts d’un séisme majeur (alors oui, c’est un peu gros, mais ça en dis quand même long).

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