dodeliner : pour un autre street-art. Entretien avec Marc Charon

Le 2 avril 2012 - Par qui vous parle de , , dans ,

[Avant-propos : Marc Charon ne se revendique pas artiste ; il en a pourtant toutes les qualités, et son projet dodeliner est l’une des oeuvres qui m’aura le plus marqué ces dernières années. C’est dire si je suis heureux de l’accueillir ici. Le concept de dodeliner est d’une simplicité déconcertante : compiler des vidéos de visages assoupis qui « dodelinent », principalement dans les transports. Des séquences éphémères, qui rendent à ces « petits riens » du quotidien la place qu’ils méritent sur le devant de la scène (vous pouvez visionner ses cinquante-trois « dodeliner » sur Youtube)

A ces somnolences, Marc Charon greffe un certain érotisme inhérent aux transports en commun, par son voyeurisme assumé et les ponts qu’il jette avec d’autres univers plus pornographes. Il n’en fallait pas plus pour l’inviter dans ces colonnes. Car ces deux imaginaires (sieste et érotisme des transports), pourtant fondamentaux, sont encore sous-exploités – voire reniés- par les transporteurs eux-mêmes, qui leur préfèrent des représentations plus policées et donc forcément moins pertinentes (cf. Le dormeur du rail et Métro bondé, métro bandant)

Faisant, Marc nous amène à une réflexion plus large sur l’art dit « de rue », devenue une marotte des collectivités et marques en quête d’encanaillement. Une vision iconoclaste portée par le projet dodeliner, et qui mérite de s’introduire (avec fracas) dans le débat public sur la place de l’art dans la cité. Merci à Marc pour ce long entretien : en espérant qu’il contribue à façonner une autre vision de l’art de rue, et pourquoi pas des transports commun. Tant le street-art que le métro méritent davantage que ce qu’on veut bien leur allouer aujourd’hui.]

Pourrais-tu expliquer le projet « dodeliner » en quelques mots ? Comment t’est venue cette idée de compiler des moments de somnolence ?

Ça part d’un anecdote: je suis dans le RER pour rentrer chez moi, et des gens s’endorment comme tous les soirs. Et j’ai cette jubilation de voir le « petit cinéma » de la lutte contre le sommeil, mais dans le même temps j’ai cette frustration de ne pas avoir LE mot qui exprime cela clairement. J’avais par contre le mot « dodeliner » en tête, que j’avais découvert ado dans les bouquins de cul de mon père (de Pierre Louÿs à Gérard de Villiers). Ce n’était pas glorieux, mais l’idée était maintenant de le détourner et de l’imposer comme si il existait pour cette tension (de la nuque) dans le train.

Au fond, c’est une blague potache ou un projet artistique ?

Le projet est réellement du « webart » : mon but est d’imposer un mot dans Google, dans Youtube, dans le wikitionnaire, sur les forums… Partout. Et l’inscrire sur le long terme. L’idée est de jouer au « fou furieux » : je pars d’un postulat iconoclaste et anecdotique et je me radicalise dedans. Je m’autoradicalise, pour reprendre le mot à la mode, mais sur des sujets dont tout le monde se fout : la langue française et la sieste publique. C’est pop ou populo ?

Je ne veux pas que d’autres mots s’immiscent pour exprimer ce mouvement de tête et je suis prêt à faire la guerre pour ça. Ce serait drôle qu’un artiste récupère mon truc et essaye d’imposer un autre mot, on se ferait une joute. En vrai je ne veux pas l’imposer à la hâte, c’est une « softwar » du vocabulaire. Sur Twitter, mes « proches » m’envoient parfois un petit « ah ça dodeline dans mon métro cc @Markhy ». Je le ressens comme une victoire.

Au-delà du public webeux, as-tu eu de bons échos ?

J’adore cette idée d’avoir un truc qui peut être exposé et critiqué artistiquement (même si ce n’est pas un objectif) et en même temps apparaitre dans « Les Liens Idiots du Dimanche » sur PcINPact (là c’est mon objectif ultime) ou La revue du Web des Inrocks. D’ailleurs j’y suis apparue dans la n° 149, et la chroniqueuse signe un truc genre : « Le blog dodeliner, comme son nom ne l’indique pas… »

J’étais heureux qu’elle écrive ça, car elle bosse dans un journal culture, qui se veut urbain, poussé et tout… Son nom fait autorité sur le web mais elle n’a rien compris et elle n’a même pas voulu chercher à comprendre le « blog ». Essayer de gratter si il y avait quelque chose derrière. C’est un peu mon totem, ma preuve : « Le journalisme culturel est mort, amorphe, et ne mange que le pré-maché. » Mais on s’écarte ici du projet qui se veut sans égo et pouvant être fait par n’importe qui.

Concrètement, comment est-ce que tu travailles ? Comment trouves-tu tes vidéos ? comment et pourquoi les retravailles-tu, plutôt qu’une simple compilation ?

Concrètement, je procrastine, comme on dit. Je trouve mes « raw » [ndlr : les vidéos originales, avant montage] sur les tubes ; il arrive aussi qu’on m’en envoie. Je ne veux en filmer aucun. Je veux rester dans cette fausse pudeur, avoir mes soldats et collecter ce qu’ils amènent. Pour trouver les vidéos, je garde mes secrets, mais il n’y a rien de génial là-dedans. Je cherche surtout le joli mouvement. Souvent il n’arrive pas et je dois me satisfaire d’un petit hochement.

Quand « j’accepte » la vidéo, je la fous dans un dossier « DODELINER » sur mon ordi et ensuite je l’importe dans ce que j’appelle mon carcan. C’est un fichier After Effects. Peu importe son format original, je lui impose un format 720p et la recadre pour qu’elle remplisse tout l’espace.

J’ai un esprit qui part dans tous les sens, alors pour ce projet je me suis imposé un système. La video doit durer 5 secondes, 1 seconde de noir, 3 secondes pour montrer le mouvement et 1 seconde pour qu’on puisse lire son nom ou son numéro. Ce code du numéro, je l’emprunte à l’art minimal, où les pièces sont « untitled #1 », « untilted #2 ». Je m’oblige à ne faire aucune distinction entre mes dodeliner (mais j’ai mes préférés).

A terme, j’aimerai carrément programmer un robot qui trouve les séquences, les découpe, me les numérote et je me réveille avec 3 nouveaux dodeliner. Ça me rendrait heureux. C’est peut-être pour ça que je fais un enfant.

Est-ce que tu t’intéresses au contexte local des vidéos ? Est-ce que tu observes des spécificités locales dans la manière de somnoler ?

Oui, je m’intéresse assez à ça. C’est d’ailleurs l’un de mes petits secrets pour trouver mes dodeliner : je cherche souvent par ligne. Je sais que telle ligne est préférée par tel public et donc susceptible d’avoir des séquences de jeunes filles bourrées qui s’endorment. Par exemple : je connais le réseau des trains de banlieue de Washington malgré moi, et j’ai la chance que beaucoup de tarés se trouvent sur ces lignes pour filmer les gens et les poster sans artifices. New York est moins comme ça : souvent les vidéos sont déjà montés et en musique par un mec qui avait envie de compiler les « dodos » de sa ligne. Ce sont mes ennemis.

Je cherche aussi les touristes, car on a tendance à tout filmer quand on est touriste, à se relâcher dans les transports en commun (c’est pour ça que les pickpockets existent), et surtout n’en avoir rien à foutre d’être « capté » en train de filmer un inconnu. Je cherche les lignes de touriste. En France, notre RER C (ma ligne) est propice à ça, il y en a d’autres. Je les trouve grâce aux aéroports.

Et les transports asiatiques dans tout ça ? L’image du dormeur métropolitain l’un des clichés les plus connus du Japon, par exemple.

Je regarde beaucoup les lignes asiatiques aussi, c’était dans mon inconscient de fan de trucs japonisants. J’avais la chance d’avoir une collègue coréenne pour me traduire les stations, les lignes. À un moment, je trouvais énormément d’asiatiques endormis sur les tubes et je lui demandais : « pourquoi toutes ces vidéos ? ». J’espérais qu’elles me dise que c’était parce que les asiatiques travaillent trop, histoire de satisfaire tous les stéréotypes de Français que j’avais… Mais elle m’a expliqué que les trains avaient des places assises « face à face » et que ça pouvait faciliter le « tournage » de séquences volées. C’est un pragmatisme que je trouve poétique. Et je demande solenellement aux designers de nos futurs trains de penser à mes séquences volées.

On parle de séquences volées, il y a une dimension voyeuriste assumée dans ton projet. Si on en croit la présentation que t’en fais sur ton site, et que tu nous as confirmé plus haut, dodeliner part d’un postulat érotique. En quoi les transports en commun te semblent-ils si propice à l’érotisme ?

Le postulat érotique vient du mot que l’on trouve surtout dans les bouquins érotiques et que j’ai voulu détourner. Il y a des enfants qui dodelinent dans la collection et il n’y a rien d’érotique là dedans. Je vais peut-être les enlever à terme car ils ne correspondent pas au projet, je sais pas. À vrai dire ils sont là comme des choses, tout ce qui entre dans la collection devient une chose et il n’y a plus d’age, de sexe. Comme un agresseur, je cherche à retirer toute personnalité aux « victimes ». Ce projet est en perpétuelle réflexion chez moi. Ne vais-je pas le dénaturer si j’en supprime et que des numéros ne sont plus attribués ? Ça me tiraille. Alors je regarde un dodeliner et je retrouve ma sérénité. C’est un cercle vicieux.

Ce que j’aime, c’est le basculement d’un monde à l’autre, le corps qui se relâche complètement. Ça fait appel à mon imaginaire et mes souvenirs. Parfois je me faisais virer de cours pour insolence, et dans les couloirs je croisais souvent des filles, par deux, dont l’une faisait une crise d’épilepsie. C’était même quotidien, chaque fois que je me faisais virer, j’étais sûr en trainant un peu de trouver une fille en pleine convulsion dont la copine, bien briefée, restait à côté et vérifiait si tout était ok. Je trouvais ça magnifique, l’abnégation d’une et le mouvement « sacré » de l’autre. Particulièrement érotique.

Pour parler de l’érotisme du train : plus jeune, je n’aimais le porno que contextualisé. J’aimais voir la fille bien habillée et j’aimais être amené dans une scène crédible. Souvent, je zappais les scènes de sexe car le prétexte ne me semblait pas satisfaisant, ou parce que je voulais juger la crédibilité de la scène suivante. Le coït n’était parfois pas nécessaire à ma réelle excitation d’ado. Mon RER, ce sont ces scènes avant le coït. Pourquoi sommes-nous si bien habillé et sentons tous si bon le matin dans nos trains de banlieue ? On se fait désirable pour aller au charbon, comme on maquille une actrice porno avant une scène.

Sur cet érotisme du transport, je sais que tu t’intéresses au #upskirt. Il s’agit de vidéos volées de culottes féminines filmées en contre-plongée, qui sont très souvent liées aux transports en commun. Tu peux nous en dire plus ? Comment positionnes-tu dodeliner par rapport à ces séquences ? En quoi cela contribue-t-il à façonner ton imaginaire du transport ?

À vrai dire, dodeliner c’est de l’upskirt « soft ». Les deux sont très liés. C’est le vol d’un instant dans un lieu public. Pour moi, dodeliner c’est un peu le Sinn Féin [ndlr : la branche politique de l’IRA], et le upskirt c’est l’IRA. On est dans la guerre urbaine de l’érotisme avec sa branche poétique, et sa branche terroriste.

D’ailleurs, tu portes un regard iconoclaste sur ce qu’on englobe un peu hâtivement sous l’étiquette « art urbain ». On a en effet tendance à le cantonner au graffiti et autres peinturlurages de rue, alors que l’art urbain peut aussi se décliner dans des projets comme dodeliner. Tu peux nous en dire plus ?

On pourrait écrire un livre entier sur ce sujet. Je fais la distinction entre art de rue et art dans la rue. Rien de fou là-dedans, mais je vais m’expliquer. Banksy, pour prendre un exemple que tout le monde a en tête, n’a rien à foutre dans un musée – et je pense qu’il serait d’accord avec moi. Il fait de l’art dans la rue. Le problème c’est que les pouvoirs publics cherchent ensuite à valoriser cet « art de rue », à l’institutionaliser. Et on se retrouve avec des projets ubuesques, où on demande à des graffeurs en TIG d’expliquer à des petits en MJC comment faire une « fresque » « légale » dans la « rue » car c’est « street-art » comme « Banksy » et ça favorise la « mixicité sociale ». Le street-art se retrouve bien baisé, mais la scène a l’air de s’en satisfaire. Moi, par contre, ça me fait gerber, alors autant décrédibiliser le « stree-art » dans son ensemble pour faire valoir mon avis.

Patrick Zachmann, quand il fait « Ma proche banlieue », pour moi il fait de l’art de rue. Il donne du matériel à des gamins, puis il revient et retrouve les gens « par hasard », et il les intégre dans une histoire. Quand je m’occupais de gamins, en tant qu’animateur dans les quartiers, je laissais à disposition mon appareil photo, mon iPhone etc, et ils se filmaient, ils blaguaient, ils s’enregistraient, il montaient des trucs vite-fait. Il y avait une ébullition créative et je leur « transmettais » des techniques pour les aider à ouvrir encore plus cette ébulition. Puis on se faisait une séance où on montrait ça à tout le monde, on rigolait… et d’eux-mêmes ils supprimaient tout. Je considérais que ce que je faisais avec ces gamins comme un happening « art de rue » car c’est de là qu’ils venaient pour ne pas trainer. Et peut-être que les petits n’en ont aucun souvenir aujourd’hui, mais c’est pas grave.

Comment se traduit cette distinction entre art de rue et art dans la rue, dans tes influences et inspirations notamment ?

Dans mes inspirations pour dodeliner, je pense tout de suite à Sophie Calle qui est « institutionnelle » et dont les filatures sont en musée. Ça aussi c’est de l’art de rue. La filature c’est le truc qu’on faisait quand on s’ennuyait au quartier. A travers dodeliner, je me sens comme un descendant de cette démarche.

Je pense aussi à Mohamed Bourouissa qui a exposé chez Kamel Mennour un magnifique projet (entre autres, car l’ensemble de son oeuvre m’est admirable). Il donne des caméras aux gars de Barbès [plus précisément, les vendeurs à la sauvette au pied du métro]. Et on se retrouve avec un objet à l’esthétisme aléatoire mais rempli de la vie de rue. Dans dodeliner, je suis intéressé aussi par cet esthétisme du « portable », bien crade et pixellisé, car il valide le fait que la personne n’est pas consentante pour être filmée. Tout devient réel quand c’est mal filmé.

Bien sûr, impossible de ne pas parler de Jon Rafman, qui a donné une nouvelle légitimité à mes intérêts anecdotiques. Il faut que ma génération entre tout de suite dans la brèche ouverte, aussi via le SPAMM, qu’on passe au-dessus du circuit galerie-musée-vernsisage à la papa, mais je tiens surtout à ce qu’on reste sur « les itnernets » tranquille et qu’on se fasse notre truc. C’est une utopie car il faut manger aussi, perso je mange ailleurs, mais : Vrais reconnaissent vrais, comme disent nos chanteurs de rue.

En ce sens, ton travail participe d’une ambition plus large pour le street-art, je me trompe ?

Il existe un street art qui n’a pas de tag, qui n’est rien et dont personne ne fait le lien. Des choses ici et là sont créés et on pourrait les lier. Je lance quelques noms mais en y bossant on a de quoi établir une critique « pour un autre street-art » où il n’y aurait ni collage, ni bombe de peinture, ni mosaïque Space Invader. C’est un postulat, un peu provoc, et dont les artistes que je cite n’ont sans doute aucunement envie d’y être lié mais c’est ce qui m’intéresse.

Il n’empêche que j’ai beaucoup de respect pour le street art, pour son histoire. Pour le fantasme autour. J’adore le graffeur Azyle, que la RATP avait carrément profilé et détecté comme un taré maniaquo-dépressif. J’adore l’idée de pourir un train et d’aller en soirée retrouver des meufs et des potes comme si de rien n’était et de faire un barbecue en parlant de rien. Puis de rentrer chez soi et pourrir un autre train stationné là. C’est du terrorisme. J’aime la délinquance artistique et politique. J’ai beaucoup en commun avec cette mentalité bestiale. Dodeliner, c’est un peu de ça. Et si demain un rame de métro graffée tombe dans un musée, alors je me sentirai obligé de la repeindre et de la remettre à neuf.

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