Urbanités footballistiques : vers des stades AOC ?

Le 5 avril 2012 - Par qui vous parle de , , , ,

[Texte initialement rédigé pour Flashfoot, et plus précisément dans la rubrique Experts qui propose un regard décalé sur l’actualité du ballon rond.]

Parc des Princes ou Stade de France ? Rénovation ou reconstruction ? On commence peu à peu à y voir plus clair quant à l’avenir du PSG et de son stade… ou pas. Rien n’est encore arrêté, et les dirigeants s’autoriseront certainement un peu plus de flexibilité qu’ils ne l’annoncent dans les médias pour calmer les ardeurs des supporters. Car les récentes circonvolutions relatives au futur du Parc auront eu le mérite de replacer dans le débat public une question de fond, portée sur le devant de la scène par l’engagement actif des supporters : quelle inscription territoriale des stades et clubs pour les équipes professionnelles ? Si le sujet est bien connu des footeux, les décideurs l’oublient malheureusement souvent un peu trop vite…

Tout passionné se doit ainsi de connaître les rapports qu’entretiennent les grands clubs avec les territoires qui les accueillent, et les rivalités qui en découlent. Même mis en scène par la télévision, les grands derbys sont les révélateurs de disparités territoriales et urbaines, et le jeu d’une équipe est souvent le produit de son environnement. Sur le sujet, lire Le match de football, de Christian Bromberger (1995, en particulier le chapitre : « Le football comme métaphore »), qui tente de décrypter « trois styles [de jeu], à l’image de trois villes réelles et imaginaires [Marseille, Naples et Turin], qui ont imprimé leur marque propre à un langage universel»

De même, l’inscription d’un stade dans le tissu local représente un enjeu urbanistique, économique et social trop souvent ignoré par les collectivités, qui préfèrent n’en voir que les externalités négatives (congestions, hooliganisme, etc.), ou les potentiels économiques stéréotypés, matérialisés en grands centres commerciaux. Il en résulte des projets de stades construits à la hâte, ex-nihilo, sans réflexion aucune quant à leur intégration intelligente dans le contexte local (sur l’exemple de Bordeaux, voir les décryptages tragicomiques de Deux Degrés et du Moustache FC).

Objectif premier de ces « grands stades »: maximiser les profits annexes (marchandisation, concessions commerciales, etc.) en suivant le modèle allemand où les droits TV, plus volatils, ne représentent que 31% des revenus des clubs, contre 41% en France. Au détriment des ancrages locaux et d’une véritable anthropologie des lieux.

Conséquence de ces nouveaux modèles, les identités urbaines disparaissent en effet, au profit d’un football mondialisé qui se lisse en s’alignant sur quelques grands standards. Jeu « à la nantaise » ou corner « à la rémoise » paraissent déjà loin… Sinon, comment comprendre la manière dont ce colloque nantais consacrés aux liens entre Villes et football : « Le football est-il encore important dans l’identité des villes ? » Poser la question, c’est déjà faire le constat d’un problème.

Portés loin de leurs terroirs d’origine par l’excessive financiarisation du football professionnel, les clubs perdent progressivement de leur influence sur leur environnement direct… du moins en apparence. Car la levée de bouclier des supporters parisiens témoigne d’une volonté forte d’ancrage territorial, et de la vitalité de ces liens entre football et territoire. Dès lors, n’est-il pas temps de réviser les ambitions économiques que les décideurs confient un peu trop vite aux stades (cf. le rapport Besson sur la compétitivité des clubs professionnels) ? Ne pourrait-on pas imaginer un label « AOC » des stades français et des styles de jeu correspondants, quitte à les (re)fabriquer progressivement ?

Une telle perspective permettrait de rendre au football le rôle qu’il mérite dans l’espace public de la cité : celui de ciment du tissu socio-économique local au sein d’une industrie globale (une perspective à rapprocher du concept de « glocal » que l’on résume souvent par la maxime : « penser global et agir local »). Voilà l’un des enseignements du cas PSG, qui n’en finit pas de révéler la quête identitaire du football en France.

Pour aller plus loin, lire ce récapitulatif du Moustache FC : Nouveaux stades de l’Euro 2016 : l’urbanisme sur le banc ?

Que retenir de ces quatre nouveaux stades [Bordeaux, Lille, Lyon, Nice] ? Un point commun : ils vont s’implanter en périphérie des zones urbaines concernées, souvent peu denses, voire sur une autre municipalité. […] Quels sont les limites de la notion de bien public lorsqu’un événement de cet ampleur vient outrepasser l’ensemble des pratiques urbaines habituelles ?

NB : tant qu’on y est, profitons-en pour attirer l’attention sur un club parisien moins médiatisé que le PSG. Car le mythique et centenaire Stade Bauer, hôte du Red Star, est lui aussi confronté à une situation similaire, certains souhaitant une rénovation quand la collectivité préférerait développer un nouveau « champion ». En déménageant le club au sein d’un stade flambant neuf mais totalement déconnecté de son terroir, évidemment…

1 commentaire

  • Effectivment, ce que nos politiques (et certains dirigeants de clubs) n’ont pas compris, c’est qu’un stade flambant neuf/tape à l’oeil/de 60 000 places (rayer la mention inutile) ne fait pas tout, Grenoble et Le Mans peuvent en témoigner. Et si Aulas devrait plus espérer renflouer ses finances avec des bonnes reventes de joueur (Gourcuff qui?) qu’avec son nouveau stade, la question est aussi de savoir en quoi un stade peut contribuer au succès d’un projet urbanistique.

    Pour revenir au stade de France, je ne suis pas sûr que le fait que le PSG y jouera pendant au moins trois ans va changer quoi que ce soit pour le quartier de la Plaine, que sa construction n’a d’ailleurs pas forcément contribué à dynamiser (le fait qu’il n’y ait aucun club résident y est peut être pour quelque chose, mais à mon avis pas déterminant).

    Le stade est désormais pensé comme un « lieu de rencontre » et (surtout) un « pôle commercial »,qui doit être bien desservi, mais il ne faut pas oublier qu’il est avant tout un lieu qui ne vit que les soirs de matches (ou de concert), souvent situé en périphérie. De plus, L’ancrage territorial d’un club n’a à mon sens rien à voir avec le stade,surtout si ce dernier n’est pas considéré comme « mythique » (Old Trafford, etc.), et cet « ancrage territorial »passe autant par les centres d’entraînements, le siège du club (qui n’est pas forcément au stade), ou les centres de recrutement/formation, voire par l’exposition médiatique et la construction d’une « culture », que par un stade. La « glocalisation », c’est avant tout la mondialisation d’une image, d’une « culture » , d’une marque locale dans ce cas.

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