Grands stades, petites arnaques entre amis

Le 11 août 2015 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Deux publications particulièrement intéressantes sont venues s’entrechoquer dans notre fil de veille il y a quelques semaines, venant nourrir l’une de nos sempiternelles passions : le financement des grands stades. Dit comme ça, ça n’a pas l’air très sexy… et pourtant ! L’économie de ces cathédrales modernes est l’un des sujets urbanistiques qui porte le plus le flanc à la critique, comme en témoignent les deux tribunes en question. Le sujet n’est pas anodin : car ce sont les finances des collectivités locales qui sont au premier rang de cette bataille que l’on croirait perdue d’avance. A moins que..?

Arnaque publique-privée

La première nous vient de France : Jérôme Latta, l’un des papas des Cahiers du Football, s’est fendu d’une tribune salvatrice sur le Stade de Nice et son Partenariat Public-Privé pour le moins… douteux. Une enquête préliminaire avait déjà été ouverte en mars dernier, suite à de nombreux soupçons d’irrégularités financières. Suivie, fin juin, par la publication d’un rapport de la Chambre régionale des comptes en PACA sans équivoque :

« Mais les conclusions les plus accablantes concernent le coût du stade pour la commune, dont la Chambre estime qu’il s’élèvera à 400 millions d’euros nets au terme des trente ans du contrat. Lors du conseil municipal du 17 décembre 2010, le maire Christian Estrosi assurait avec véhémence que ce coût serait au maximum de 225 millions. »

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Spectateur admirant une partie de la « Vitruvian Figure » de Paul Pfeiffer, présentée à la Biennale de Sidney

Mais où sont donc passés ces 175 millions d’euros ? La réponse tient en trois mots : Partenariat Public-Privé (on exagère à peine). Si le Stade de Nice n’est pas le seul scandale consécutif à la mise en place d’un PPP pour une grande infrastructure, il est peut-être l’un des plus symboliques d’une forme de dérive contemporaine : la passion sportive comme légitimation de l’argent public jeté par les fenêtres. Nous nous étions déjà offusqués de « la gabegie des sportivités démesurées« , et le sujet est (à raison) l’un des marronniers de la presse lorsque les métropoles postulent pour un grand événement sportif. Pourtant, aucune leçon ne semble être tirée du passé. La candidature clientéliste de Paris aux JO 2024 est à ce titre emblématique – rappelons que sur les trente dernières années, TOUS les budgets de candidatures ont été largement dépassés… pour des retombées financières largement en-deçà des estimations.1

Le scandale à prévoir du Stade de Nice s’inscrit dans cette droite lignée, avec pour grand mérite de mettre en exergue l’un des vices fondamentaux de ce type de montage : le déséquilibre entre financements publics et privés, que l’économiste du sport Jean-Pascal Gayant résumait par cette expression limpide : « investissements publics, bénéfices privés ». Avec en ligne de mire, évidemment, des PPP bien trop favorables aux acteurs privés, qui profitent ici des finances exsangues des collectivités. Jérôme Latta :

« Le contrat du stade de Nice illustre de façon presque caricaturale la ‘bombe à retardement’ des partenariats publics-privés, selon l’expression d’un rapport parlementaire de l’an passé. On peut retenir ce verdict de la Chambre régionale des comptes PACA : ‘Les subventions publiques et les redevances versées par la commune au partenaire privé financent la quasi-totalité de la construction et de l’exploitation du stade.’ Socialisation des coûts, privatisation des bénéfices, telle est la formule de ce système pourtant présenté comme gagnant-gagnant. Ses pièges étaient faciles à démontrer, mais l’apologie nationale du PPP comme une panacée et l’élan national nécessaire à la candidature à l’Euro 2016 ont coupé court au débat. »

L’opium des requins

C’est là en effet le fond du problème : le sport profite dans nos sociétés d’une sorte de totem d’immunité qui le rend intouchable, ou presque. « L’unanimisme » médiatico-politique, fustigé par le même Jérôme Latta dans une précédente chronique, semble en effet de rigueur dès que le terme sport est prononcé. Ainsi des Jeux Olympiques, dont la Mairie de Paris nous promet que « cette fois ce sera différent », quand bien même on sait d’avance qu’il n’en ira pas autrement. Cette impunité face à la gabegie a particulièrement bien été mise en exergue dans la seconde publication qui nous intéresse ici. Elle nous vient d’Outre-Atlantique, au grand dam des pseudo-économistes arguant que l’économie du sport US se porte à merveille. Car la réalité des bilans-comptable mérite bien quelques nuances… ce que vient faire John Oliver dans la vidéo qui suit, avec brio et pédagogie.

Si les premières minutes consacrées l’absurdité des « innovations » présentes dans quelques récentes stades américains (« qu’on croirait imaginés par un Willy Wonka sous cocaïne« ) sont effectivement à mourir de rire, ce sont surtout les éléments économiques qui nous intéressent ici. A partir de 2’30 », John Oliver rentre dans le vif du sujet, et la réalité n’est guère reluisante. On apprend ainsi qu’entre 2000 et 2010, les collectivités américaines auront dépensé près de douze milliards de dollars pour construire des stades professionnels… quand bien même les équipes qu’ils accueillent disposent de moyens colossaux. Il faut le voir pour le croire, la liste des entourloupes économiques est proprement ubuesque. Par exemple, Cincinnati devra payer pour un service de « replay holographique »… quand celui-ci sera inventé ! Qu’importe le sport, pourvu qu’on ait l’argent : baseball, hockey ou football américain interviennent ensemble dans une même course au racket des collectivités (renforcé par les menaces de changer de ville, inhérentes au système de « franchises » des ligues professionnelles américaines), derrière lesquels le spectre des partenariats public-privé apparaît là aussi.

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Les finances publiques après un PPP (allégorie) – extrait de « Xmen : Days of Future past » (2014)

S’il s’agit évidemment de leur pendant américain, avec donc quelques subtilités administratives en plus, la logique est implacablement similaire à celle observée en France : « investissements publics, bénéfices privés »… et même très privés, à en juger par la rétention des revenus organisée par les équipes professionnelles. Dans le cas du Stade de Nice aussi, un montage financier permet ainsi à une structure privée de profiter des avantages du PPP, quand bien même elle n’a rien à voir avec le sport. Le montage est à ce point limpide qu’on se demande encore comment ils ont pu penser que cela passerait inaperçu :

« La Chambre s’est intéressée de près au centre commercial Nice One, intégré au projet et « de facto payé en partie par la commune ». Elle estime « qu’au regard du centre commercial, le stade n’est qu’un volet de l’opération et, sous l’angle économique, semble accessoire », et note que « Nice One est l’un des principaux bénéficiaires finaux du contrat de partenariat ». Alors qu’il ne rentre absolument pas dans les attributions d’un PPP de financer une telle opération. Cerise sur le gâteau : l’un des deux propriétaires gérants du centre commercial n’est autre que Jean Bessis, actionnaire de l’OGC Nice, qui a pu en racheter les droits auprès de Vinci – sans mise en concurrence. »

Sportifs à en avaler des couleuvres

En croisant les tribunes respectives de Jérôme Latta et John Oliver, un même constat s’impose : la construction des grands stades est une machine à pomper les collectivités, qui ne verront jamais vraiment la couleur de leurs bénéfices. Mais la situation n’a rien de vraiment nouveau, et c’est peut-être le plus étonnant. En 2012 déjà :

L’Association nationale des élus en charge du sport (ANDES) évalue à plus d’un milliard d’euros l’effort financier des collectivités territoriales. Parés de toutes les vertus, les partenariats public-privé permettent certes, à court terme, les montages financiers nécessaires au lancement des projets, car le coût initial est porté par les constructeurs. Mais leur bilan final, en raison des longues annuités de remboursement versées par les collectivités, ne promet d’être avantageux que pour les exploitants. « Cette situation laisse à penser que le concept de la privatisation des recettes et de la socialisation des dépenses demeure, et qu’il est grand temps d’y mettre fin », a commenté l’ANDES.

Pourtant, trois ans plus tard, rien n’a changé – ou presque. Pour l’heure, la seule alternative au dogme des PPP a été proposée par l’OL, qui a entièrement financé « son » Stade des Lumières en s’endettant de près de 400 millions d’euros… Enfin, « entièrement » : c’est évidemment sans compter les subventions et investissements de la collectivité, « à hauteur de 200 millions d’euros, pour les équipements (parkings relais) et dessertes de transport« … La collectivité qui ne touchera donc ni loyer ni redevance, contrairement aux accords habituels d’un PPP. Bref, loin d’être une panacée financière si l’on cherche un accord « gagnant-gagnant » entre promoteurs, clubs et collectivités…

Si c’est Bruce Wayne qui a financé le stade de Gotham, au moins son ennemi a bien visé (« Batman, Dark Knight Rises », 2012) 

Mais cet équilibre est-il seulement possible ? En réalité, la situation implique de déporter la question vers une autre, plus subjective mais aussi plus vindicative : le sport moderne justifie-t-il de tels investissements ? On l’a vu plus haut, l’unanimisme autour du sport occulte aujourd’hui cette simple question du débat. Certes, tout le monde constate aujourd’hui les dérives financières du sport (football en tête), mais rares sont les voix qui s’y opposent concrètement au moment de signer pour tel ou tel grand événement. Hier Euro 2016, demain Paris 2024, et la liste s’allongera au fur et à mesure que les élus céderont aux sirènes du « toujours plus grand », mettant en péril les finances de leurs fiefs.

« Pour rendre possible cette mystification, pas seulement à Nice, il aura fallu une base idéologique – le dogme de la réduction des dépenses publiques et de l’endettement des collectivités, qui a conduit à des solutions encore plus dispendieuses. Mais aussi un mélange, à déterminer, entre la négligence des élus envers leurs responsabilités et leur complaisance à l’égard des intérêts privés. La municipalité de Christian Estrosi aura versé une édifiante contribution à ce dossier. »

Comment sortir de cette logique vertigineuse ? A en croire la conclusion de John Oliver, le pouvoir réside dans la main des supporters… qui sont aussi des citoyens de leurs collectivités, et donc des administrés. Ne dit-on pas qu’un grand pouvoir, et le supportérisme en est un, implique de grandes responsabilités ? Cela n’a évidemment rien à voir avec un désamour du sport, au cas où il faudrait le préciser. C’est justement parce qu’un supporter aime son club qu’il doit défendre les intérêts de sa ville, avant de défendre les intérêts de son club. Il revient donc aux supporters de ne pas « exiger » un grand stade comme des enfants réclameraient une barbe-à-papa… La formule peut paraître candide, mais nous voulons croire qu’un autre financement des stades est possible, de Nice à Cincinnati en passant par Lyon et Los Angeles.

  1. C’est d’ailleurs ce qui a poussé quelques lobbyistes américains à s’engager contre la candidature de Boston aux mêmes JO 2024, avec succès puisque la municipalité s’est finalement retirée de la course… La même démarche serait-elle envisageable à Paris ? []

1 commentaire

  • Tout cela sans parler des investissements pour des stades pharaoniques sans club (Stade de France) ou avec mini club (Charlety à Paris). Voire pour des clubs disparus à peine le stade construit (Grenoble, Le Mans)…

    Pourtant, toute la classe politique est unanime. Toute ? Non. Une tribu d’irrésistibles écologistes vote systématiquement contre ces projets (Grands stades, candidatures aux JO, etc.). Tout espoir n’est pas perdu !

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11 août 2015

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