Halluciner le passé multiple, et voyager dans le présent de Tokyo

Le 28 janvier 2014 - Par qui vous parle de , , , , , , dans , parmi lesquels ,

Nous avons le plaisir d’accueillir sur notre blog le témoignage poétique d’Ada Flores-Vidal qui se présente ainsi :  Née en 1979 à Strasbourg. Réside à Tokyo depuis 2005. Aime la danse contemporaine, le rock expérimental, la poésie et les nouilles sobas. Pratique la toiturophilie. Pense et écrit principalement avec ses pieds.

Dans un texte consacré à la psychogéographie virtuelle avec Google Street View, j’évoquais en conclusion l’application iOS et Android Konjaku Sampo    (今昔散歩). Cette application gratuite, dont le nom signifie “promenades du passé et du présent” (appelée ainsi en référence au recueil d’histoires de l’époque Heian Konjaku monogatari shū) offre au piéton de Tokyo de nouvelles possibilités d’errance. Konjaku Sampo met à disposition trois cartes de Tokyo de différentes périodes : l’époque actuelle, une de l’ère Meiji (1868 – 1912) et une de l’époque Edo (1600 – 1868).

Grâce aux fonctions de localisation d’iOS et d’Android, c’est aussi un GPS qui permet à l’utilisateur de connaître son emplacement exact, y compris sur les cartes du passé. On peut passer très rapidement d’une carte à l’autre et comparer ainsi ce qui a changé dans la topographie.

Heureuse surprise lors de la première utilisation : les concepteurs de l’application ont eu l’excellente idée de faire figurer des estampes (ukyo-e) représentant des lieux historiques de la capitale, épinglées sur les cartes. Un court texte informatif en japonais, donnant des points de repères historiques accompagne les images.

Mais qu’est-ce qui fait qu’une telle application est particulièrement justifiée pour une ville comme Tokyo ?

Espace liquide et culture du chemin

Tokyo, ce n’est rien de le dire, a beaucoup changé depuis l’époque Edo. Plusieurs reconstructions (dues à l’incendie de 1657, au grand séisme de 1923, aux bombardements de 1942-1945), extension du territoire (conurbation, terre-pleins), occidentalisation, croissance chaotique des années 1960-70, bulle économique des années 1980… La ville – ce mot ne convient sans doute plus – est sans doute plus encore qu’une autre marquée par l’impermanence (en japonais hakanai, 儚い, caractère formé par la combinaison des caractères de l’homme et du rêve). Tokyo : comme antithèse de la ville-musée.

Les nombreux temples et sanctuaires sont régulièrement détruits puis reconstruits à l’identique. Certains édifices remarquables qui en France seraient classés “monuments historiques” (je pense par exemple au superbe building Sanshin à Yûrakuchô) se font ici raser sans trop de scrupules. Un bâtiment de cinquante ans d’âge fait figure d’ancêtre. Les maisons les plus anciennes datent de l’Ère Taishô (1912 – 1926) et elles sont extrêmement rares.

Le professeur d’architecture Livio Sacchi, inspiré par le nom de la live house japonaise « Liquid Room », a pu ainsi parler avec une jubilation futuriste un peu suspecte d’”espace liquide”, susceptible de “transformations continuelles”. De la même manière, Yoshinobu Ashihara insistait sur le caractère amibien de la ville, et sa géométrie fractale (L’ordre caché – Tôkyô, la ville du XXIe siècle ?).

J’y habite depuis moins de dix ans, et j’ai pourtant vu un grand nombre de quartiers se métamorphoser radicalement, perdant ainsi ce qu’ils avaient de singulier, de rugueux. Je pense particulièrement aux abords de la gare de Nippori, à Shimokitazawa, à Hikifune. Au point de penser que la seule pérennité se trouve dans le tracé des rues et ses sinuosités étonnantes… (ainsi que dans un certain “esprit d’Edo” résiduel, qui se laisse sentir ici et là).

Augustin Berque a alors raison de parler d’une “culture du chemin” à propos de Tokyo. Quel étonnement en effet, à deux pas des gares ou des grandes artères, de pénétrer dans un entrelacs de ruelles, parfois privées, à la structure presque labyrinthique. Qui ne s’est pas perdu la première fois qu’il est allé à Yanaka ou à Shimokitazawa ?

Je m’habituais à l’hallucination simple…

De telles transformations font qu’errer dans Tokyo à l’aide d’une carte du passé, c’est prendre le risque d’expérimenter, encore plus qu’en temps normal, la perte de repère la plus totale. C’est, par exemple, trouver une autoroute à l’emplacement d’une rivière, ou des gratte-ciels dans d’anciens quartiers de samouraïs, et des quartiers résidentiels à la place de forêts et de champs.

Je m’habituais à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac… (Arthur Rimbaud, Une Saison en Enfer)

Collisions, télescopages des époques. On imagine en marchant ce que devait être Tokyo : une ville d’eau (un nombre incroyable de rivières désormais invisibles) à la végétation luxuriante, avec au loin, la présence métaphysique du Mont Fuji (la plupart du temps caché par les buildings aujourd’hui). On imagine, ou plutôt : on voit les lieux dans le temps. Nul besoin de lunettes de réalité augmentée ni de failles spatio-temporelles. Le passé fait écran.

Tokyo se laisse voir par les yeux du romancier Nagai Kafû, flânant sur les rivages du fleuve Sumida au début de l’Ère Meiji, déjà accablé par la brutalité de la “modernisation” :

La Sumida, c’était la réalité du spectacle de dévastation qu’alors mes yeux partout contemplaient, et c’était ces résurgences brumeuses de paysages du passé que j’avais vus enfant et cette beauté des histoires d’autrefois, qu’enfant j’avais entendu dire ; et cet ensemble confondu m’emportait au sein d’une musique inexprimable.

(Nagai Kafû, La Sumida, 1911. Traduction de Pierre Faure.)

Comment ne pas songer à ce que Guy Debord appelait l’ante-spectaculaire ? Comment ne pas rêver à des quartiers sans schéma directeur, s’inventant au jour le jour hors des principes de rationalité économique ? La nostalgie devient ainsi instance critique. Marcher dans le passé c’est visiter le présent, le présent d’une ville de plus en plus rationalisée, uniformisée, neutralisée.

On peut justifier ça comme on le souhaite, s’enthousiasmer du “dynamisme” de la ville, véritable laboratoire à ciel ouvert d’architecture contemporaine. J’y vois plutôt, avec Nagai Kafû, un vandalisme délibéré, un saccage du temps et de la mémoire, une volonté de tuer la conscience historique en même temps que la rue. Qu’on le veuille ou non, le coeur magique et poétique de Tokyo est plus à chercher du côté de Yanaka ou de Nezu que de celui d’Odaiba, cette grande île artificielle de la baie de Tokyo.

Le mariage du Temps et de l’Espace

Pourtant, en marchant, c’est le plus souvent l’extatique qui prédomine. Il y a une ivresse de la marche, à vaincre les résistances du corps et à l’entraîner dans un devenir-léger. Ce devenir-léger s’accompagne d’un état second où se mêlent hallucinations, pensées insidieuses, puis confusion euphorique. Beauté des palpitations : tout pulse avec tout. Et voilà que l’on se prend à penser, en même temps que le coeur martèle, que marcher en ville a toujours été synonyme d’une réconciliation entre l’espace et le temps. Comme l’écrit Jean-François Berthier dans son essai passionnant Dérives urbaines :

« Le marcheur se déplace aussi dans sa mémoire, il convoque ses références pour interpréter ce qu’il voit, il n’est en fait jamais sans but, même s’il a oublié lequel.

Lawrence Durrell l’avait prophétisé : « Le mariage du Temps et de l’Espace, voilà la plus grande histoire d’amour de notre époque. Cette union paraîtra aussi poétique à nos arrière-petits-enfants que le mariage de Cupidon et de Psyché pour nous. » La marche est l’outil de cette histoire. Sa première qualité est de rendre sensible la présence du passé dans le présent, et le sceau de son œuvre c’est d’honorer ce passé qui colle à l’esprit « comme des traces de parfum sur une manche.» »

Konjaku Sampo est un outil qui s’ajoute à cet outil qu’est la marche urbaine pour actualiser ces noces du Temps et de l’Espace. Errer avec Konjaku Sampo, c’est jouir de ce qui s’est dérobé. Le temps s’épisse, le passé – pluriel – se superpose au présent, et la carte absente – celle du futur – se laisse imaginer.

Tous les possibles communiquent, le temps devient un espace où l’on peut se mouvoir dans toutes les directions. On jouit du pur devenir, de la superposition hybride de la virtualité et de la réalité. Et même si cette dernière donne souvent l’impression d’être prise dans une méchante dialectique négative, d’être un cauchemar gnostique né du cerveau malade d’un démiurge taré, il faut penser la possibilité de créer de nouveaux agencements ; ne pas désespérer des sentiers qui bifurquent.

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