« Il n’y avait rien à voir à Fukushima, mais on y habite toujours », par Armelle Le Mouëllic

Le 15 mars 2016 - Par qui vous parle de ,

Aujourd’hui, nous invitons la douce plume d’Armelle Le Mouëllic, architecte grenobloise travaillant actuellement dans une agence lyonnaise. Rencontrée via Twitter il y a un an et demi de cela, c’est nos passions communes pour la ville et le Pays du Soleil Levant qui nous ont petit à petit rapprochés. Notre convive s’exprime aujourd’hui pour commémorer les cinq ans de la catastrophe du 11 mars 2011 qui eut lieu sur la côte Pacifique du Tōhoku – plus connue du point de vue de l’accident nucléaire de Fukushima qui fit suite. Armelle entretient en effet un rapport tout particulier au territoire japonais – et notamment à la partie touchée par le tsunami de 2011 – puisqu’elle y s’y est rendue à plusieurs reprises durant son petit chemin de vie…

Puisque elle le formule forcément mieux que nous, voici la petite présentation qu’elle nous a envoyé : « Une cinquantaine d’années après Bruno Taut, j’ai débarqué à Tsuruga (préfecture de Fukui) en 1991. J’y suis retournée en 2009 (dans le cadre de mon master 1) et en 2013 (en tant que chercheuse, invitée à l’université de Waseda à Tokyo) pour me détourner (du droit chemin ?). Ce détour par le Japon n’a cessé de me questionner sur comment être un architecte aujourd’hui, j’ai esquissé une réponse dans ma thèse de doctorat en architecture soutenu en décembre 2015 [intitulée : « Une autre manière d’être architecte : perspectives historiques et réflexions contemporaines sur une pratique de machizukuri1 »]. Enfin, je suis allée à deux reprises à Kesennuma (ville ravagée par le tsunami) pour un workshop et un matsuri. J’ai aussi rendu visite à deux proches amis, l’un vivant à Minami-Soma et l’autre Fukushima. »

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Je suis allée à Fukushima, j’ai vu Fukushima.

Je n’y ai vu que les bières si souvent bues dans un izakaya, un karaoké à côté d’une piste de roller, ma première course hippique, et des amis presque perdus de vue dans un Starbucks. A Fukushima, on vient aussi réviser son examen d’architecture en buvant un café américain.

On a loué des bicyclettes roses. Le loueur m’a refusé mon “alien card” mais m’a quand même laissé partir avec. On devait aller à l’autre bout de la ville parier sur des chevaux. Mais on a encore bu des bières.

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Fukushima n’est plus Fukushima. C’est une préfecture qui ressemble à toutes ces villes de province japonaise. Avec ses équipements démesurés, elle marque le fol espoir de la haute croissance japonaise et du post-modernisme.

On m’a dit de partir alors je suis allée à Iizaka, ville d’onsens. Les pieds dans l’eau on m’a encore demandé d’où je venais, et dit qu’ils étaient venus, il y a trente ans, en voyage de noce à Paris. J’ai goûté la spécialité de Fukushima : les gyozas dans un restaurant désert. C’était gras donc bon. En fait, cette ville c’était des tours au bord d’une rivière (encore un coup du post-modernisme).

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Cela m’a laissé l’impression d’être allée plus loin que le bout du monde.

C’est seulement au matin que j’ai entendu, ce qui était sous-entendu dans les conversations de celui qui a dit qu’il venait de Tokyo, ou encore de la part de cet ami encore célibataire : “genpatsu” [ndlr : la catastrophe nucléaire]. Je n’étais jusqu’ici pas sûre de comprendre la présence de cette camionnette lavant la rue, nous étions en bas d’une colline.

Il était temps d’aller affronter cette catastrophe en rendant visite à cet autre ami à Minami-soma, mais encore je n’ai rien vu, seulement ces légumes sauvés de l’irradiation ou cette plaque de la Fondation de France.

Il n’y avait rien à voir à Fukushima, mais on y habite toujours.  

  1. « Machizukuri », que l’on peut traduire littéralement par « fabrication du quartier », est une pensée du projet urbain popularisée dans les années 1990 au Japon. Elle met en avant la participation des habitants, l’utilisation des ressources locales ou encore une collaboration élargie entre les acteurs de la ville. []

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