Joyeux Godzillanniversaire ! Hommage au roi des destructeurs

Le 24 novembre 2014 - Par qui vous parle de , , dans , , , parmi lesquels , , , , , , , , ,

Cette année, on fête les 25 ans de beaucoup de choses : la chute du mur de Berlin en tête de liste, bien sûr, ou encore les Simpson, qui partagent avec le héros du jour un certain goût pour l’imaginaire atomique. Mais d’autres « grands anniversaires » ne doivent pas pour autant passer à la trappe. Il y a soixante ans, le premier film mettant en scène la plus fameuse des bêtes japonaises – connue en Occident sous le nom de Godzilla – sortait sur les écrans nippons.

Aujourd’hui encore, le monstre bipède au cri glaçant (1) est loin de figurer au rang des oubliés de la pop-culture. Après une trentaine de films à peu près tous éponymes au tableau de chasse de Gojira, s’ajoutait un nouveau remake à la sauce hollywoodienne en mai dernier. On s’attaque donc ici à une figure pop-culturelle des plus tenaces.

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Extrait de « Gojira » réalisé par Ichiro Honda et produit par la Toho (novembre 1954)

Est-ce pour ses origines nippones et hautement politiques, ou bien pour son rapport destructeur aux espaces urbains que nous l’aimons tant ? On ne saurait trancher, mais une chose est sûre : aucune justification supplémentaire n’est nécessaire pour que Godzilla vienne poser son flow irradié  dans nos colonnes.

Naissance d’un genre et catharsis contemporaine

Godzilla s’inscrit dans un contexte culturel prolifique en termes de « films de genre ». Le monstre géant fait petit à petit son trou dans le cinéma fantastique, que l’on pense au King Kong de 1933 et ses diverses copies, ou au principal inspirateur de la Toho sorti un an avant le premier Godzilla : The Beast from 20,000 Fathoms. En 1954, sortait d’ailleurs aux Etats Unis Creature from the Black Lagoon, une autre figure monstrueuse ultra connue, mais dans une version plus ichtyologique.

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Sorti en 1953, le film s’inspire d’une nouvelle de Ray Bradbury : Fog Horn (1951)

Pourtant, si la Toho invente le film de monstres proprement nippon (appelé « Kaiju Eiga« ) au cours de l’année 1954, ce premier opus représente bel et bien un ovni au sein de la saga, en même temps qu’il l’initie. En effet, au même titre qu’une lecture politico-historique est bien souvent perçue dans l’évolution de certaines successions de productions culturelles à la King Kong, Godzilla incarne un monument de la culture partagée japonaise.

Certes vivement inspiré par Le Monstre des temps perdus américain dans son scénario, le premier Godzilla d’Ichiro Honda porte avant tout sur son dos le traumatisme nucléaire – proprement nippon et surtout fraîchement vécu. Si au moment de la sortie du film les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ont été subis moins de dix ans auparavant, la menace américaine est loin de se résumer à de récents souvenirs. Non seulement les effets des deux bombes atomiques sont durables au niveau médical, mais ils sont d’autant plus inoubliables d’un point de vue mémoriel.

Godzilla, essence du pouvoir atomique 

La commotion post-guerre ne s’arrêta pas en 1945 pour le peuple japonais, puisque la présence américaine sur le territoire dura jusqu’en 1952. Pour ne rien gâcher, l’année de la sortie de Gojira, des retombées atomiques dans le Pacifique venaient de nouveau polluer durablement les rivages de l’archipel, laissant les thoniers et les consommateurs du fameux poisson rouge dans une situation critique…

Dès lors, le premier opus mettant en scène ce fossile du Jurassique mi-gorille mi-baleine injustement réveillé par des essais nucléaires dans l’océan Pacifique se présente avant tout comme un pamphlet, et non comme un film de monstres « classique ». A noter que l’épisode de 1954 ne fut pas diffusé tel quel aux Etats Unis. Remontée pour la diffusion sur les écrans américains, une version censurée avec des scènes inédites filmées avec l’acteur canadien Raymond Burr sortit en 1956 sous le nom de Godzilla, King of the Monsters !.  Dans une émission France Culture consacrée à la catastrophe dans l’imaginaire cinématographique (2012), Claude Estèbe dressait une analyse fine de la figure de Gojira.

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Patchwork estampillé Godzilove : polymorphisme de la bête à travers les âges 

Véritable « réfugiée écologique », la bête du premier film se distingue de sa représentation simpliste de « gros lézard destructeur de ville » – en Occident, l’image de la bête du film américain de 1998 est presque intarissable – par son statut de victime des politiques nucléaires humaines. En effet, le spécialiste sus-nommé décrit Gojira comme un « animal blessé », arraché à son écosystème et dont la peau noire et rugueuse rappelle les photos choquantes des corps carbonisés des victimes d’Hiroshima et de Nagasaki…

Par la suite, cette figure politique – presque mythologique – sera quelques peu dénaturée. En effet, la Toho changera radicalement la représentation sérieuse et grandiose du premier Godzilla au fil des films. Avec presque une trentaine de productions godzillesques à son arc (des simples remakes aux cross over mettant en scène une tripotée de kaiju, ces forces monstrueuses de la nature japonaise), la Toho – de même que la maison de production concurrente : Dahei, créatrice de la tortue géante Gamera – associa finalement le kaiju à un genre cinématographique très grand public, plaisant et de plus en plus enfantin.

Roi des monstres ou roi des villes ?

Le kaiju eiga devenant dès la fin des années 1950 un sous-genre du tokusatsu (les séries TV truffées d’effets spéciaux, très populaires au Japon), la figure du monstre colossal s’inscrira définitivement dans la culture populaire japonaise. Aujourd’hui encore, ces héros titanesques sont adulés par les enfants et les collectionneurs de figurines bigarrées.

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Le kaiju, emblème culturel tenace et proprement japonais est aussi indissociable du contexte guerrier caractérisant sa création, que des espaces urbains où il se manifeste.

« With a purposeful grimace and a terrible sound
He pulls the spitting high tension wires down
Helpless people on a subway train
Scream bug-eyed as he looks in on them
He picks up a bus and he throws it back down
As he wades through the buildings toward the center of town »

Blue Oyster Cult – « Godzilla »

L’extrait de la chanson cité ci-dessus décrit ainsi l’arrivée violente du monstre en ville, venu venger le sort de la nature contre un pouvoir technologique destructeur. Dès lors, l’espace urbain apparaît comme le berceau de cette démesure humaine, par définition surpeuplé et édifié sur une nature détruite et à jamais disparue.

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Avoir des immeubles sous les pieds > Avoir du sang sur les mains

Tout au long de leurs filmographies, Godzilla et ses paires auront ainsi détruit (en voulant les protéger dans une bonne partie des cas) des dizaines de villes… parfois à répétition. Une poignée de médias s’est d’ailleurs empressée d’en faire la liste non exhaustive au moment de la sortie du tout dernier opus en mai dernier. On y apprend que la capitale japonaise est de loin la victime préférée de la colère quasi-divine de Godzi et de ses soces, devant New York. Derrières ces deux représentantes urbaines du block buster traditionnel, Londres, L.A. ou encore Chicago se disputent la dernière place.

Un autre article publié au même moment dresse une liste plus complète des cités écrasées par le « King of the monsters » : Osaka, Paris, Beijing, Fukuoka, Hong Kong, Kyoto, Moscou, Nagoya, Okinawa, Shangaï, Sydney… ou encore Honolulu, Las Vegas et San Francisco dans le cadre du Godzilla sorti cette année.

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« The California city is the new home of destruction for Godzilla and two new kaiju in the 2014 film. The city is the setting of the third act of the film—getting truly ripped apart for the first time since the 1936 earthquake film.« 

Dans la culture populaire, les villes se font donc régulièrement le théâtre d’attaques inattendues et ravageuses. Pures produits de consommation pour amateurs de grand spectacle, catharsis moderne ou pamphlet subversif, les films de monstres font la part laide aux villes depuis le début des années 1950. Que les agresseurs viennent de l’Espace (dans Pacific Rim les kaijus sont des extra-terrestres qui occupent une faille de la Terre) ou qu’ils soient créés par mutation avec des produits toxiques (la sublime bête de The Host naît dans la rivière Han à Séoul à cause du contact avec des produits chimiques rejetés par l’armée américaine), ils dévastent bâtis et vies de manière toujours plus imprévisibles.

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The Host de Bong Joon-ho (2006)

La ville se met à couvert

Le cinéma de kaiju est-il une manière de justifier les recherches militaires et l’armement trapu des forces défensives, sans qui le sauvetage des citadins à la fin du film ne pourrait exister ? Parfois pourtant, malgré tous ses efforts et ses effectifs, la ville se voit affaiblie voire perdue face à ces terribles attaques.

Dans Cloverfield, « Manhattan devient le théâtre d’une attaque aussi effroyable que destructrice. Une gigantesque créature digne de Godzilla envahit la ville, qui sombre dans le chaos. […] L’armée américaine, qui s’est déployée en masse, ne parvient pas à tuer le monstre malgré l’utilisation d’armes de plus en plus puissantes (mitrailleuses lourdes, lance-roquettes, chars, artillerie, hélicoptères d’attaque, avions de combat, bombardier B-2). » (Wikipédia)

Dans d’autres cas, les attentats monstrueux font partie de la vie quotidienne des citadins. La stratégie de défense développée par la ville se trouve dès lors adaptée, jusque dans sa construction. Dans la cultissime série animée New Genesis Evangelion (1995-1996), non seulement une arme « ultime » est développée (les Eva : des robots géants anthropoïdes pilotés par des adolescents) pour combattre les invasions régulières de créatures mystérieuses – colossales et protéiformes -, mais la ville elle-même forme une véritable forteresse.

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New Tokyo 3 City dans Neon Genesis Evangelion

Ainsi, la ville de Tokyo 3 est construite au-dessus d’une gigantesque cavité souterraine (le GeoFront), dans laquelle est notamment installée la société de recherche et de défense construisant les Eva. L’organisation souterraine est évidemment reliée à la surface de la Terre par différents ascenseurs de façon à ce que les Eva puissent être envoyés dans la minute même où une attaque est détectée. La spécificité urbanistique de Tokyo 3 étant incarnée par sa fonctionnalité première :  un mécanisme permettant de rétracter ses tours dans le sol en très peu de temps.

Ville survivaliste par excellence, le Tokyo 3 d’Evangelion va plus loin que l’espace envahi traditionnellement dans le cinéma catastrophique. Ainsi, il transforme l’attaque classique par nature imprévisible en mettant en scène une ville-abri caractérisée par son urbanisme pensé pour survivre, ainsi qu’un système de défense adapté à cette lutte journalière.

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Dans Evangelion les envahisseurs (appelés Anges) prennent des formes variables tout à fait originales

Si la première occurrence de Godzilla avait alors pour rôle d’exorciser un traumatisme de guerre extrêmement violent, ses successeurs plus récents tâchent d’adapter peurs et risques contemporains. Qu’ils traduisent un sentiment paranoïaque vis à vis de l’extérieur ou qu’ils se fassent mémoire symbolique d’une blessure, ces oeuvres urbaines font aujourd’hui intégralement partie de la culture populaire, et il faudrait une vie pour toutes les citer. Ainsi, on retrouve la figure de Godzilla tant dans des jeux vidéo traitant de construction urbaine (dans Sim City, les monstres font partie des catastrophes qui peuvent détruire votre ville), que dans les jeux de plateau (King of Tokyo se veut un vibrant hommage à notre héros), ou dans l’espace public nippon lui-même :

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Deux petites figurines de Godzilla posées sur un monument religieux dans les rues de Nara (vu au Japon)

La démarche peu commune de l’adaptation de ce mythe urbain dans Evangelion ressemble finalement à la volonté des villes de prévoir une programmation urbanistique de long terme. D’un côté, les villes attaquées par Pacific Rim déploient les forces armées (pour le coup développées en fonction des attaques de kaiju) et recueillent leurs citadins en panique dans des abris souterrains classiques prévus à cet effet. De l’autre, Tokyo 3 transforme cette situation d’urgence en condition de vie ordinaire. Cela dit, l’époque de la construction de cette ville-abri s’inscrivait a priori dans un autre contexte (une explosion survenue dans l’Antarctique). La vague d’attaques de colosses n’étant a priori pas prévisible (a priori…).

Les villes et les gouvernements cherchent ainsi toujours à prévoir – plutôt sur le long terme – risques et dangers (naturels ou criminels) afin de protéger leurs environnements, leur histoire et leurs populations. La marche de manoeuvre étant très variable d’un risque à l’autre, comment aménager nos espaces en combinant les études sismiques avec les relations internationales ? Au-delà des guerres et des catastrophes naturelles ou nucléaires – qui sont évidemment toujours d’actualité -, une autre menace pointe depuis un certain temps le bout de son nez dans la liste des potentiels dangers « urbains » : les crises économiques et industrielles.

« Le patrimoine industiel en image » investit l'agglomération Creilloise  Actuphoto - Google Chrome

Ceci n’est pas l’oeuvre d’un kaiju, nous sommes bien à Détroit (2006)

Ainsi, tandis qu’une vague de démolitions est en marche dans la ville ruinée de Détroit, on espère que les tendances émergentes comme le DIY ou l’économie collaborative aideront à éviter ce genre de catastrophes modernes. En attendant de pouvoir mesurer ce phénomène, on serait presque tentés de dire que le prochain grand film de kaiju se déroulera sans doute dans le Michigan…à l’instar du King Kong de 1933 en bon témoin pop-culturel post-krash boursier.

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A moins que la blague n’ait déjà été faite dans Scary Movie 4 (2006)…

(1) Ce cri si reconnaissable aurait été créé par le compositeur de la bande original du film. Ainsi, on raconte qu’Akira Ifukube – lui-même exposé à des radiations pendant la guerre – eut un jour « l’idée de frotter un gant de cuir recouvert de résine sur les cordes détendues d’une contrebasse et de l’enregistrer ». A ce titre on dit d’Ifukube qu’il est « le premier musicien de l’ère atomique » ; cf. l’émission France Culture « Sur les traces de Godzilla.

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