La prospective, c’est l’archéologie du futur. Le cas des mobilités dans Jurassic World

Le 1 décembre 2014 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Imaginez la scène suivante : nous sommes en 3014 ; un(e) archéologue travaille sur l’imaginaire de la mobilité au millénaire précédent, et plus précisément sur les véhicules de transport les plus communs. Pour ce faire, il dispose (quelle coïncidence…) d’un corpus documentaire étonnamment réduit : le premier trailer de Jurassic World, sorti en novembre 2014 ! Le film étant sensé se dérouler à notre époque, notre ami(e) chercheur aurait donc toute la légitimité pour le prendre comme un reflet des tendances de l’époque en matière de déplacement…

Après un méticuleux visionnage, que pourra-t-il en conclure ? Premièrement, il y trouvera des éléments que nous connaissons bien en 2014, tels qu’une moto, un camion ou un ferry touristique. On distinguera aussi les couloirs d’un aéroport, grâce auxquels notre archéologue pourra déduire la présence d’avions. Jusque-là, rien de bien méchant – à supposer qu’il sache au moins que les raptors ne sont pas nos amis…

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Mais dans le même temps, notre chercheur prendra soin de relever quelques véhicules que nos contemporains ont un peu moins l’habitude de voir : d’abord un monorail – qui rappelle certes nos classiques tramways -, mais aussi et surtout des « boules » autonomes qui, du moins à notre connaissance, n’existent pour l’instant pas dans nos rues contemporaines ! Si certaines gyrosphères similaires existent bel et bien dans certaines zones de jeu, elle n’en restent pas moins assez improbables dans la vraie ville.

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Que retenir de tout cela ? Au final, notre archéologue aura sous les yeux une typologie de véhicules assez distincts :

– d’un côté, des modes de transports emblématiques du XXe siècle que sont les véhicules automobiles – motos ou camions -, les avions ou les navires de croisière. Ces véhicules permettent au réalisateur d’ancrer le spectateur dans un contexte contemporain, afin de renforcer la dramaturgie du film. Un procédé éminemment classique en cinéma, et que l’on retrouve ici appliqué à la lettre ;

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Voir le travail de Baptiste Coudert sur Flickr

– de l’autre, des modes de transports supposément futuristes que sont le monorail et les voitures autonomes, qui permettent l’effet inverse : souligner le caractère fantastique du scénario, qui donne évidemment tout son sel au film. Là encore, le réalisateur applique la leçon bien comme il faut, en choisissant des modes ayant déjà une certaine concrétude dans l’imaginaire collectif.

Ainsi, le monorail renvoie à une vieille utopie des transports publics, qui n’aura jamais trouvé le chemin du succès espéré. Inversement, la voiture autonome est un mode de transport actuellement en gestation, et seul l’avenir nous dira s’il réussi à trouver son marché. Néanmoins, la forme de voiture-bulle, telle que présentée dans le trailer, renvoie à un imaginaire bien plus ancien, comme l’expliquait Bruno Marzloff :

« The Economist interroge le retour de la voiture bulle (The bubble car is back), une voiture pensée dans les années 50-60 dans une lecture économique et pas du tout écologique. Aujourd’hui, elle se prétend économe de l’espace, de l’énergie et du temps. Elle est fluide, compacte, autonome et de courte portée. Elle incarnerait une mobilité individuelle discrète, presque masquée par sa petitesse et sa transparence où la voiture se ferait toute petite. »

Evidemment, tout se joue ici dans le conditionnel employé : la voiture-bulle « incarnerait » le futur de la mobilité, mais elle n’en incarne au final qu’une vision passéiste ; c’est aussi le cas pour le monorail, comme nous le démontrait ici Nicolas Nova. D’ailleurs, la voiture-bulle proposée dans ce trailer de Jurassic World fait aussi écho à deux autres archétypes des mobilités rétrofuturistes, c’est-à-dire des véhicules futuristes imaginés au cours du XXe siècle : la voiture transparente et la « mono-roue » (monowheel en anglais).

En somme, le monorail et la voiture-bulle peuvent être qualifiés de « rétrotypes », c’est-à-dire des figures archétypales de l’innovation, qui définissent ce que nous avons baptisé « panne d’imaginaires« . Nicolas Nova vient d’ailleurs de leur consacrer son dernier ouvrage, sur lequel nous reviendrons très prochainement.

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Enfin on finira quand même par se faire trimbaler par l’estomac d’un reptile, alors bon…

Revenons maintenant en 3014, et à notre archéologue intrigué(e). A ses yeux, l’ensemble des mobilités présentées dans cette bande-annonce représentent un seul et même corpus : celui de véhicules contemporains et surtout « réalistes ». Dès lors, notre archéologue serait tenté de penser que tous ces véhicules, et les imaginaires qui s’y raccrochent, dessinent grosso modo le paysage des mobilités à l’horizon 2014… Erreur !

Bien entendu, en croisant cette bande-annonce avec d’autres travaux, il (elle) comprendrait qu’il n’en est rien, et qu’il est fondamental de distinguer ce qui est de l’ordre du concret et de l’imaginaire. C’est tout le travail de l’archéologie, et de l’Histoire en général : il s’agit de croiser des indices – des objets ou des sources écrites souvent lacunaires, non objectifs, fictifs ou encore produits a posteriori des événements contés -, et de les croiser avec un regard scientifique qui permettent de les remettre en perspective afin d’en saisir les nuances.

En quelque sorte, les prospectivistes déploient la même méthodologie, à ceci près qu’ils travaillent sur le futur, et que le corpus documentaire reste encore à construire. Nous avons pour nous les indices (le décryptage de cette bande-annonce en est un parfait avatar), mais il est impératif de les croiser avec un regard critique. La situation est la même que pour l’archéologue : si nous prenions cette bande-annonce pour argent comptant, nous serions tentés de croire que le monorail et la voiture-bulle représentent un véritable futur de la mobilité… A en juger par la récurrence de ces rétrotypes au cours du XXe siècle, il semblerait au contraire plus judicieux de prendre quelques distances à leur égard !

Main Street - Park Pedia - Jurassic Park, Dinosaurs, Stephen Spielberg - Google Chrome

La boutique à touristes : un modèle durable ? On s’y penchera bientôt
(A lire : Philippe Moati, « La fin des boutiques » dans le dernier M3)

En ce sens, la prospective peut se définir comme une archéologie du futur. Toute la difficulté réside ainsi dans la capacité à séparer le bon grain de l’ivraie, à distinguer ce qui est de l’ordre du possible, du plausible, du potentiel ou du n’importe quoi. Chez [pop-up] urbain, nous pensons que les rétrotypes n’ont pas d’avenir, et que cet acharnement à les voir comme des éléments futuristes représente une gabegie intellectuelle contre laquelle il faut lutter – notamment parce que les mobilités sont un sujet plus sérieux qu’il n’y paraît. Pour ce faire, nous devons faire comme notre archéologue : tenter d’extrapoler à partir d’indices plus ou moins saillants, tout en gardant la tête froide quant aux contextes dans lesquels ils s’inscrivent…

Bonus : et puisque les objets numériques sont des supports essentiels pour comprendre une époque, notre archéologue de 3014 aura peut-être recensé quelques smartphones, ainsi qu’une smartwatch du plus bel effet. On retrouve ainsi deux éléments diégétiques évoqués ci-avant : les smartphones sont le reflet de notre présent, tandis que la montre connectée a vocation a immiscer le spectateur dans un hypothétique futur proche.

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Note : la plupart des captures d’écran de ce billet viennent de ce compte-rendu d’émois publié par io9. Par ailleurs, ce texte fait écho à l’exposition Futur Antérieur, conçue par le Musée de Lausanne et présentée à Chambéry l’hiver dernier,

« Une exposition d’archéologie-fiction qui plonge les visiteurs 2 000 ans dans le futur, au 41e siècle. De nombreux témoignages matériels savamment interprétés par les archéologues font resurgir un monde fascinant, mystérieux et depuis longtemps oublié : le nôtre. »

Qu’ils tombent sur des trailers, des smartphones ou des Vélibs foireux, nul doute que les archéologues du futur auront beaucoup de choses à dire sur nos contemporains !

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