La ville namobile : la rationalité urbanistique au service du rêve américain

Le 8 septembre 2011 - Par qui vous parle de , , , ,

[ Note de Philippe G. : Nouvel invité sur [pop-up] urbain, accueillez comme il se doit mon ami doctorant Benoît Vicart, rencontré sur les bancs (assidument fréquentés) de Paris 7. « Géographe attiré par d’autres horizons urbains, il a quitté la ville-lumière pour Fribourg (Suisse) et y effectue un doctorat en géographie sur les entrepreneurs dans les villes nord-namibiennes ».1

Et c’est précisément pour nous parler de son expérience de terrain qu’il pose ses valises sur ce blog. La Namibie reste largement méconnue des géographes français, qui n’y voient sûrement qu’une mini-AfSud. Il y a pourtant beaucoup à dire d’une réalité bien plus tranchée (si si, c’est possible), comme en témoigne cet « anti-manuel d’urbanisme » concocté par Benoît. Vous souhaitez faire une ville abjecte aux plans de déplacements iniques ? La Namibie, pays le plus inégalitaire du monde, est votre (contre-)modèle ! A lire au second degré… ]

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Le modèle urbain américain suscite à la fois admiration et rejet de la part des européens, et imprègne nos imaginaires collectifs tout en étant accusé de tous les maux. C’est principalement le cas avec la question des transports, qui polarise les débats autour de la question de la place de l’automobile dans la ville (encore décriée après ce fait divers à Atlanta). Dans une perspective de crise économique mondiale, avec des inégalités qui se creusent, il va bien falloir trouver des solutions pour éviter de salir son pare-chocs avec le sang des pauvres. Aidons ces municipalités américaines opposées à tout changement de mode de vie, en présentant la solution namibienne, qui reprend le meilleur du savoir-faire urbanistique : perspective haussmanniennes, standardisation sud-africaine, rigueur allemande et mode de vie californien

Ce pays a su tirer parti du double apport colonial, allemand d’abord, puis sud-africain2. Le tout appliqué dans un pays désertique d’Afrique, ça donne ça :

Ici, la question des transports, après avoir dépendu longtemps de la couleur de peau, dépend de la classe sociale3 : dans le pays le plus inégalitaire du monde, soit vous êtes riche, soit vous êtes pauvres, et en fonction de cela vous habiterez tel ou tel quartier. La mixité est ici évitée avec soin, selon le principe du « à chacun sa place, à chacun son espace ». Mais contrairement aux Etats-Unis, la taille relativement modeste des agglomérations4 évite tout trafic dense.

Les larges avenues quadrillant le centre-ville de Windhoek et des grandes agglomérations préviennent les bouchons, tandis que les parkings des malls sont suffisamment grands pour accueillir tous les 4×4 des clients.

Nul besoin de transports publics ici, car les pauvres savent s’organiser, c’est connu, et recourent aux services de taxis collectifs, à la fois peu chers5 et d’organisation souple6. Certes, ces taxis sont peu ponctuels, peu fiables et ne desservent que les axes principaux, mais ils présentent l’immense avantage d’obliger les gens à rationaliser leurs déplacements7.

De plus, pour les namibiens ayant un travail, l’employeur se dévoue généralement pour l’amener sur son lieu de travail8, manière intelligente de lutter contre l’absentéisme et les retards. Pour ceux n’ayant pas de travail, ou logeant loin des grands axes, la marche à pied reste le meilleur moyen de transport. Mais contrairement au cas d’Atlanta évoqué plus haut, la traversée de « Freeways » à six voies est rare9 et souvent moins dangereuse du fait d’un trafic fluide. On peut donc librement se déplacer sans avoir à croiser les classes inférieures, ni avoir à subir l’invasion de la chaussée par des transports en communs (bus et trams) ou des pistes cyclables. De plus, ce système est écologique, car seuls les plus riches peuvent se déplacer en voiture10, et la pollution générée par les taxis collectifs est palliée par le grand nombre de clients sans véhicule qui les utilisent.

Ceci n’empêche pas certains de tenter d’innover en termes de moyens de locomotion :

Bilan :

    • Avis aux européens : un étalement urbain maîtrisé, allié avec ségrégation sociale et séparation des fonctions, permet une mobilité durable et écologique.
  • Avis aux américains : laissez tomber les grandes agglomérations, vive les villes moyennes en environnement désertique

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  1. Plus précisément : “Mobility and entrepreneurs of space structuralization: the case of north-namibian agglomerations”. This thesis aims to understand the changes of north-central Namibian agglomerations through an approach by mobilities. []
  2. Des camps de concentration allemands au township, toutes les innovations urbanistiques furent appliquées et surtout améliorées en Namibie []
  3. et encore un peu de la couleur de peau, oui []
  4. Windhoek, capitale macrocéphale du pays, compte un peu moins de 300 000 habitants, et Oshakati, seconde agglomération, en compte environ 60 000 []
  5. pour la municipalité et le riche contribuable surtout. Pour des utilisateurs vivant principalement sous le seuil de pauvreté, c’est un peu moins évident… []
  6. adaptation rapide à la demande []
  7. et les empêchent assez bien d’aller profiter de la climatisation de centres commerciaux où ils ne pourront de toute façon rien acheter… []
  8. la plupart assurent un service depuis les stations-services des townships en réservant gracieusement l’arrière de leur pick-up à leurs employés, et les redéposent le soir []
  9. simplement parce qu’il n’y en a pas dans les townships, et très peu en Namibie []
  10. et ils sont une minorité []

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