Le train de la ville agile roule sur les rails de l’existant

Le 21 juillet 2014 - Par qui vous parle de , ,

La fameuse palette-mobile, qui a fait bouillir les réseaux sociaux en ce début de mois, n’est que la partie émergée d’un iceberg bien trop jouissif pour qu’on n’en parle pas ici : celui d’une mobilité sur rails urbains qui n’a (pour l’instant) qu’une place trop limitée dans nos villes. Et si on explorait le reste du glacier en quête d’un peu de fraîcheur modale ?

Rail’n’b fever

La palette-mobile, c’est donc le petit nom qu’on a trouvé pour décrire ce chef-d’oeuvre de hacking urbain imaginé par l’artiste tchèque Tomás Moravec, et testé par lui-même à Bratislava en 2008 (la vidéo a été exhumée tout récemment, avant d’exploser grâce aux réseaux sociaux). L’idée, moins farfelue qu’il n’y paraît, repose sur un simple constat : une adéquation quasi-parfaite entre la taille des rails du tramway slovaque, et celle de certaines palettes parmi les plus communes en Europe. Il n’en fallait pas plus à notre bidouilleur fou pour transformer ces trois bouts de bois en néo-skate décoiffant.

Il faut bien reconnaître que certaines choses restent à améliorer pour en faire un véritable moyen de transport : sécurité, confort, et bien évidemment gestion des aller-retours… Mais qu’importe, la création a le mérite de poser le doigt sur un problème de taille : pourquoi les rails urbains ne serviraient-il qu’aux tramways et métros, transports collectifs par définition ? Dit autrement, ces mêmes rails pourraient-ils accueillir des modules de mobilité individuelle ou semi-individuelles, en écho à la demande croissante de transports plus « hybrides » ?

Philipines : un trolley nommé désir

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que certains ont déjà montré la voie. Prenons quatre exemples pour s’en convaincre. Le premier nous vient des Philippines, où nombre d’habitants de Manille semblent se déplacer grâce à ces « trolleys » bricolés, sortes de rickshaws sur rails utilisant le réseau ferroviaire de la ville. On vous laisse le plaisir de découvrir ce mode de transport intriguant dans les vidéos suivantes1, avant de revenir à des horizons plus proches de nos contrées :

Les dessous de la (petite) ceinture

Ces exemples ont le mérite de montrer qu’un tel mode de transport n’a rien de si incongru en ville. Certes, le tissu urbain de Manille se distingue quelque peu des villes européennes… mais cela ne doit pas être un frein pour autant. La preuve nous en est faite avec ce second exemple : Metronome, imaginé par les artistes Helen Evans et Heiko Hanse, du collectif HeHe, en partenariat avec Ars Longa, et présenté dans le cadre de Futur en Seine 2012 pour la Petite Ceinture parisienne2.

Cette ancienne ligne de chemin de fer qui entoure Paris, désaffectée depuis des décennies, s’avère en effet particulièrement propice à ce type de modules mobiles… [ndlr: comme le précise l’Association pour la Sauvegarde de la Petite Ceinture et de son Réseau Ferré, en commentaire de ce billet, la Petite Ceinture n’est pas à proprement parler « désaffectée ». Nous vous invitons à lire leur commentaire et à vous rendre sur leur site pour des informations plus précises sur le sujet.]

Moins bricolé que les trolleys philippins, le Métronome parisien démontre qu’il est parfaitement possible d’importer un tel mode de transports dans nos paysages occidentaux, encore trop peu habitués à ce type de « greffons« . Ne reste qu’à gérer quelques questions logistiques, et ça devrait le faire… non ? La Petite Ceinture semblant connaître un vif regain d’attractivité dans les sphères urbanistiques (cf. Étude prospective sur le devenir de la Petite Ceinture, publié par l’APUR en 2012), on peut imaginer qu’un tel mode hybride se pérennise, sous cette forme ou sous une autre. Malheureusement, Anne Hidalgo ne semble pas avoir intégré cette composante à son programme de revitalisation de la Petite Ceinture, des tables de pique-nique étant même prévue sur les rails. On croise donc bien fort les doigts…

Métronome - par le collectif HeHe

VTT : vélo tout tramway

Qu’il s’agisse de palettes, de trolleys ou de bulles mobiles, les exemples présentés ci-dessus ont pour point commun d’utiliser les deux rails des voies sur lesquelles ils viennent se greffer. Cela semble effectivement plus logique, dans notre monde dominé par le quatre-roues… Mais pourquoi s’arrêter là, dans la perspective d’un changement de paradigme vers toujours plus de cyclabilité ? C’est ainsi que l’on arrive à notre troisième exemple, imaginé par le collectif hambourgeois WAV.

Sobrement intitulé Bahnrad Bahnrad, leur dispositif permet à n’importe quel vélo de venir se « pluger », littéralement, sur les rails du tramway local. Certes, le cycliste perd ici en autonomie ; mais dans les villes dépourvues de piste cyclable, cette bribe d’innovation offre une solution de repli plus sécurisante que les routes embouteillées d’automobiles. Il suffit en effet de suivre le tramway devant soi pour ne plus rien risquer !

Plus généralement, la solution démontre que les rails de tramway peuvent avoir d’autres utilités que l’unique fonction à laquelle on les cantonne actuellement. Dans le contexte de raréfaction des ressources (espaces disponibles et budgets des collectivités), de telles solutions ont le mérite d’offrir une réponse à peu de frais à la nécessaire mutualisation des voies publiques… en remixant infrastructures de transport collectif et mobilités individuelles,évidemment. Sans aller jusqu’à y voir LE futur de la mobilité, on peut légitimement penser que ce genre de croisements à un bel avenir devant soi… Non ?

Le module-home sifflera trois fois

D’autant que cela ne s’arrête pas à la mobilité. On conclura en effet ce billet avec un quatrième et dernier exemple, pioché cette fois chez les architectes suédois de Jägnefält Milton, qui avaient imaginé cette ville mobile exploitant les voies ferroviaires inutilisées d’Åndalsnes, en Norvège. Le projet, qui a fini à la troisième place d’un concours d’urbanisme lancé par la ville, s’avère aussi simple qu’intelligent. Les multiples modules imaginés répondent à foultitudes de besoins urbains, de l’habitat à l’hôtellerie en passant par les bains publics et les salles de concert. C’est donc toute une fourmilière qui s’imagine sur rails, dans la lignée des archétypes de la ville mobile.

jagnefalt milton: a rolling master plan

jagnefalt milton: a rolling master plan

jagnefalt milton: a rolling master plan

Et l’on pourrait trouver des dizaines d’autres exemples connexes, qui tous traduisent une même idée déroulée au fil de ce billet : à l’instar de nombreuses autres infrastructures obsolètes, les rails urbains ont droit à une seconde chance ! Plutôt que d’inventer encore et toujours de nouveaux modes de transports, pourquoi ne pas commencer par mutualiser l’existant ?

Les rails qui persistent au sein de nos territoires sont donc à prendre comme une aubaine. On peut vouloir les cacher, comme sur la Highline de New York, mais on peut aussi choisir de les ressusciter, par exemple en les réintégrant à l’écosystème de transports existant. Quitte à inventer des modes toujours plus fous, à l’image de ce « Pentacycle » imaginé par les géniaux artistes Raphaël Zarka et Vincent Lamouroux. Une sorte de tricycle exclusivement destiné au tronçon du défunt Aérotrain, vestige d’un temps jadis où l’avenir du rail, c’était le monorail

[EDIT: Quelques bonus, repérés par nos talentueux lecteurs. On appréciera par exemple ce joli pédalo catalan déniché par @SwimmingLab, qui rappelle le rôle ancestral des cyclo-raisines dans les mobilités sur rails :

Pédalo sur rail en Catalogne

N’oublions pas non plus nos amies les automobiles, qui ont connu leur heure de gloire à l’écart du bitume, comme en témoignent ces quelques exemples glanés sur la page Facebook de l’ASPCRF.]

Renault 2CV transformée en draisine

Renault Prairie transformée en draisine

De quoi réconcilier, enfin, les adeptes du rail urbain avec ceux de l’automobile ? On peut croiser les doigts… Il existe même une version individuelle au format karting, avec moteur et klaxon intégré. Que rêver de mieux que ce joyeux bricolage, qui laisse augurer de belles perspectives en termes de transports hybrides !]

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  1. N’étant pas connaisseurs des mobilités philippines, nous aurons du mal à vous en dire davantage ; mais si cela est votre cas, n’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires sur le sujet ! Nous éditerons le texte en fonction de vos apports. []
  2. Pour mieux connaître la Petite Ceinture, jetez-vous sur ces superbes photos de Giuliano Ottaviani publiés chez nos complices Urbain, trop urbain. []

1 commentaire

  • Les explorations en moyens de transports alternatifs conduisent à des découvertes et des inventions très créatives et originales.
    Mais en ce qui concerne la Petite Ceinture Ferroviaire de Paris, n’oublions pas :
    – qu’elle est toujours propriété de RFF ;
    _ qu’à part sa partie Ouest déferrée et déclassée, les 23 km subsistants font toujours partie du Réseau Ferré National ;
    – qu’elle n’est donc PAS désaffectée depuis des décennies (rumeur persistante… mais totalement fausse).

    On peut aussi se souvenir que Paris souffre depuis au moins 3 décennies d’un sous-investissement chronique dans les infrastructures de transport et que la plupart des grandes villes du monde qui possèdent une ligne circulaire ou semi-circulaire l’utilisent ou la réutilisent pour du transport en commun.
    « Plutôt que d’inventer encore et toujours de nouveaux modes de transports, pourquoi ne pas commencer par mutualiser l’existant ? » Chiche !
    Début 2013, la Ville de Paris et RFF ont organisé une concertation publique (http://bit.ly/1dNBRBm). Comme les résultats n’étaient pas en accord avec les objectifs de la Ville, l’avis des Parisiens a été opportunément « oublié » lors de la campagne municipale : dommage car il s’agit pourtant de démocratie participative… ;-)

    Plus d’infos (vérifiables) sur la Petite Ceinture Ferroviaire et inventaire des possibles sur http://www.petiteceinture.org le site associatif de référence sur cette ligne depuis deux décennies ;-)

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