Locomopole et métropole : chasses gardées sur le territoire ?

Le 3 octobre 2017 - Par qui vous parle de , , , , dans , parmi lesquels ,

Parmi les grands archétypes urbains, la ville mobile figure sans doute parmi les plus remarquables de la pop-culture contemporaine (de Little Nemo, 1905-1915 à Snowpiercer, 2013 en passant par Le Château Ambulant, 2005 pour les plus emblématiques). Avec l’annonce de la mise en production par Peter Jackson de l’adaptation de Mortal Engines (« Mécaniques fatales » en VF), – premier tome de la quadrilogie des Predators Cities (2001-2006) de Philip Reeve -, les villes sur chenilles géantes et les cités volantes sont en voie de revenir en force d’ici 2018.

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Chéri, qu’est ce qu’on mange ce soir ?
(source déviantart eleth89)

Cette oeuvre de jeunesse développe un univers post-apocalyptique où des villes-machines chassent d’autres villes pour les « manger » et ainsi récupérer leurs ressources. Cet univers urbain fantasmé nous a alors conduit à réfléchir sur l’organisation territoriale et la résilience d’un tel modèle, à l’heure où les métropoles réelles se voient conférer de plus en plus de pouvoir…

Le « darwinisme municipal » ou la chaîne alimentaire urbaine

Dans Mortal Engines, les villes se sont dotées de roues et chenilles à la suite d’une série de catastrophes écologiques (découlant elles-même d’une guerre nucléaire – aka « La Guerre d’une heure« ) – qui ont causé la destruction d’une bonne partie de la surface de la planète. L’idée était alors de pouvoir se déplacer de ressources en ressources… Mais comme le territoire n’était pas forcément exploitable du fait des crises écologiques, les villes mouvantes se sont mises à se chasser les unes et les autres. Ainsi est né le principe présumément infaillible des néo-urbains sur roulettes, le bien nommé « darwinisme municipal« .

Mortal_engine_flatFV by Frank Victoria Art Blog

Un très beau spécimen de locomopole en chasse
(by Frank Victoria Art Blog)

Dans l’univers développé par Philip Reeve, la vie urbaine en mouvement ne fait pas forcément consensus. Ainsi, une forme de résistance se déploie, concentrée dans diverses formes urbanistiques inatteignables par les villes mobiles : colonies isolées, îles fixes et territoires protégés par une Grande Muraille (ces derniers se revendiquant de la « Ligue Anti-Mouvement« ). L’ensemble de ces repaires sont bien sûr convoités par les cités nomades, qui s’évertuent à les atteindre et à les débusquer dans une chasse forcenée. A minima, elles chercheront des moyens de commercer avec les villes sédentaires via des flottes d’aéronefs – qui volent de villes roulantes en villes fixes, tout en transitant par les cités volantes.

cité volante James Oakes

Oui il y a des cités volantes. Et aussi des cités sous-marines. Full Archetypes urbains dans un même univers, pour notre plus grand plaisir !
Concept art pour Air Haven par James Oakes

De fait, une grande chaîne alimentaire urbaine organise théoriquement le monde de Mortal Engines :

« Les cités importantes mangent des villes plus petites, comme elles-mêmes dévoraient des bourgs de moindre taille, lesquels croquaient de misérables colonies fixes. »

Notons également que certaines bourgades mobiles survivent en avalant les déchets rejetés par les locamopoles et villes moyennes en mouvement.

Impression

La grande chaîne alimentaire urbaine dans Mortal Engines –
Schéma by l’autrice du présent billet

Qu’est ce qui fait marcher les villes ?

Qui dit chaîne alimentaire dit équilibre. Or, on sent bien dans ce premier tome des Predators Cities que certains maillons de l’écosystème sont bel et bien corrodés. Ainsi, comme le confie l’une des protagonistes en rapportant le discours de sa propre mère :

« Les locomopoles sont des absurdités. Elles ont eu une raison d’être, il y a mille ans, à cause des tremblements de terre, des nouveaux volcans et des glaciers qui dérivaient. Mais maintenant, elles ne pensent plus qu’à rouler et se bouffer les unes les autres, parce que les gens sont trop débiles pour arrêter ça. ».

La critique du mouvement pour le mouvement, sans finalité ni remise en cause du modèle, est ici exprimée par la jeune femme. Plus précisément, la nécessité de rendre résiliente cette écosphère urbaine en palliant son mode de consommation irréfléchi est régulièrement pointé du doigt au cours du récit. Dans leurs chasses offensives, les villes mobiles s’attaquent en effet à une pâture mécanique dont les ressources sont par principe limitées.

Habituée à cibler des villes de grande ou moyenne envegure dans les jours fastes, Londres se rabat ainsi sur « des maigres proies » au début de l’intrigue…

« Londres s’était, en des jours meilleurs, nourrie de villes bien plus conséquentes. Mais le gibier s’était raréfié, et quelques cités d’importance avaient, à leur tour, commencé à la contempler avidement. »

En manque de prises adaptées, les locomopoles se retrouvent dès lors à revoir leur régime alimentaire initial, risquant gros pour des petits bourgs et louchant sur d’autres cités mobiles jusqu’à lors écartées. Le Maire de Chapeaudroux – bourgade familiale d’une dizaine d’individus – ira même jusqu’à déclarer :

« Jamais je ne m’approcherai trop de Londres ou d’une de ses semblables. Impossible de leur faire confiance désormais. Elles seraient capables de nous gober comme de rien. »

Les locomopoles, plus voraces, vont également tenter de mieux utiliser ses ressources capturées en recyclant beaucoup plus que d’accoutumé, comme l’explique le premier élu de Chapeaudroux :

« Les ordures de Londres ne méritent pas le détour. Tout est recyclé avec cette pénurie. Je me rappelle les jours heureux où les rejets des mégalopoles parsemaient le Terrain de Chasse comme des montagnes. Les récoltes y étaient sensationnelles ! Mais c’est fini. »

Darwinisme municipal fail

Disparition progressive de ressources et de chaînons dans le grand cycle des Traction Cities – Schéma by l’autrice 

Les locomopoles n’ont pas besoin de territoire, en soi. Elles s’intéressent plus spécifiquement aux ressources produites et emmagasinées par d’autres cités. C’est donc uniquement lorsqu’elles manquent de ressources que les cités mobiles se mettent en chasse du territoire préservé de la Ligue Anti-mouvement.

La grande cavale des villes rivales

L’analogie avec le modèle des métropoles du monde réel semble somme toute assez évidente… Par définition, elles s’ancrent dans des territoires étendus, alimentés par des flux de nombreuses ressources humaines et matérielles. Et c’est justement la gestion de ces ressources captées par la puissance d’attraction des agglomérations (en termes d’emplois, de services, d’offre culturelle etc.) qui inquiète aujourd’hui beaucoup de villes petites et moyennes moyennes. Comme le rayon de captation des métropoles grandit toujours plus, le combat de survie entre les villes plus modestes se joue désormais sur l’attraction des ressources humaines et économiques de chacune.

Là où Mortal Engines trouve un nouvel intérêt dans l’imaginaire des combats entre villes, c’est qu’il développe un univers où les grands n’affrontent plus seulement les grands : ils sont contraints de s’attaquer à tous. Finis les combats de titans, place aux chasses inégales ! Car en réalité, si on met habituellement en avant les affrontements entre grandes métropoles à l’échelle internationale (pour remporter l’accueil des JO ou le siège de grandes entreprises, par exemple), il n’en reste pas pas moins que les luttes entre métropoles, villes intermédiaires et territoires sont bel et bien présentes au niveau national… Un David-contre-Goliath urbain, en somme.

london-paris

Le Ken VS Ryu des capitales européennes

La relation entre les métropoles et les territoires ont longtemps été au centre des réflexions urbanistiques – on pense particulièrement, pour la France, à la planification des villes nouvelles, ou encore l’appui aux métropoles régionales, les bien-nommées « métropoles d’équilibre« . Aujourd’hui, alors que les politiques publiques françaises misent de nouveau sur le développement des métropoles, et que la nouvelle carte régionale a relégué des capitales de région en « simples » villes intermédiaires, les études et articles sur les villes moyennes et les territoires en difficulté fleurissent un peu partout. En cause, de manière explicite ou non, la vampirisation des activités par les métropoles aux capacités élargies. Est-ce à dire que les « Predator cities » ne seraient que le reflet fantasmé d’une cruelle situation urbaine ?

Batman Vampire City - YouTube - Google Chrome

Métropolisation ou vampirisme ? (une allégorie)

En réalité, si l’on applique la vision darwiniste de Mortal Engines aux combats de certains territoires français, force est de constater que la métropole « grignotte » plus qu’elle n’attaque frontalement les villes moyennes qui se trouvent sur le chemin de son expansion. Mais n’est-ce pas aussi une forme de conflit ? Les géographes Daniel Behar et Philippe Estèbe utilisaient eux aussi un champ lexical darwiniste dans une tribune publiée en 2014, au titre sans équivoque : « Les villes moyennes, espaces en voie de disparition ?« . Le paysage qu’ils dépeignaient alors sonne comme un écho mélancolique de la violence métallisée de Mortal Engines, mais l’idée au finale est la même :

« Signe des temps, après avoir financé le développement d’universités dans les villes moyennes, l’Etat, dans les années 2000, se tourne de plus en plus vers les métropoles. Plan campus, appel à coopération métropolitaine, pôles de compétitivité : autant de gestes (et de milliards d’euros) dépensés en faveur des grandes villes, au nom de la compétitivité du pays. Face à cette nouvelle alliance Etat-métropoles, les villes moyennes peuvent s’estimer – après avoir profité de ses largesses – abandonnées par l’Etat. Elles sont orphelines. Livrés à eux-mêmes, les acteurs des villes moyennes ont dû s’organiser en fonction des ressources et de leur situation géographique. »

En ce sens, Mortal Engines se propose comme une superbe allégorie pour mieux comprendre les tensions qui se jouent, en France, en Angleterre et un peu partout dans le monde, entre les grandes villes et les autres, ces « oubliées » de la concurrence urbaine.

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