Nécropop : J’irai m’enjailler sur vos tombes #2

Le 12 mars 2015 - Par qui vous parle de , , , , , , , parmi lesquels , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dans le premier volet de ce diptyque consacré à la revalorisation des cimetières dans la ville contemporaine, nous vous confessions notre souhait de voir s’aménager des sépultures plus personnifiées. Faire étalage de souvenirs pour alléger notre chagrin, sans honte aucune, telle serait en effet notre idée d’un urbanisme mortuaire plus désirable. Mais parer nos pierres tombales de bibelots semi-précieux n’est pas la seule issue pour rendre plus réjouissants nos lieux de recueillements.

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Une main tendue vers la félicité du vivant

Pour qu’elles soient associées à de plus agréables pensées, les nécropoles urbaines méritent ainsi un plus grand investissement de la part des remuants. En cohabitant avec les dormeurs  éternels, par exemple ? Contrairement à l’image habituelle que l’on s’en fait, le cimetière peut aussi parfois être un lieu de sociabilisation comme un autre. Pour la suite, nous vous proposons donc de considérer ces différentes expériences comme un guide pratique des convivialités mortuaires.

« La ville au ralenti »

Le plus souvent, le cimetière incarne un voisinage silencieux où l’on vient saluer une vieille connaissance, pleurer une personne aimée, ou simplement se recueillir. Ces entrevues plus ou moins régulières forment d’ailleurs un bouquet de scènes plutôt classiques de la pop-culture américaine. Temps mort narratif, approfondissement psychologique du personnage, ou bien simple séquence tire-larme : la contemplation confidentielle (ou non) de la tombe d’un proche constitue aussi bien une pratique de l’urbain lambda qu’un imaginaire conventionnel voire convenu.

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Bruce Wayne visitant feu ses parents , dans Mask of the Phantasm

Pour une partie des urbains, les cimetières sont des quartiers fréquentés de temps à autres, en promenade égarée ou en rendez-vous sacré. Généralement éloignés de la temporalité routinière de nos activités plus « fonctionnelles »,  on y passe donc pour raccourcir son chemin, trouver le calme ou bien évidemment rendre visite à un proche. Errer au détour des pierres tombales d’illustres inconnus, ne penser à rien d’autre qu’au sens de la vie, ou encore se lamenter comme un épouvantail squelettique : tels sont les principaux usages que l’on consacre aux lotissements endormis.

Dans Rocky 6, le célèbre boxeur a pris le soin de laisser une chaise sur place pour visiter sa femme de façon plus confortable 

Le paysagiste DPLG Jean-Baptiste Lestra définissait les champs du repos comme de véritables « îlots de liberté » au cœur de l’urbain, entre calme planant et silence ressourçant :

« Rattrapés par la croissance urbaine, les cimetières résistent à la densification. espaces « libres » souvent immenses, à l’écart des flux, ces respirations pourraient se révéler précieuses au coeur des villes toujours plus denses.

On parle aujourd’hui de « ralentir la ville ». Or il existe déjà des morceaux de ville au ralenti : fleuves, berges, collines, friches… Les cimetières sont de ceux-là : lieux de repli, refuges dans la ville, ils nous incitent à faire un pas de côté, à nous plonger dans une temporalité délicieusement lente. »

« Pour des cimetières îlots de liberté », dans M3 N°6

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Repos et bavardages à l’ombre des tombes, dans la série « Girls »

Espaces en retrait, les lieux d’inhumation urbains se présentent ainsi avant tout comme des berceaux isolés chers aux promeneurs solitaires. En effet, ils ont bien souvent le rôle « du petit bout de nature » planqué au milieu de la jungle de béton. Certaines villes ont d’ailleurs profité de ces espaces autarciques pour remplacer pavés et graviers par d’immenses étendues d’herbe densément boisées. On retrouve ainsi régulièrement ce cas de figure en Europe du Nord ou dans les pays anglo-saxons.

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Amercican Dad, (S2;E2)

Le cimetière-pâturage incarne dès lors un havre de paix urbain hybride plutôt pertinent. La tombe-jardin figure d’ailleurs au rang des plus grandes tendances de la gestion écolo de nos corps froids. En attendant de voir les Buttes Chaumont transformées en tumulus, observons plutôt les autres usages adoptés dans ces couloirs de pierres tombales.

Du nécrotourisme à la fête des morts

En voyage, nécropoles et mausolées font partie intégrante du paysage touristique contemporain, des impressionnantes catacombes de Palerme aux bien connues momies et sarcophages égyptiens. Découvrir une société à travers la gestion de ses défunts peut en effet s’avérer d’une aussi grande richesse qu’un musée, où la culture est organisée et bien rangée.

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 Scène d’introduction du film « Il faut sauver le soldat Ryan », tourné dans le cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Normandie)

L’offre touristique classique s’appuie alors bien souvent sur le patrimoine architectural du cimetière, aussi bien que sur le devoir de mémoire ou l’attrait plus « people » de certaines tombes. Les lieux d’inhumation les plus côtés disposent généralement des ressources nécessaires pour satisfaire les visites culturelles (plateforme web, plans, brochures etc.).

De plus en plus, les cimetières  se mettent d’ailleurs au numérique pour approfondir leurs offres. D’un côté, les municipalités numérisent leurs données pour mieux les exploiter en interne ou auprès du public. De l’autre, certaines innovations tentent de se faire une place, du totem digital développé par des étudiants en ethno-design à l’appli « Super Lachaise » pour se géolocultiver au fil des tombes.

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Au Guatemala, le plus grand cimetière de Quetzaltenango organiserait des tours spéciaux les soirs de pleine lune

Il n’aura cependant pas fallu attendre l’optimisation de certaines balades par les communes et leurs divers agents pour que les citadins se retrouvent au détour d’un essaim de sépultures.

C’est notamment une partie de la jeunesse que ces antres angoissantes attirent comme des mouches depuis l’invention du film d’horreur, au moins. Repousser les limites de ses peurs en invoquant des spectres, rire du sursaut de l’autre, ou simplement déambuler à la lueur d’une lampe torche… tous les moyens sont bons pour vivre un moment exceptionnel entre amis, surtout si ça fait des souvenirs à raconter dans son journal intime.

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« I’d fantasise about having picnics in graveyards and I’d spend a lot of time watching horror films because seeing the zombies made me feel relaxed, like I was with family. » une teen

Outre le trope des « sociabilités gothiques », les peuples ont su se réapproprier les cimetières depuis la nuit des temps, et ce même de façon plutôt allègre ! Autour du monde, les personnes en deuil ont donc plusieurs manières de réinvestir ces lieux calmes pour y jeter quelques paillettes de joie et de vie.

Si à Macao (en Chine), on peut traditionnellement venir manger en famille autour de la tombe du jeune défunt pour accompagner son trépas, la plupart des coutumes populaires prévoient en tout cas – dans le calendrier semi-laïc – un moment pour venir entretenir la tombe des proches partis trop tôt.

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L’un des épisodes du manga et anime Barakamon présente la fête des morts estivale japonaise sur une petite île rurale de façon touchante et très festive

C’est notamment en Amérique latine que les festivités funèbres sont les moins macabres, puisque le culture populaire prévoit la célébration de divers « Días de los Muertos », tous plus réjouissants les uns que les autres.

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 Cimetière illuminé et littéralement habité le temps d’une soirée au Mexique

Comme le rappelait un site spécialisé dans le tourisme mexicain :

« Ce jour de la fête des morts, les familles vont rendre visite aux tombes de leurs ancêtres et les nettoient, les décorent, leurs mettent des fleurs. Les âmes des défunts reviennent sur Terre suivant un certain ordre. Il convient alors de leur donner les offrandes appropriées. Pour les enfants morts avant d’avoir été baptisés, on offre des fleurs blanches et des cierges. Pour les autres, on apporte des jouets. Pour les adultes, on apporte des bouteilles de tequila. »

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Guatemala : Début novembre, des messages sont envoyés aux morts par les vivants par le biais d’immenses cerf-volants – © Jean-Claude Garnier

Si le studio Reel FX et la 20 Century Fox faisaient l’année dernière honneur au « Día de los Muertos » mexicain à travers un film d’animation bigarré, la fête anglo-celte Halloween est très régulièrement encensée dans un bon nombre d’oeuvres de pop-culture. Et si on s’inspirait de ces Toussaint en costumes pour raviver la flamme de nos cimetières endormis ?

En Louisiane, la mort se fête en marchant et en musique ! 

La tombe, ce mobilier urbain qui s’ignore

Derrière ces quelques exemples de vie partagée à l’ombre des nécropoles du monde entier, nous espérons bien sûr y trouver des inspirations. Avant de constituer une « pause » dans le fracas de la vie citadine, les cimetières se présentent somme toute comme des lieux appartenant à l’espace urbain. Pourquoi, donc, ne pas les considérer comme tels ? Si certaines sociétés mangent, boivent, chantent et rient de manière ponctuelle et éphémère dans ces zones habituellement silencieuses pour honorer leurs défunts, pourquoi ne pas en faire autant tout au long de l’année ?

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Comme Morticia et Gomez Addams, aimons-nous aussi dans les cimetières

L’idée selon laquelle l’ennui est le plus grand désagrément du mort persiste en effet dans nos représentations ! Pourtant, le concept est encore délicat à faire passer dans la plupart des consciences. Si les personnes que l’on a perdu doivent formellement être respectées – au même titre que les vivants, cela dit -, elles ont surtout une sorte d’aura sentimentale sacrée.

Dans le comportement occidental, ces égards se manifestent donc principalement par une civilité sans faille… allant jusqu’à l’éloignement – à tous prix – des défunts de notre routine pleine de vie ! Malheureusement, notre société a encore beaucoup de mal à vivre avec ses douleurs, si ce n’est en tentant de les oublier.

melmacklin the graveyard girlsDîner aux chandelles entre copines (« The Graveyard Girls » – by Mel Macklin)

Ce n’est pourtant ni de place, ni de potentiel de revalorisation dont manquent nos cimetières ! Comme l’a si bien dit le paysagiste Jean-Baptiste Lestra, déjà cité :

« Au milieu des lieux d’injonction qui se multiplient sous toutes les formes, les cimetières peuvent se révéler comme des espaces de liberté inespérés. »

Attention toutefois aux interprétations de la notion de liberté employée par l’auteur ! Selon lui, la reconquête des champs du repos devra s’effectuer en douceur, et en accord avec l’imaginaire funéraire de la société occidentale :

« Il ne s’agit pas d’en faire des aies de jeux ou de sport, de les transformer en squares. Ce sont d’abord de recueillement, qui doivent conserver cette vocation première, mais qui peuvent tout à fait s’ouvrir à l’accueil d’usages médiatifs, contemplatifs, réflexifs, cohérents avec la quête de sens vers laquelle tend notre société. »

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Sauter à cloche-pied sur le chemin de la liberté :v

Ce n’est pourtant pas l’avis de toutes les personnes réfléchissant au sort de ces mornes lotissements. L’artiste Gaëlle le Guillou – que l’on a découvert sur le blog Hyperbate, très documenté en matière de pratiques funéraires -, s’intéresse par exemple à cette question de différentes manières. Céramiste, elle crée d’abord des sépultures toutes personnalisées et colorées de ses propres mains.

Dans un autre registre, elle travaille sur notre rapport cognitif à la fréquentation des cimetières. A partir d’un questionnaire intelligemment élaboré, elle interroge la notion d’espace public en problématisant la signalétique – aux reflets souvent liberticide – présentée à l’entrée des cimetières. Dès lors, son enquête en ligne vise le grand public et a pour objectif la compréhension de nos blocages éthiques et sociétaux ressortant de l’analyse des pratiques et principes expérimentés vis à vis des lieux d’inhumation.

9782800124278_1 - Visionneuse de photos WindowsLa tombe-équipement sportif, une idée pour la Biennale de création de mobilier urbain 2015 ?

De fait, le cinéma, la littérature ou encore les mondes vidéoludiques ont su se réapproprier ces espaces en les détournant de leurs usages communs. Défiant parfois les codes de bonne conduite jusqu’au blasphème, une tripotée d’oeuvres présente entre autres le cimetière comme échiquier propice à la bagarre (cf Harry Potter, GTA , Red Dead Redemption, ou encore Terminator 3).

D’autres, plus soft, prennent place entre les tombes pour un shoting photo fashion, un rendez-vous pro cocasse, une piste de danse macabre, ou encore un vol à l’étalage d’offrandes… Inutile de préciser que la liste est extrêmement longue et qu’un patchwork exhaustif est ici inutile pour tenter de comprendre les enjeux de ces détournements imaginaires.

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De longues allées et un public ébahi : parfait pour le Fashion Book du printemps (Carine Roitfeld)

Les jeux vidéo d’aventure ont une joyeuse tendance à placer quelques sépultures sur la route du voyageur héroïque. Certaines n’y figurent que comme Vanité-décor, d’autres font bel et bien partie du jeu d’exploration. Souvent, même, la tombe cachera un objet inédit, voir un passage secret menant dans les tréfonds souterrains du monde ectoplasmique. Dans la plupart des jeux The Legend of Zelda, le cimetière et ses tombes-coulisses représentent un lieu commun de la série.

Dans l’opus « Ocarina of Time« , un enfant rôde le jour entre les tombes du cimetière du village Cocorico : en l’abordant on apprend qu’il rêve de devenir fossoyeur, à l’image d’Igor, le gardien des lieux. Certaines pierres tombales peuvent y être poussées ou tirées, vous menant vers un trésor enfoui. Vous apprendrez l’un des airs de musiques les plus importants du jeu en déchiffrant ses notes sur une tombe occulte. La nuit, le fossoyeur au physique peu ragoutant vous propose même d’être son complice le temps d’une partie de fouille aux rubis dans la terre meuble. Adulte, le protagoniste aura enfin la possibilité d’accéder à la richesse ensevelie de ce macabre concierge, suite à la lecture clandestine de son journal intime…

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Situé au centre de Berlin, le Mémorial de l’Holocauste est conçu comme un « champ » de 19 073 m2, couvert de 2 711 cénotaphes de béton disposées en maillage. Les stèles font 2,42 m de long, 0,95 m de large, et de 0 m à 4,7 m de haut. « Elles sont censées produire une atmosphère de malaise et de confusion, représentant un système supposé ordonné qui a perdu le contact avec la raison humaine ». Au final, elles servent surtout de décor à d’innombrables photos de profil pour sites de rencontre.

Loin de nous l’idée d’influencer notre lectorat à la profanation des stèles urbaines, toute ludique que puisse être l’expérience. Cependant, le potentiel récréatif d’un tel lieu mérite bel et bien un instant de réflexion. L’agencement des pierres tombales ne ressemble-t-il pas au paysage bien connue du labyrinthe ? Dès lors, on imagine le fun qui pourrait résulter de jeux de pistes et autres chasses au trésor organisés dans les sinueux couloir de plein air funèbre.

momtomb2« L’artiste Wolfgang Natlacen a conçu et réalisé Momtomb une tombe destinée à sa mère (qui n’en a pas encore besoin) et installée dans le cimetière qui jouxte l’église de Mons-en-Montois, en Seine-et-Marne. Cette tombe est pensée comme une table de pique-nique et s’inspire d’un rituel funéraire philippin qui consiste à organiser un repas sur la tombe des défunts ». (via Jean-Noël Lafargue)

Pour que ce type d’initiatives voient le jour dans nos nécropolis, il faudrait d’abord penser à aménager une poignée d’événements visant leur réappropriation éphémère. A l’image des parklets et du « PARK(ing) Day » annuel pointant la reconquête des espaces de stationnement, on rêve d’un « Cemetery Day » où tombes et tables de pique-nique formeraient un imbroglio naturel et vivifiant.

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Dans la série déjantée « Futurama », le Orbiting Meadows National Cemetery est un satellite-sépulcre de la Terre…

En attendant de pouvoir déguster un guacamole avec le fantôme de l’opéra, on essaye d’imaginer ce que sera le mausolée du futur, du tombeau vertical teubé au le cimetière spatial de luxe à la Twilight Zone.

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On se fait un golf ? (dans la série The League)

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Un grand merci à tout ceux qui se sont prêtés au jeu lorsque nous cherchions des références de pratiques funéraires dans la pop-culture !

2 commentaires

  • La défense du cimetière dans O^est donc passée la 7ème compagnie.

    http://www.sebweb.org/septieme/maisou_histoire.htm

  • Merci pour cet excellent diptyque.
    Quand je visite une ville inconnue, je ne peux m’empêche de me précipiter dans ses cimetières. J’espère en mesurer l’ambiance, y identifier des usages inattendus, deviner le rapport à la mort de leur société…
    Entre le calme extraordinaire des cimetières anglais de la somme, les cimetières/parcs de Copenhague, les cimetières blancs de Tunisie et surtout le cimetière marin de Mehdia qui sert de port de pêche, site de plongée, promenade pour les vélos… les cimetières des grandes villes française paraissent parfois bien mornes. A part peut être ces quelques tombes au pied de l’église dans ce petit village, mais celles-là on les salut chaque matin.
    Autre fait qui me fascine avec les cimetières, est l’inscription sociale et territoriale des cimetières de minorités religieuses dans leur milieu.

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