South Park : barres de rire et urbanisme grinçant

Le 10 janvier 2017 - Par qui vous parle de , , , dans parmi lesquels

Inutile de présenter South Park, cette série animée américaine cultissime à l’humour criard et provocateur, créée par Trey Parker et Matt Stone au début des années 1990. Diffusée sur Comedy Central depuis 1997, la série met en scène une petite commune fictive, coincée dans les Montagnes Rocheuses du Colorado1. Evidemment, personne n’ignore ses protagonistes (quatre garçons scolarisés au niveau élémentaire) et nombreux personnages secondaires (pour la plupart habitants de South Park : parents, commerçants, officier de police, équipe éducative, voisins etc. ; mais également un certain nombre de « guest stars » et caricatures de personnages célèbres…). A ce titre, ce lieu-dit imaginaire incarne l’une des villes fictives les plus fameuses de la pop-culture contemporaine.

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Voici la map du jeu vidéo de rôle « South Park : Le Bâton de la vérité » sorti en 2013 (cliquer pour agrandir)

D’épisodes en épisodes, de saisons en saisons (la 20ème vient de se terminer !), et un très bon jeu vidéo plus tard : la géographie et les urbanités de South Park n’ont plus vraiment de secrets pour ses fans et fidèles spectateurs… Cette année la série fête ses vingt ans, donc autant vous dire que cet archétype de petite ville ricaine (aux allures Twin Peaksiennes) mérite son modeste hommage dans nos colonnes. Cela dit, il serait beaucoup trop ambitieux de se lancer ici dans une thèse de recherches sur les représentations urbaines dans la série de Trey Parker et Matt Stone depuis sa création… Voilà pourquoi nous vous parlerons aujourd’hui de la dernière saison seulement :( Mais vous verrez qu’à elle seule, elle envoie du gros lourd en termes de prospective et de critique urbaine contemporaines.2

Un lieu d’asile pour les déconnectés volontaires

Sans s’arrêter sur toutes les intrigues centrales de la saison 20, on peut simplement dire qu’elle brasse somptueusement un certain nombre de tendances et événements ancrés dans l’air du temps : de l’élection de Trump au marketing fondé sur la « nostalgie geek ». Mais ce n’est pas de ce côté là de l’échiquier fictif que les imaginaires urbains qui nous intéressent ici sont les plus prégnants. La plus grande partie de l’action concerne en effet une affaire de trolling sur Internet – à l’échelle du forum de l’école primaire d’abord, à l’échelle mondiale impliquant une guerre idéologique entre les Etats Unis et le Danemark ensuite. Au coeur de cette épopée, la démocratisation des questions féministes, le harcèlement en ligne et les débats éthiques autour du trolling et du hacking sont ainsi mis en scène de façon très ironique – sur fond de chantiers urbanistiques démesurés et autres urbanités déconnectées !

Tout commence lorsqu’une élève de l’école primaire de South Park décide solennellement de quitter les médias sociaux après avoir reçu des insultes sexistes sur le web. S’en suivent alors plusieurs réactions de groupe : d’un côté les filles décident de ne plus parler aux garçons, de l’autre un certain nombre de personnes décident d’abandonner leur e-présence.

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Le parc de l’ennui 

Le square de la ville devient alors le lieu de rassemblement des personnes « déconnectées« , présentées comme des âmes errant sans but. Le parc urbain comme asile pour une communauté isolée, en voilà une pertinente idée. A South Park, la cure de désintox moderne se suit en plein coeur de la ville, et à l’air libre. Les débats et initiatives autour de « no wifi zones » urbaines ne sont certes pas nouvelles. Tandis que les (grandes) villes se connectent à grand pas – l’accès wifi se transformant petit à petit en service public fondamental -, le contre-pied des « déconnectés volontaires » suit sa propre route… Si la tendance du « digital detox » n’a rien de neuf, il est simplement intéressant de noter la manière dont le sujet est traité par la série de Trey Parker et Matt Stone.

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RIP petit iPhone parti trop tôt

En ironisant le sort de ces anciens addicts aux réseaux sociaux, les créateurs de la série ont choisi de ne pas les représenter comme des personnes malades enfermées dans un hôpital, mais bel et bien comme des urbains un peu paumés se livrant à des balades quotidiennes dans un refuge des plus triviaux. Ils doivent simplement se réhabituer à fréquenter les mêmes lieux et personnes, la connexion Internet et la e-personnalité en moins. C’est donc moins l’addiction stéréotypée à une technologie qui est mise en lumière, que la dépendance inévitable aux convivialités numériques. South Park se raille ainsi de la « double vie » que l’on mène assurément en fréquentant quotidiennement les différents réseaux sociaux (Twitter et Instagram pour l’essentiel).

En implantant l’hospice des déconnectés volontaires dans un espace public routinier (qui accueille depuis toujours les urbanités les plus banales et les plus « lisses »), la série rationnalise de façon comique les transformations sociales entrainées par cette « vi(ll)e connectée ». En gros, connectée ou non, la ville et ses habitants sont les mêmes… Dans le premier cas tu envoies juste des emoji et trolles tes potes via les réseaux sociaux. Dans le second cas, tu t’emmerdes car tous tes amis sont sur Twitter, donc tu vas au parc comme toutes les « familles » normales. Bref, joli pied de nez à cette société numérique ubiquitaire et aux « innovations » censées bouleverer profondément nos modes de vie… Le recul que prend South Park vis à vis du discours dominant (politique et marketing principalement) concernant nos pratiques connectées et les transformations qu’elles entrainent sur la société (traduit ici par une représentation spatialisée : le parc urbain) est tout aussi hilarant que salvateur.

Troll Trace : l’urbanisme de la surveillance

Parce qu’on est dans South Park, une petite affaire de trolling sur Internet ne reste pas une rumeur de couloir scolaire bien longtemps… L’horrible troll poursuit ses méfaits de façon toujours plus extrême, quittant rapidemment le forum de l’école de cette petite ville du Colorado pour s’attaquer à des symboles éthiques et politiques bien plus conséquents. A force de verve sexiste et de vannes dignes d’un pré-ado, Skankhunt42 pousse au suicide une sportive olympique, ambassadrice d’un site danois de sensibilisation au cancer du sein. Devant ce drame, le gouvernement danois lance publiquement un ambitieux projet pour tenter d’anéantir le trolling sur Internet.

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Imposant chantier pour un si beau programme !

Connue sous le doux nom de Troll Trace, la plateforme se présente comme un programme informatique de grande envergure permettant de traquer les trolls sévissant en ligne. Dans les faits, l’identification de ces agitateurs clandestins est rendue possible par un système de dénonciation citoyenne. Un appel à contribution est donc vivement médiatisé par le Danemark (à l’intention du monde entier) pour que chacun puisse soumettre commentaires et messages discriminants au site. Pour ne rien gâcher, l’opération fonctionne grâce au financement participatif. Bref, volontaire et bienséante, la population civile à elle seule est censée mettre sur pied cette énorme machine liberticide.

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Salle de réunion (et restaurant d’entreprise à ses heures perdues) en mode panoptique au milieu des data centers

Si l’ensemble de ce gros message bien sarcastique tombe à point nommé dans son ensemble, c’est évidemment pour sa matérialisation urbaine que Troll Trace nous a marqué. En effet, un système de tracking de cette ampleur méritait bien son quartier général. Pour la hype urbaine d’une part (un haut gratte-ciel tout neuf c’est toujours bon pour faire le coq à l’international), mais surtout d’un point de vue infrastructurel. Car pour activer des dizaines et des dizaines de serveurs, il faut évidemment beaucoup de matos (et les data centers c’est pas ce qu’il y a de plus économique et termes de place et d’énergie).

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Avouons que ce décor de serveurs, câbles et boutons lumineux prèts à exploser ça fait un très beau décor de final fight, à l’image de grands classiques du cinéma de SF

Le plus intéressant dans cette urbanisation de services numériques (rappel : le monde dit « virtuel » est beaucoup moins immatériel que prévu), c’est que nous assistons à la construction de la tour hébergeant les serveurs et le système de contrôle instauré par Troll Trace. Comme une « Etoile Noire du tracking », le quartier général de Troll Trace est montré comme un vaste chantier urbanistique ancré dans le réel.

Une fois terminé, le programme Troll Trace s’avère évidemment être une vaste escroquerie morale et politique. Il se présente de fait comme un « simple » moteur de recherche donnant accès à l’historique détaillé d’absolument tout le monde. Il suffit donc de taper le nom et prénom de la personne que vous souhaitez stalker pour connaître l’ensemble de son activité sur le web ¯\_(ツ)_/¯ !

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Grâce à la méthode très smart d’une talentueuse élève de l’école de South Park et sa nouvelle plateforme de tracking, le Danemark réussit à localiser l’un des trolls dans une (autre) petite commune du Colorado : Fort Collins. Pour coincer le fautif, l’autorité scandinave est amenée à hacker les serveurs de la ville, révélant l’historique de tous les habitants… Terrorisée à l’idée de voir son intimité online dévoilée au grand jour, la localité tombe rapidement dans l’anarchie la plus totale.

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Une fois de plus, le scénario de la saison 20 de South Park place les questions de porosité entre monde physique et activités online au coeur de son intrigue. Une réflexion sur l’hybridation entre ces deux mondes se trouve donc au coeur de la dernière saison, à notre grand ravissement ! Que la Troisième Guerre Mondiale se déclenche suite à une super-cyberattack ou non, South Park amène assez justement certains questionnements essentiels concernant cette « ville hybride » dont on a tant parlé – où couches de données, activités et pratiques se superposent à l’infini.

Pour se quitter en beauté, on laisse Elon Musk prévoir le futur en toute humilité :

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  1. mais fondée sur un lieu réel : South Park City, une ville minière fantôme – reconstituée pour devenir musée à ciel ouvert []
  2. Notons quand même que la saison 19, parfois considérée comme la meilleure de toutes, portait un regard hilarant sur le processus de gentrification. []

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