Sur les toits de Séoul : entre fantasmes et réalités sociales

Le 25 juillet 2017 - Par qui vous parle de , , , dans

Laure Capdevielle, architecte, regarde le monde d’un œil amusé et s’intéresse plus particulièrement aux nouveaux modes de vie urbains, à l’influence de la technologie sur la ville et aux projets pleins de bon sens ! Fascinée par la Corée depuis une dizaine d’années, elle s’est laissée porter par les ailes d’un avion plus d’une fois, pour parcourir Séoul de jour comme de nuit. De ses déambulations, elle nous livre des histoires de ville, une immersion au pays du matin calme.

Séoul, capitale de la Corée du Sud, et ses 10 millions d’habitants. Avec une ville qui s’étend sur 600km2, il faut être bien chaussé si on veut s’y frotter à pied, mais laissons nous aller à plus de légèreté et découvrons Séoul de toits en toits !

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Toit, toit mon tout mon roi

Il suffit de prendre de la hauteur pour s’apercevoir que les couleurs des rues de Séoul se retrouvent sur ses toits. Un paysage rempli de pixels polychromes s’offre alors à nous… Traditionnellement, c’est plutôt la sous-face des toits des palais qui exhibent des motifs de couleurs vives. Leurs sommets étant recouverts de tuiles grises, parfois ornées de statues de singes ou de dragons – à la fois gardiens consacrés de la famille royale et symboles de longévité, de prospérité.

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Au cours de la croissance urbanistique des années 1950-60, la toiture-terrasse se développe sur les cimes de nombreux bâtiments coréens. Et à Séoul, un grand nombre de ces toits sont rapidement rendus accessibles.

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Durablement, les habitants se sont appropriés ces espaces inédits, en même temps qu’un imaginaire propre à ces miradors urbains a vu le jour. Observer les pratiques et les représentations qui y sont associées, c’est suivre l’évolution de la société coréenne et de sa capitale au fil du temps.

Sur les toits de Séoul, personne ne vous entendra crier

Parmi les représentations les plus prégnantes de ces modes de vie haut perchés, intéressons-nous à celles véhiculées dans les kdramas, ces séries TV si populaires en Corée (et ailleurs)…

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« Love on a rooftop »

Sous couvert de formats fictifs parfois stéréotypés (histoires d’amour mielleuses, thrillers, comédies familiales etc.), les dramas dépeignent à merveille nombre de pratiques quotidiennes locales. Certains aspects de la société coréenne peuvent ainsi aisément y être lus, détaillant réalités, difficultés, et espoirs de cette dernière.

Et les multiples « scènes de toits » urbains tiennent justement une place toute particulière dans ces oeuvres de fiction ! On y confesse son amour ou ses secrets les plus inavouables. C’est l’espace où la haine et les menaces peuvent s’exprimer. On y voit même des employés tenir tête à leur supérieur, chose impensable en Corée.

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C’est aussi un lieu où l’on a le droit de baisser les bras, de maudire qui bon nous semble, de crier sa douleur, bref de lâcher prise sur tout ce qui nous oppresse quelques étages plus bas.

Dans ces exemples, les toits apparaissent comme une zone d’expression libre se détachant de toutes règles et de toutes conventions. Des situations inenvisageables au quotidien y prennent forme, comme sur une scène de théâtre ou dans les recoins d’un secret. Le ciel comme seul témoin, les mots se perdent dans le vide surplombant la mégalopole et sa foule. La forme même de ces espaces surélevés protège du regard des autres, de la ville. Séoul la géante n’a pas de prise sur ses toits.

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Ils incarnent également un lieu de partages et de convivialités en invoquant la liberté de se réunir ailleurs, sans obligation de consommer. Les dramas mettent souvent en scène des repas partagés sur les toits pour illustrer l’idée selon laquelle un bon moment à plusieurs se savoure de façon modeste, sans grosses dépenses. Un discours sur l’intime certes assez simpliste, mais qui s’impose comme contre-pied évident de l’immensité séoulite. Une mégalopole qui étouffe l’individu sait toujours se munir d’humbles espaces de respiration pour ce dernier…

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Les toits deviennent des « toits-monde » en sortant les habitants de leur quotidien. Ils instaurent de nouvelles règles du jeu, un nouvel espace-temps discontinu, en rupture avec la ville.

Une analogie bien sentie

Le cadre culminant et vertical de cet espace imaginaire de liberté, d’insurrection et d’hospitalité n’a évidemment pas été choisi au hasard… De fait, le lien entre les structures de la société coréenne et la façon dont la pop culture les fantasme en s’en acquittant est aussi simpliste que pertinent. Figés dans un système conventionnel, les rapports sociaux en Corée demeurent effectivement très hiérarchisés et codifiés. Ils sont notamment fondés sur le respect de l’expérience : le plus jeune doit impérativement obéir à son aîné, l’employé à son supérieur etc. Malheureusement les abus de pouvoirs sont courants, et le puissant balaiera le faible sans aucun remords.

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Les représentations de la vie quotidienne coréenne comme exposées ci-avant cachent un système écrasant dans un pays où l’égalité sociale et politique cherche encore ses marques… Ainsi, la population semble avoir un besoin croissant de s’échapper de cette réalité oppressante qui laisse peu de place à l’espoir.

De la fiction à l’appropriation

Dans un schéma sociétal où la verticalité est si bien ancrée, faire des toits un espace de liberté et d’expression sonne donc comme un pied-de-nez à l’ordre établi. Pourtant, si dans la vraie vie les toits ne présentent pas les mêmes usages que les « toits-monde » fantasmés par la pop-culture, ils restent des espaces urbains à part.

Le point commun entre l’espace fictif dépeint par les dramas et celui de la réalité, c’est leur potentiel d’appropriation. L’aménagement y est souvent succinct et spontané, ce qui laisse le champ libre à l’imagination.

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Les habitants lavent leur linge et font pousser des légumes, on y organise des repas entre amis, les employés prennent leur pause, et les retraités jouent au jeu de go-stop tout en mangeant de la pastèque… On peut tout y faire, ou presque !

Il est en fait assez rare de trouver des lieux calmes à Séoul, coupés de toute l’agitation qui règne dans cette mégalopole. On peut donc percevoir le toit comme un espace d’entre-deux, ni tout à fait public, ni tout à fait privé. Sur les toits imaginaires de la ville coréenne, on se sent « hors du temps », « hors de l’espace ».

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La seule fonction commune que l’on prête au toit aussi bien dans la ville qu’à l’écran, c’est l’habitation. En effet, nombre de logements y sont installés à Séoul. Ce phénomène – qui porte le nom de octabbang (littéralement « chambre sur le toit ») – prend la forme d’une construction sauvage, bâtie avec des matériaux à bas coût, modestement isolée, et de très petite taille. Sans surprise, ses habitants sont en majorité dans des situations précaires. Largement répandu et toléré, ce type de logement est le plus souvent illégal.

Aujourd’hui, la nouvelle génération s’empare des toits de Séoul pour y installer des bars éphémères, dans une ambiance conviviale et presque intimiste qui contraste avec les restaurants et les clubs surpeuplés de la ville en bas, là où prime l’anonymat.

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Les institutions et grands complexes commerciaux, quant à eux, surfent de plus en plus sur la vague de végétalisation1 en rendant leurs toits plus verts et feuillus.

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D’ici que tous les séoulites se retrouvent à surplomber la ville pour fuir ses étages et trottoirs inégaux, laissons-nous aller à rêver que les toits portent leurs espoirs assez haut pour flirter avec les nuages…

  1. le phénomène assez « tendance » à Séoul, ces colonnes en parlaient récemment []

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