Le temps passe et passe et passe… et pourtant les choses ne changent pas, ou si peu. En termes de prospective urbaine, la vision caricaturale d’une ville *intelligente* et *sécurisante* et *créative* et *potagère* et surtout *très sympa*, continue son bonhomme de chemin au sein des institutions décideuses, collectivités ou opérateurs. Difficile en effet de quitter une vision si facilement vendeuse auprès du grand public, quand bien même elle ne serait qu’un simulacre d’urbanités

Prenons le New Cities Summit 2012, qui ouvre aujourd’hui ses portes au CNIT de Paris (le pauvre, au mauvais endroit, au mauvais moment). On y trouve évidemment de bonnes choses, et tout n’est pas à jeter dans ce programme de trois jours. Mais n’est-il pas nécessaire de prendre des pincettes vis-à-vis de cette vision très orientée de la prospective urbaine, qui fait la part belle aux grands opérateurs globalisés, sans jamais s’intéresser à l’échelle de l’usager ?

Sans vouloir faire les rabat-joies (en fait, si), quand on confie l’ouverture du colloque à un Patrick Devedjian, on en dit long sur son positionnement… Voyez par vous-mêmes :

The theme of the Summit, Thinking Ahead, Building Together, reflects our belief that understanding and contributing to our common urban future will require audacity, analysis and, above all, partnership. The Foundation, working closely with a rich and diverse ecosystem of members and partners, would like participants at the Summit to be inspired and equipped to make positive change.

WOKAY, mais après ? Où se trouve l’usager ? celui qui s’appropriera cette ville que vous concoctez dans vos cénacles, en oubliant son destinataire final ? Remontons quelques années en arrière. En 1997, à l’orée de législatives anticipées, un certain nombre d’associations de gauche et d’extrême-gauche avaient clamé haut et fort ce slogan vindicatif : « Nous sommes la gauche. » De la même manière, scandons aujourd’hui celui-ci : « Nous sommes la ville. » Et il serait grand temps que vous le compreniez, chers décideurs.

C’est l’un des objectifs du concept de « ville astucieuse », proposé en contre-point de l’auto-proclamée « ville intelligente », cette city tellement « smart » qu’elle en oublie de s’intéresser aux intelligences du citadin (sinon de manière passive, en externalisant des besoins vers un temps de cerveau disponible).

D’abord pensée dans ses seules frontières numériques, le concept de ville astucieuse s’est depuis étendu à l’ensemble des contributions de [pop-up] urbain, pour devenir le socle commun de nos réflexions. Quelques mois après avoir formulé la proposition (ici), il est temps de synthétiser tout cela. Et comment mieux mutualiser les enjeux et défis qu’en s’attaquant à la sémantique de cet objet protéiforme qui reste à consolider ?

C’est l’objectif de cet abécédaire, que nous souhaitons ouvert aux contributions extérieures (via les commentaires ou même dans un billet dédié) Pour faciliter la lecture, nous l’avons séparé en cinq parties, qui défileront durant les deux semaines qui viennent. Première étape de A à E, de la « ville agile » à « l’enjaillement du quotidien ». Publication vendredi des lettres F à J comme Jacuzzi. Et non, le « F » de demain ne sera pas « Fuck off la ville chiante », mais on a failli se laisser tenter… Surprise ! Retrouvez aussi les autres parties de l’abécédaire :

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A comme Agile

Evidemment, la ville astucieuse sera nécessairement agile. C’est même l’un des piliers de la « triforce » qui synthétise les défis de l’action urbaine selon [pop-up] urbain (aux côtés de l’hybridité et de la ludification).

Sur le papier, l’agilité consiste à intégrer la métamorphose des usages dans l’ADN de la ville, et donc dans sa fabrication par la collectivités et les opérateurs urbains. Concrètement, il s’agit de faciliter, dès la conception d’un objet urbain (mobilier urbain, infrastructures de transports…), sa réutilisation potentielle. Et ce, qu’il s’agisse d’un détournement éphémère ou d’une mutation pérenne de sa fonction.

Nous avons largement traité le sujet dans nos Chroniques des villes agiles rédigées pour le Groupe Chronos, autour de thématiques ou d’objets iconoclastes : réappropriation des poubelles et conteneurs, détournements de passages piétons, intégration des TICs dans les abribus, etc. A rapprocher des excellents guides théorisant le « tactical urbanism » de confrères outre-atlantes. Sachez d’ailleurs qu’on prévoit de sortir nos propres « Manuels de savoir-faire à l’usage des nouvelles urbanités », d’ici quelques mois, si le sujet vous intéresse…

Enfin, voire aussi : H comme Hacking, qu’on abordera mercredi.

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B comme Biodiversion

Piqûre de rappel : « Biodiversion » avait été proposé suite à l’exposition « Ville fertile », pour dénoncer l’utilisation parfois frauduleuse de la nature dans certains programmes urbanistiques, qui souhaitent nous faire avaler l’équation « vert = durable ». Sauf que les choses ne sont pas aussi simples… « Gazon partout, écologie nulle part !« , pourrait-on crier, même si ce serait là encore un peu manichéen. Contentons-nous de monter au front : « Le greenwashing de la ville ne passera pas ! »

Nicolas Nova la baptise « ville Algoflash » ; chez nous, on parle de « ville potagérée » ou mieux, de « ville ferti-fertiligène« … chacun de ces termes ayant vocation à démystifier cette ville durable qu’on nous vend parfois abusivement. Démystifier, car il s’agit bien de déconstruire ses représentations actuelles, et de proposer des imaginaires alternatifs correspondant aux véritables enjeux de la ville.

La ville astucieuse sera certes « biodiverse », mais sans tomber dans la caricature de fermes verticales en veux-tu en-voilà. Une intégration plus légère de la nature en ville, qui n’oublie pas que cette fameuse biodiversité ne s’arrête pas à la plantation d’arbres sur une place, mais doit s’entendre au sens large. Après tout, l’homme est un animal comme les autres, et la biodiversité urbaine doit aussi s’attacher à préserver cette jungle humaine dont on connait la malice…

Notons que la biodiversité s’appuie évidemment sur la triforce de la ville astucieuse, en particulier la ville agile (on pense notamment au guerrilla gardening et à la réintégration de biodiversité au sein des objets et lieux délaissés). La preuve :

Photo booth aquarium. Lyon, décembre 2007, par Nicolas Nova

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C comme Cautèle

Voici le premier terme inédit de cet abécédaire ! En langage vieilli, une cautèle désigne une « précaution où il entre de la défiance et de la ruse » (Wiktionnaire). Ce joli terme, découvert grâce à Emile Hooge, dérive du latin « cautela » (défiance), lui-même issu de « cavere » (prendre garde). Si l’accent est mis, dans son étymologie, sur une certaine méfiance vis-à-vis de la prise de risque, il ne faut pas oublier la notion de « roublardise » qui résonne à merveille avec la ville « astucieuse ».

Une « cautèle urbaine » désignerait ainsi une posture d’action (publique ou citadine) suffisamment mesurée et raisonnée pour ne pas partir sur de mauvais rails (des précautions d’usage par rapport aux nouvelles technologies intrusives, par exemple, ou simplement l’évitement des teubotopies…), mais dans le même temps suffisamment futée pour répondre aux défis proposés de manière maline. Le terme fait d’ailleurs écho aux « utopies pudiques » proposées par le passé, et qui avaient abouti à la formulation de la ville astucieuse.

Cela implique aussi de prendre le temps de la réflexion avant de se lancer tête baissée dans une démarche d’innovation urbaine, et ainsi éviter de se retrouver dos au mur… Et cela passe surtout par une oreille tendue vers les appétences des habitants, et l’observation sociologique de ses pratiques, assumées ou non. Autrement dit, de tourner sept fois sa langue dans la bouche du citadin… (quelques exemples à retrouver dans le contenu de la conférence Lire/Ecrire la ville avec ses habitants)

N’oublions évidemment pas C comme Clever, adjectif à l’origine du positionnement de la ville « astucieuse » en réaction à l’hégémonie de la ville « intelligente » version « Smart ». Pour en savoir plus, voire ici.

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D comme DIY

Le DIY, littéralement « Fais-le toi-même », est évidemment au coeur de la ville astucieuse. Appliqué à la ville, le DIY désigne la prise en main de l’action urbaine par les habitants eux-mêmes, à titre individuel ou collectif. Dit autrement, la fabrique auto-gérée de la ville agile, à commencer par la participation des citadins à la maintenance du territoire (via des applications dédiées du type Fix My Street, par exemple), jusqu’à l’action directe in situ (voire ici sur la réappropriation des friches urbaines). Dans cette perspective, les technologies, et notamment Arduino, ont évidemment un rôle majeur à jouer pour déployer le potentiel du DIY en terme de créativité et d’efficacité (d’où la ville hybride comme pilier de la triforce…)

Qui dit DIY  dit plus généralement « Système D » et donc bricolages urbains (qui donnent leur nom à cet excellent recensement d’agilités réalisé par Emile Hooge). Sur ce sujet, on confessera une grande passion pour les créations de Florian Rivière et son collectif strasbourgeois Démocratie Créative, en particulier le Service Sauvage d’Aménagement Urbain et Rural (SSAUR)… De l’innovation intelligente et décalée comme on l’aime !

Mais attention ! Il ne faudrait pas tomber dans l’excès d’auto-gestion. Le DIY peut en effet être mis à profit par la collectivité pour se dédouaner de certaines responsabilités… Chacun se fera son avis sur la question (certains y voient une forme de libertarianisme salvateur), mais nous voyons ça comme un risque… La collectivité doit assumer son rôle dans la mise en cohérence de l’action publique. Il s’agira donc d’observer les initiatives autonomes des habitants, et si besoin de les intégrer dans les démarches d’innovation (en partenariat avec les initiateurs, évidemment) On en revient, encore et toujours, à la nécessité d’une oreille tendue sur l’échelle hyperlocale…

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Note : on aurait aussi pu évoquer D comme Datasexuel : voilà un terme qui vend du rêve ! (en vérité, un peu plus de rêve que de raison…) Mais il faudra attendre un prochain billet, voire le prochain abécédaire pour en savoir plus sur son intégration dans la ville… Vous pouvez toutefois d’ores et déjà lire son acte de naissance sur Big Think, et le commentaire qu’en fait Xavier Delaporte sur Internet Actu : Vers une urbanité datasexuelle ?

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E comme Enjaillement

Autre mot inédit ; et celui-ci est une perle. Le terme nous vient de Côte d’Ivoire, et plus précisément du nouchi, l’argot local (plus d’explication ici ; allez faire un tour sur enjaillement.com pour vous faire une idée). Version francisée à la sauce ivoirienne de l’anglais « enjoy », l’enjaillement désigne donc l’amusement : s’enjailler, c’est se faire plaisir, s’amuser, bref : kiffer.

On aurait pu parler d’Enchantement, ou d’Envoûtement, voire carrément d’Ambiancement comme on l’avait fait ici ou , piquant (involontairement) la formule à l’ami Pierre Mallet, ce génial ambianceur de l’urbain. Mais l’enjaillement désigne une forme plus spécifique d’amusement : celui d’un plaisir métissé, né de la confrontation heureuse ou malheureuse des cultures et des langues : de l’anglais au nouchi, puis d’Abidjan à Paris lorsqu’il s’intègre, comme d’autres, dans un argot français sans cesse en mutation et qui se diffuse, à son tour, au sein des pays francophones, notamment à travers le hip-hop… Enjaillement total, quoi.

Confession : on aime tellement ce mot qu’on avait un temps pensé le prendre comme slogan : « [pop-up] urbain : l’enjaillement du quotidien »… mais force est de constater que c’était un peu lourd ;) L’enjaillement mérite toutefois de figurer en bonne place dans les fondamentaux de la ville astucieuse. Car construire la ville vivable et désirable, c’est aussi et surtout construire une ville faite de frictions, de mélanges et d’interpénétrations… La ville tu l’aimes ou tu la kiffes ; et si on l’enjaillait ?

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