[ Avant-propos : Et voici le second épisode d'URBAN AFTER ALL, la chronique hebdomadaire que j'anime chaque lundi sur Owni, accompagné de Nicolas Nova :)

Le premier épisode évoquait la métaphore du zombie face à l'urbanisme bourgeois (repris ici). Cette fois, je m'attaque à la ville puritaine en dévoilant la question des "villes de joie". Masturbanisez-vous à loisir :) ]

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Le sexe fait vendre ; pourquoi en irait-il autrement de nos villes ? Depuis toujours, les “quartiers chauds” attirent les curieux. Et plus personne ne s’étonne de faire un crochet par Pigalle ou Kabukichō, entre deux visites plus “conventionnelles”. Le potentiel économique de tels lieux est évident, et surtout bien connu des autorités urbaines.

L’exemple amstellodamois a donné ses lettres de noblesse à cette lecture décomplexée du marketing territorial, comme l’explique [en] le responsable du département d’aménagement : “‘Sex in the City’ n’est pas qu’un slogan, c’est un fondement important du succès économique d’Amsterdam.” Plutôt logique :

Amsterdam est connu pour son côté chaud, et il en est ainsi depuis des siècles. [...] C’est un cercle vicieux : la réputation d’Amsterdam attire des jeunes en quête de sexe de tout le pays [note : et de l’étranger], qui par conséquent viennent confirmer et renforcer cette réputation.

En tant que municipalité, nous devons nous en réjouir. Ces jeunes gens peuplent nos universités et lancent des entreprises innovantes qui contribuent à maintenir notre bonne santé économique ; d’autant qu’en vieillissant, ils ont tendance à rester à Amsterdam de plus en plus longtemps.

L’omerta du cul urbain

À bien y regarder, l’auteur ne fait “que” dire tout haut ce que tout le monde sait mais pense tout bas… et c’est bien là tout le problème. Car cet érotisme urbain reste tabou parmi les autorités urbaines compétentes, qu’elles soient publiques ou privées (les transports publics sont aussi concernés).

Las, The Pop-Up City a décidé de lancer un pavé dans cette mare puritaine, en partant en quête de cette “erotic city” [en] tant désirable que désirée. [ Message à caractère informatif : malgré la proximité de nos noms de blog respectifs et surtout de nos centres d’intérêt - j’ai préféré un subtil tag “porn”, en hommage à cette “culture porn” qui a marqué notre génération nourrie au biberon digital -, je n’ai aucun lien avec The Pop-Up City. Ils sont juste très doués :-) ].

Dans une jolie introduction à la ville érotique [en], les blogueurs justifient leur démarche intellectuelle. Une démarche que je partage pleinement, et que j’ai choisi de requalifier par un néologisme de circonstance : la “masturbanité”, ou comment réenchanter la ville en valorisant ses atouts sexuels (je remercie au passage l’inconnu qui m’a soufflé ce terme. S’il se reconnaît… )

Notre objectif est de dévoiler l’importance des expériences sensuelles dans l’espace public de la ville moderne. [...] Le sexe, bien qu’étant l’un des besoins les plus évidents de l’Homme, n’a quasiment jamais été problématisé dans la construction de nos villes. En termes politiques, cela signifie que nous essayons de trouver comment les ville peuvent être plus performantes, en comprenant et en exploitant le regard que nous portons sur la sexualité, en constante évolution.

[...] Cela signifie aussi qu’une autre manière de composer nos villes est nécessaire. En poussant la réflexion à l’extrême, nous pourrions même avoir besoin d’espaces érotisés. Sur ce point, les acteurs urbains se montrent profondément pudibonds.”

… Et c’est peu dire ! Et encore, les auteurs s’appuient ici sur l’exemple hollandais, qui n’est pourtant pas un cancre en matière de “masturbanisme”. Outre les traditionnels quartiers chauds, la municipalité de Rotterdam a par exemple choisi d’officialiser les lieux de drague/cul homosexuels, à l’aide de plots distinctifs marquant l’espace (d’un  goût douteux sur le plan esthétique…). Cela n’interdit pas de s’interroger sur la pertinence d’une telle mesure, comme le fait Minorités : “on peut se demander si l’utilisation du drapeau arc-en-ciel correspond à son idée initiale d’émancipation et de diversité. Par ailleurs, [on] remarque que les hétérosexuels et les lesbiennes n’ont pas de zones d’amusement réservées.”

Baise-en-ville : un ghetto comme un autre ?

Mais surtout, on constate que la sexualité est ici limitée à une espace prédéfini. Hors des plots – ou des quartiers chauds -, point de cul ? Sans pour autant faire l’apologie de la baise de rue (considérée en France comme une exhibition sexuelle, vous risqueriez un an de prison et 15.000 euros d’amende), la question mérite d’être posée : faut-il cloisonner spatialement la sexualité urbaine, autrement dit l’aménager (“la ménager”..?) pour mieux la contrôler ?

C’est semble-t-il le choix d’une grande partie des gouvernants européens, suivis plus ou moins massivement par l’opinion publique. Éternelle et dangereuse hypocrisie, comme l’explique Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, dans un entretien à Télérama :

La sexualité a fait irruption dans l’espace public en même temps que la montée du contrôle des pulsions sexuelles par l’État. Voilà bien le paradoxe de notre modernité : ­jamais le sexe n’a été autant pénalement réprimé, dans un espace aussi érotisé.

En terme de sexualité urbaine, la répression prend des formes variées. Prenons l’exemple français et parisien. Explicitement, à travers les différentes lois de chasse aux prostituées (particulièrement la Loi pour la Sécurité Intérieure de 2003). Mais aussi plus implicitement, à travers l’éternelle résurgence des maisons closes dans le débat public. Un mal nécessaire, diront certains. Celles-ci seraient ainsi perçues comme l’unique solution aux maux de la prostitution urbaine – sans pour autant porter atteintes aux prostitué(e)s, inévitablement considérées comme victimes.

Pour ma part, j’y vois une forme supplémentaire de ghettoïsation répressive. Conséquence directe de ce double discours, les lieux de stupre sont en effet progressivement repoussés vers les marges, à l’écart des centre-villes bourgeois qui considèrent que la prostitution nuit à la tranquillité du voisinage (et donc au prix du foncier) : au-delà du périphérique, de plus en plus loin à l’intérieur des bois, etc. On retrouve ici le processus de déportation progressive déjà évoqué dans le premier épisode d’Urban After All, à travers la métaphore du zombie moderne. Des associations telles qu’Act-Up Paris fustigent ainsi les conséquences de la loi sur les conditions de travail des prostitué(e)s : “La prostitution est repoussée par cette répression dans des zones de non-droit et de clandestinité où les actions de prévention sont rendues impossibles”.

Le STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel), qui représente environ 200 “travailleurs et travailleuses du sexe” en France et milite pour la décriminalisation du travail du sexe, enfonce le clou dans un communiqué s’opposant à la réouverture des maisons closes :

Nous refusons d’être mis à l’écart de l’espace public dans des endroits fermés et espaces réservés ou cachés. Nous faisons partie de cette société et nous voulons que nos lieux de travail soient des espaces ouverts à tout public adulte et non des maisons closes.

C’est aussi la conclusion de The Pop-Up City, qui se plait à rêver d’une ville plus tolérante envers le sexe dans un billet au ton volontariste [en] : “Tout le problème, en réalité, tient dans l’inexistence de cette ville érotique. [...] Ce manque d’espace érotisés reflète notre mauvais traitement de l’érotisme en général.” Et de conclure avec cette saillie qui pourrait [devrait ?] donner des idées aux acteurs de la ville : “Il est toujours possible de créer des espaces municipaux érotisés et semi-autonomes. Pourquoi pas des “pop-up” orgiaques ?” À bon entendeur !

12 réponses à “URBAN AFTER ALL S01E02 – « Masturbanité » : un autre regard sur la ville où t’habites”
  1. Camille dit :

    Erotiser la ville…c’est un joli projet mais cet article me semble fondé sur un amalgame très dangereux entre prostitution et érotisme, qui reposent pourtant sur des ressorts très différents. Pour mémoire, la prostitution est basée sur des rapports de domination sexuelle et abuse des personnes fragilisées par la vulnérabilité économique, la pauvreté, les inégalités hommes-femmes et le racisme, entre autre.

    Donc une Erotic City où les prostituées chinoises du boulevard de la Villette seraient intégrées aux circuits touristiques, où le “tabou sur l’érotisme dans les transports urbains” serait levé (vous parlez des mecs ignobles qui se masturbent dans le métro?)…ça ressemble à un cauchemar.

    • Camille : Je comprends votre point de vue, je ne le partage pas pour autant. Cette chronique n’engage évidemment que moi (d’où l’usage de la première personne), mais je vous invite à lire les déclarations du STRASS ou d’autres organisations de “sexworkers”, qui défendent une autre lecture de la prostitution. Vous pouvez aussi lire l’ouvrage “Fières d’être putes”, écrit par des membres du STRASS.

      Il ne s’agit évidemment pas de nier l’existence de cette prostitution criminelle, mais de sortir de la “pensée unique” qui considère que les prostitué(e)s sont forcément des victimes, avec pour seule réelle conséquence de mieux les réprimer.

      Quant à moi, je reste persuadé qu’une plus grande tolérance à l’égard de la sexualité, notamment en ne stigmatisant plus la prostitution comme c’est le cas aujourd’hui, permettrait de diminuer les tensions et frustrations sexuelles qui aboutissent aux violences que vous évoquez (attouchements dans le métro, etc). L’exemple nippon est frappant sur ce point (frustration extrême > violences accrues).

  2. Dans le registre “je me réapproprie la ville et ses lieux”, le sexe a forcément ses check-in et “ses traces folsotopiques” ;-), il y a http://ijustmadelove.com/ qui permet de géolocaliser les lieux où l’on fait l’amour avec possibilité de préciser le type de partenaire et la modalité des ébats et la configuration du lieu … Une sorte de “géocoïtisation” , à la maison, au bureau, en jardin public, everywhere… en temps réel, en mobilité urbaine comme en mobilité rurale… Et bien entendu, app iphone et android sont proposées… Apres, je pense qu’on assiste la aussi à une première forme de “check-in fantasmé” et aussi un joli coup communicant de l’industrie du sexe (en témoigne les placements produits sur le portail…) , je présume…

  3. Simon dit :

    Je sais qu’elle est facile, mais pour moi, c’est de la branlette. Vous amalgamez un concept subjectif et “sexy”, l’érotisation de la ville, à des problématiques complexes, comme celle de la prostitution et de sa potentielle régulation. Vous reconnaîtrez certainement que le passage de l’un à l’autre n’est pas évident.

    Et quant à l’argument selon lequel une plus grande tolérance face à la sexualité et à la prostitution conduirait à moins d’attouchements dans le métro au japon et de violences sexuelles en général, il n’est en rien fondé sociologiquement. Pour moi, cela relève du plus pur fantasme. De plus, hormis la prostitution, quelles sont vos pistes de travail pour “érotiser la ville” ?

    • Simon : Pareil que pour Camille, je comprends votre point de vue. Je m’attendais à ce type de réactions en écrivant la chronique ; cela revient à dire que je reconnais en partie vos critiques :-)

      Mais il faut bien comprendre, dans le même temps, l’objectif de ce texte : introduire le sujet et poser le débat, avant d’y revenir plus tard dans une autre chronique. C’est à ce moment là que nous tenterons de réfléchir plus concrètement aux formes que peut prendre cette érotisation de la ville, au-delà d’une réflexion sur la prostitution. Quelques pistes sont toutefois déjà évoquées à demi-mot :

      - ne pas faire de l’érotisme un tabou du marketing institutionnel.
      - ouvrir des espaces sexués intégrés dans la ville (bien qu’il y ait un risque de “ghettoïsation”, mais je ne suis pas sectaire et je préfère ouvrir le débat)
      - cela peut aussi passer par des applications, comme celle dont nous parle ci-dessus François Verron (d’ailleurs François, j’avais imaginé une telle appli il y a deux ans, jamais développée, à mon grand regret !)
      - il faut aussi tenir compte du “sexe informel” et ne pas hésiter à le mettre en scène (flirts dans le métro, numéros de téléphones coquins écrits dans les toilettes, etc. Ce sera l’objet d’un prochain billet). J’ai déjà exprimé ma grande déception devant des applications comme “Transports amoureux”, qui n’ont d’amoureux que le nom. [ http://www.pop-up-urbain.com/partouze-sur-la-ligne-12-la-greve-erotogene/#comments ]
      - et pourquoi pas ouvrir la ville, de manière éphémère, à de grandes flashmobs orgiaques comme The Pop-Up City le propose ?!

      PS : Evidemment, ma réflexion sur les bénéfices d’une plus grande tolérance est entièrement subjective. Mais vous noterez que je n’ai pas tenté de faire appel à quelque ressource socio-psychologique pour justifier cette théorie (d’où le “je reste persuadé” + subjonctif > vous conviendrez qu’on a connu plus affirmé ^^)

      Toutefois, je fais partie des gens qui pensent qu’ouvrir le débat, même sur des bases un peu maladroites, vaut toujours mieux que le rien du tout qui caractérise ce sujet (du côté des institutions urbaines, j’entends)…

  4. deux degrés dit :

    Avec des amis urbanistes, nous avons théorisé la « ville bandante » et ça donne quelques applications concrètes :

    http://www.deuxdegres.net/?cat=22

    C’est un peu caricatural parce que réalisé par des petits cons d’urbanistes masculins de 26 ans.

    • J’adooooooore ! Tellement que j’en ferai un prochain billet, c’est promis ! :)

      Signé : un autre petit con presque-urbaniste de presque-24 ans;

    • éric dit :

      @ deux degrés : YES !!

      Je vais également regarder ça en détaill… y’a sûrement de la récup’ à faire ! :)

      @ Philippe : et si ce n’était pas la ville qui s’érotisait mais l’inverse ?

      On peut sans trop de crainte, concevoir la sexualité comme antérieure à l’urbanisation.
      La question serait alors, puisque la ville se «  »dé-sexualise », non plus de regarder les nouvelles manifestations pro-sexe à travers le prisme de l’érotisme mais de les considérer comme une manifestation supplémentaire de la victoire des marchands sur les bâtisseurs ?

  5. toto dit :

    Bonjour,

    Votre style, à cheval entre chercheur et bobo urbano décridibilise complètement les fondamentaux et les droits de l’homme. En gros, vos analyses sont des opinions et manque de faits ainsi que de contexte. A savoir que vous présentez votre idées mais pas les regards multiples des utilisateurs de la cité.

    Sans parler que pour une personne qui étudie l’urbanité, vous semblez très citadins, oubliant que 95% des non-citadins ne consomment pas la ville comme votre vision imposée, oubliant que le modèle d’une ville comme Amsterdam n’est pas un business plan applicable dans nos cultures.

    Et pire que tout, le sexe dans la rue…est déjà très destructurant pour la construction de l’identité des enfants, des adolescents et des adultes! Il suffit d’aller en espagne voir les kilo tonnes de porno au pied de chaque kiosque pour se rendre compte qu’il y a des espaces et des frontières à respecter. Mais vous ne semblez pas intimes avec tous les métiers de la santé, sciences humaines et droit public…
    le porno chic nous impose déjà une violence réelle …

    votre article mériterait de poser plus clairement ce qui manque pour « érotiser » la ville versus ne pas criminaliser les différents métiers de la prostitution, par exemple.

    • Toto : je pense avoir déjà en partie répondu à vos critiques dans ma réponse à Simon. Cette chronique est à prendre comme un édito dont l’objectif est de lancer le débat. C’est donc forcément subjectif (le propre d’un édito), limitant de facto les différentes visions proposées. Mais comprenez bien qu’un tel sujet mériterait une encyclopédie entière, et que je n’en ai ni le temps, ni la motivation ;-)

      Votre opinion sur la sexualité dans la rue est un point de vue qui vous appartient. Je vous répondrais en utilisant vos propres arguments : en parlant de “déstructuration” (le terme est fort !), vous omettez les regards multiples qui peuvent exister sur le sujet. C’est donc votre point de vue, et je le respecte même si je pense qu’il mérite discussion. Mais il me semblerait plus juste de ne pas me reprocher ce que vous faites vous-mêmes ; à défaut, d’admettre qu’il est légitime d’être subjectif lorsque l’on donne son avis sur un tel sujet ;-)

      Enfin, je prends bonne note de vos conseils en conclusions. C’est vrai, j’ai vu grand avec ce billet, et les deux sujets (érotisation VS prostitution) auraient mérités d’être mieux distingués. Merci pour les conseils, qui seront mis à profit dans les prochaines chroniques consacrées à ce(s) sujet(s) :-)

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