[ Avant-propos : Cinquième épisode d'URBAN AFTER ALL, la chronique hebdomadaire que j'anime chaque lundi sur Owni avec Nicolas Nova :) N'hésitez pas à nous suivre sur facebook ! ]

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“On se retrouve au Starbucks pour la réunion compta de lundi ?”

Que celui qui n’a jamais organisé de réunions professionnelle dans un “café wi-fi” me jette le premier commentaire. C’est en effet l’une des évolutions majeures de nos modes de vie urbains et connectés. Les Starbucks n’ont évidemment pas inventé l’eau chaude (ni les sourires), mais ce qui était il y a quelques années encore une exception est en passe de ne plus surprendre personne.

Hier cantonnés aux bureaux, les lieux de travail se “délocalisent” en effet grâce à la démocratisation des terminaux connectés (portables, smartphones ou tablettes associés à l’informatique en nuage). Ainsi, et bien que le télétravail peine “officiellement” à percer en France, 73% des cadres déclarent travailler en dehors de leur bureau, selon une étude Editions Tissot / OpinionWay. En conséquence de quoi 41% des sondés estiment que le lieu de travail de demain sera “dématérialisé”.

Contrairement à une idée relativement répandue dans l’inconscient collectif, le télétravail ne se limite pas au travail à domicile. Les cafés et restaurants, par exemple, sont devenus en quelques années les lieux pivots de ces nouvelles formes de travail “hors-sol”. Un siège, un café / sandwich et une connexion wi-fi, le tour est joué. McDonalds l’a bien compris, qui met en scène sa nouvelle fonction (le wi-fi gratuit) dans une pub australienne subtilement baptisée “Wi-fries”. Simple et efficace.

Les tiers-lieux, couleur café

Ces usages émergeant portent un nom. On parle ainsi de “tiers-lieux” (“third places” en anglais) pour évoquer la nouvelle fonction de ces espaces de pause, les deux “lieux” de base étant donc le domicile et le travail. C’est d’ailleurs avec cette formule qu’Howard Schultz, président de Starbucks, décrit sa vision de la chaîne. La compagnie s’est logiquement (re)positionnée comme porte-étendard de ces nouveaux usages, en combinant accès wi-fi et clientèle de cadres bobos early adoptersprescripteurs. Encore une fois, ce n’est certes pas Starbucks qui a inventé ces pratiques (ancestrales, rappelons-le), mais son explosion a acceléré la démocratisation des usages. Au point d’obliger les cafés “traditionnels” à suivre le mouvement pour échapper à la “crise des bistros” ? [Note : on compte aujourd’hui 30 000 cafés en France, contre 200 000 dans les années 60...].

Il va peut-être falloir s’y faire, si l’on en croit The Pop-Up City (qu’on aime beaucoup), qui considère les cafés “multi-tâches” comme l’une des tendances majeures pour 2011 :

“Alors que les Starbucks et autres chaînes de cafés cherchent à coloniser les centres-villes du globe avec de nouvelles enseignes, la culture des “cafés” elle-même commence à dépasser les décors proprets de ces fameuses chaînes.”

Autrement dit : finis les bistros du coin, place aux cafés/laverie ou cafés/vélo, les combos sont infinis ! De même, ce café lyonnais prône clairement ses intentions en quatre mot-clés : “food wifi musik liquors”. “Tout ce qui compte dans un café du 21e siècle”, résume ainsi mon compère Nicolas Nova.

L’évolution semble faire des émules aussi en milieu rural, comme en témoigne cette initiative du Pays de l’Yonne dont on nous dit (un peu candidement) que des “Cafés de Pays émergent ça et là à la campagne, un peu cafés, un peu lieux de concerts, d’expo, de multi-services (poste, pain, etc), de plus en plus dotés de connexions WI-FI et propice au travail autour d’un verre”. Un positionnement visant donc à garantir la continuité des usages professionnels à distance, dans un cadre toutefois plus ludique que le domicile ; en un mot, du “tiers-lieu”.

Un remède au mouvement permanent ?

Certains regretteront cette évolution, d’autres non (à vos commentaires), mais le fait est là. Comment expliquer cette tendance ? On l’a dit : les tiers-lieux existent principalement grâce à la démocratisation des nouveaux terminaux technologiques, qui permettent la gestion du “quotidien à distance” (la formule est du Groupe Chronos, auteur d’un séminaire et d’une étude sur la question.Disclaimer : c’est par ailleurs mon ancien employeur). Dit autrement, “ce n’est donc pas le lieu qui fait le tiers-lieu”, mais l’usage qui en fait. Si les cafés offrent donc un cadre confortable à ces nouveaux usages (pour peu que l’on soit équipé et qu’eux-mêmes fournissent un service de connexion idoine), ils ne sont donc pas les seuls à pouvoir se définir comme tiers-lieux.

Le Groupe Chronos, justement, définit les tiers-lieux comme “ces lieux d’activités, entre domicile et travail, construits spontanément par les usages”. En insistant sur la spontanéité des usages (en réalité, relativement relative, on le verra), cette définition invite à étendre le champ des tiers-lieux au-delà des cafés-restaurants (et des télécentres précisément dédiés à cette fonction).

On inclura donc quelques lieux plus ou moins propices à ces usages : gares ou stations de métro, aéroports, voire même métros-bus-trains-avions eux-mêmes, commerces de proximité (tels que les Monop’), etc. A chaque fois, le tiers-lieu est envisagé (de manière explicite ou non) comme un levier marketing pour attirer les cadres pressés, qui trouveront donc sur place une assise pour finir leurs tableurs.

L’objectif est toutefois plus large que cette simple attractivité. En effet, les tiers-lieux participent à la “démobilité”, c’est-à-dire à la diminution des mouvements subis, en permettant par exemple aux travailleurs d’éviter un déplacement entre deux rendez-vous. C’est précisément là que se nichent les vertus des tiers-lieux, qui m’amènent donc à en promouvoir le concept. L’objectif, dans l’idéal : favoriser la compréhension de ces besoins (lieux de pauses permettant de limiter la pression du flux), afin de voir se développer de tels lieux de travail “délocalisés”.

La révolte des tiers-lieux

Il s’agira aussi d’élargir le périmètre du concept, en constatant que tout lieu est ainsi un tiers-lieu potentiel, du moment qu’il garantit un certain niveau de confort et de connectivité. Les bancs et surtout escaliers publics, en ce sens, sont de formidables tiers-lieu en puissance, comme je l’expliquais ici (billet repris sur OWNI)… à condition qu’on accompagne ces usages avec, pourquoi pas, un mobilier adapté (au risque d’entraver l’usage “réellement” spontané du lieu, comme le craint microtokyo ?)

Cette vision ne me semble malheureusement pas encore vraiment partagée. On observe bien quelques tentatives éparpillées, de la part des autorités urbaines, de faciliter l’usage opportuniste des lieux, mais les résultats sont rarement très… sexy (exemple à Lausanne, un mobilier “spécial wi-fi” capturé par Nicolas Nova). Peut-être me trompé-je de voie, mais les tiers-lieux sont à mon sens l’une des clés essentielles pour repenser la ville à l’heure des nouvelles technologies et de l’injonction durable, notamment parce qu’ils contribuent à diminuer les externalités négatives de nos modes de vies contemporains, hypernomades et hyperactifs. Dès lors, il me semble nécessaire de lancer la question dans le débat public : comment peut-on favoriser la mutation (ponctuelle ou non) des lieux urbains en tiers-lieux ? A la manière de l’abbé Sieyès, il s’agirait donc de se demander “qu’est-ce que le tiers-lieu ?” pour définir “ce qui reste à faire au tiers-lieu pour prendre la place qui lui est due”.

“Qu’est-ce que le tiers-lieu ?
Le plan de cet écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire:

1° Qu’est-ce que le tiers-lieu ? Tout, potentiellement.
2° Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre urbain ? Pas grand chose, en dehors du marketing.
3° Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose !”

A cette (vaste) question, nous tenterons de répondre dans un prochain billet de synthèse :-)

11 réponses à “URBAN AFTER ALL S01E06 – Le tiers état des tiers-lieux”
  1. Renaud Aioutz dit :

    Article très intéressant et stimulant, à plusieurs points de vue mais qui m’amène 2 questions :

    1. vous n’évoquez pas du tout, sauf erreur de ma part, les bibliothèques comme 3e lieu potentiels ? Elles en sont loin la plupart du temps certes, mais un mouvement de fond semble les porter vers cette mutation : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-04-0057-001

    2. j’attendais aussi une réflexion sur les « travailleurs/employés » des tiers-lieux, que nous sommes aussi ! Car si les tiers-lieux se généralisent, nous sommes appelés pour certains d’entre nous à être tour à tour « utilisateur » ou « employé » au sein des tiers-lieux (je m’y inclus étant bibliothécaire). Comment ne pas tomber dans la schizophrénie d’une propension très forte à détourner les lieux de leur usage principal pour en faire des tiers-lieux quand nous sommes « consommateurs » et d’un stress accru devant la très forte adaptabilité permanente requise par ce phénomène lorsque nous sommes « travailleurs » pour le tiers-lieux ? Suis-je clair ? Il me semble qu’un des impératifs d’un développement harmonieux et intelligent (sur le long terme) de ces tiers-lieux est la prise en compte de notre double-statut et du besoin à la fois de flexibilité des lieux et de confort des « employés » (même si selon les lieux ce terme d’employés ou de travailleurs est mal adapté).

    Merci en tout cas pour ces exemples et ces pistes,
    Renaud

    • Ma remarque sur l’absence des médiathèques (sauf le lien vers la 27e Région il est vrai) pointe plus un déficit d’image et d’évolutivité de nos lieux qu’un « manque » de votre part. J’ai bien compris qu’il s’agissait déjà de poser les bases d’une exploration/invention/réflexion des tiers-lieux.

      La question des « travailleurs » me taraude car la question de l’accompagnement du changement m’importe pas mal mais aussi parce que les tiers-lieux, comme bcp d’autres choses, peuvent être le lieu d’une nouvelle invention des rapports sociaux et de la création de « richesses », tout autant que le lieu d’un nouvel asservissement, exactement à l’opposé des idéaux d’un abbé Sieyès ;-) ?

      En tout cas, si je peux vous être utile pour une éventuelle enquête chez les bibliothécaires et poursuivre cette réflexion, ce sera avec plaisir !

      • Renaud Aioutz dit :

        Ma remarque sur l’absence des médiathèques (sauf le lien vers la 27e Région il est vrai) pointe plus un déficit d’image et d’évolutivité de nos lieux qu’un “manque” de votre part. J’ai bien compris qu’il s’agissait déjà de poser les bases d’une exploration/invention/réflexion des tiers-lieux.

        La question des “travailleurs” me taraude car la question de l’accompagnement du changement m’importe pas mal mais aussi parce que les tiers-lieux, comme bcp d’autres choses, peuvent être le lieu d’une nouvelle invention des rapports sociaux et de la création de “richesses”, tout autant que le lieu d’un nouvel asservissement, exactement à l’opposé des idéaux d’un abbé Sieyès ;-) ?

        En tout cas, si je peux vous être utile pour une éventuelle enquête chez les bibliothécaires et poursuivre cette réflexion, ce sera avec plaisir !

  2. Renalid dit :

    Très bon article Philippe !

    Il faudrait créer un annuaire de ces tiers lieux ! :-p

  3. Jerome dit :

    Euh… sur le papier je suis d’accord avec vous : vivons pleinement notre époque dématérialisée !

    Mais quid des problèmes de confidentialité ?
    Freelance ne veut pas dire freestyle, ou alors je suis vraiment trop parano.

  4. Philippe,
    Voici un article original et fort pertinent.

    La question que je me pose est: Comment faire pour combiner cet espace public (mettons de côté les enseignes commerciales), ce tiers lieu comme vous l’appelez et les volontés politiques depuis une quinzaine d’années qui consistent en premier lieu à enlever tout mobilier urbain (à Paris) sur lesquels poser son séant, et en second lieu à empêcher tout rassemblement spontané surtout des jeunes gens, ceux-là même qui sont le plus exposés par la précarité du boulot et des postes de travail?

    Paris n’est pas Lausanne on dirait

    • Excellente question. C’est précisément sous cet angle que j’avais traité la question des escaliers publics. Dans une moindre mesure j’avais déjà abordé ce sujet dans deux chroniques Urban After All : ici et

      C’est bien l’objectif de ce texte : démontrer le potentiel du mobilier urbain (et plus généralement des lieux de pause), afin d’argumenter en faveur de ces appropriations spontanées que certains gouvernants craignent tant…

  5. Bruno Marzloff dit :

    Tiers-lieux, tiers-état, mais aussi « tiers-temps ». Je m’étais fait cette remarque en lisant une étude de Régus qui soulignait qu’on passait le tiers de son temps au travail les jours d’activité. Mais du coup, et – bien sûr – sous la poussée « révolutionnaire » du tiers-état, on pourrait imaginer que le tiers-lieux soit le lieu de la recomposition de ce tiers-temps. ce pourrait être en soi un joli programme d’innovations. A tes crayons Philippe, ça devrait t’inspirer…

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