Il y a de quoi s’étonner devant ce melting-pot d’imaginaires destructeurs appliqués à la ville durable, non ?
Je laisse à chacun le soin de se faire son avis sur ce projet – n’hésitez pas à le partager en commentaires, je le ferais remonter dans le corps du billet.
Jetez aussi un oeil aux autres créations de Terreform, certes très séduisantes sur la forme mais finalement assez limitées, à mon humble avis, en termes de prospective urbaine.
Comment le jeu vidéo peut-il inspirer nos outils de navigation ?Reprenant Nicolas Nova, j’avais déjà évoqué la fonction « brouillard de guerre » face aux problématiques de la géolocalisation intrusive (Si les gamers cartographiaient le monde). C’est cette fois dans le domaine de l’info collaborative que l’on retrouve une déclinaison intelligente des principes vidéoludiques.
La mouvance Open Street Map, qui a démontré les vertus du collaboratif en matière de cartographie numérique, fait des émules sur smartphone. Afin de proposer un service de navigation entièrement gratuit, Waze a fait le pari d’une carte libre et donc, corollaire inévitable, produite et mise à jour par les usagers eux-mêmes1.
Une belle initiative… si l’on met de côté le défunt Dash, qui s’y était déjà essayé sans trouver le chemin du succès. C’est ici qu’intervient la boule jaune et frugivore la plus célèbre du globe.
Waze s’inspire clairement de Pacman. Simple délire de geeks ? Que nenni. Bien au contraire, l’image de Pacman trouve toute sa pertinence dans la logique d’émulation communautaire imaginée par Waze, et qui sous-tend le succès du processus collaboratif – et donc la pérennité économique de Waze, qui revend ces données à des tiers.
Ainsi, chaque route non cartographiée se recouvre de petits points (des cookies) que le conducteur pacmanisé pourra « manger » (munch)… augmentant du même coup son « score collaboratif ». Car la communauté Waze s’émule à coups de highscores et de rankings, qui rendent compte de l’implication d’un conducteur dans la co-production du service (en participant activement ou passivement à la mise à jour du fond de carte, ou en reportant des accidents). Oui, c’est primitif. Mais ça marche.
Histoire d’animer sa communauté d’apprentis cartographes, les responsables de Waze proposent même des concours en répartissant des bonus (road goodies) aux endroits restés non-cartographiés. Mangez des cerises et vous ferez des heureux.
Cette émulation ludique ne se limite par à la complétion du fond de carte. Waze propose en effet aux usagers de reporter, par simple clic sur l’écran tactile, une perturbation ou un accident rencontré sur la route. Evidemment, les meilleurs contributeurs sont mis en avant sur le scoreboard. Ayant réalisé mon mémoire sur l’information collaborative dans les transports en commun, je ne peux qu’être séduit par un tel « gameplay », surtout lorsque l’on sait la difficulté à fidéliser les contributeurs dans un processus collaboratif.
L’idée que les principes (vidéo)ludiques puissent se décliner dans le « monde réel » est aujourd’hui une évidence (Ludifier la ville. Réechanter l’urbain). Waze est évidemment un superbe exemple, tout comme Foursquare en termes de données urbaines ( »pas seulement un jeu, mais un city-guide » pour le NYTimes). On peut en imaginer d’autres : économies d’énergies (j’en parlais ici), vie citoyenne, etc… Je sais aussi que mes futures ex-collègues de chez Chronos planchent sur un projet de jeu en faveur de mobilités plus durables, Ma Micro Planète, que je ne manquerais évidemment pas de relater dans ces colonnes
Bref, si vous n’êtes toujours pas convaincu(e) du potentiel des jeux vidéo dans le renouvellement des outils et pratiques de la ville, je ne peux plus rien faire pour vous… si ce n’est revenir avec d’autres exemples dans un prochain billet ! ^^
Note : Waze s’est d’abord développé en Israel en produisant intégralement son fond de carte. Sa déclinaison aux USA se repose quant à elle sur un fond de carte fédéral, certes complet mais assez imparfait. C’est ici que les road goodies (cf. texte) présentent tout leur intérêt. [↩]
Comment imaginait-on le futur dans les années 80 ? Pas si différemment qu’en 2010 ni qu’en 1960, à vrai dire. J’avais parlé de « path-dependancy » pour évoquer l’inertie navrante des perspectives urbaines que nous proposent nombre d’architectes (Panne d’imaginaire dans la ville1). De même, combien d’entrepreneurs nous resservent chaque année le frigo intelligent et la voiture volante, dont on voyait déjà les « prototypes » il y a des décennies, et qui finiront aussitôt aux oubliettes ?
Loin d’être un coup d’épée dans l’eau, l’analyse de ces « clichés » récurrents de l’innovation a de nombreuses vertus. Je vous invite à lire Nicolas Nova, qui décortique ces « failed futures » pour mieux tenter de les dépasser (voire aussi : Du RFID sur les trottoirs & User acceptance of the smart fridge). Jetez enfin un oeil à l’excellent Paelofutur, qui regorge d’illustrations géniales de ces « futurs qui n’ont jamais été« .
Tout comme Nicolas Nova, ces failed failures me fascinent. Un vrai pêché mignon. Je voue notamment un culte aux ouvrages de futurologie pour enfants, qui recèlent d’une certaine naïveté… rendant d’autant plus consternantes les innovations que certains adultes nous proposent trente ans plus tard ^^
En chinant hier, je suis tombé sur deux ouvrages du genre ; l’occasion de commencer une petite collection. Les livres datent de 1979 et sont plutôt doués pour les pronostics. Surtout, ils révèlent la prise de conscience de l’époque du déclin inévitable du système automobile. Ainsi apprend-on que la bicyclette « devrait être la formule idéale du transport particulier dans les villes de demain« . Banco.
J’en proposerais de temps en temps quelques scans dans la rubrique Futurs naïfs. J’espère que vous y trouverez le même plaisir que moi qui décroche un sourire attendri à chaque lecture. Exemple :
« Dans les années 90, presque tout le courrier sera expédié sous forme électronique : poster une lettre consistera simplement à la placer devant un écran. L’image sera alors transmise à un satellite qui la répercutera au destinataire. »
C’est mignon, non ? Je craque aussi le « bracélophone« , que l’on distingue à droite sur la couverture, et grâce auquel « il devrait être impossible de se perdre dans le monde de demain » :
« Voici un citadin qui est venu passer ses vacances dans le Sud tunisien. Le soleil décline et les dunes de sable semblent sans fin, un appel sur son « bracélophone » lui permet de signaler sa position et de recevoir les informations dont il a besoin pour retrouver sa route. »
Dans le mille. Cette prédiction résume involontairement les défis actuels de la géolocalisation et la nécessité de développer des outils « pour pouvoir se perdre » (moteurs de sérendipité, à venir dans un prochain billet). Un dernier exemple pour la route, qui propose une vision assez… péremptoire. Jugez plutôt :
« Une archologie [pour architecture et écologie] est construite. Il s’agit d’un vaste ensemble architectural pù des milliers de gens vivent dans une atmosphère très pure à l’abri de tout surpeuplement. Une telle réalisation est très critiquée par des individualistes impénitents qui la comparent à une ruche ou à une fourmillière. »
Si vous aimez l’innovation, volez un de ces ouvrages à votre petit cousin ! Outre leur fraîcheur, les « clichés » qui y sont présentés ont le mérite de ramener sur Terre quand on pense avoir trouvé l’idée du siècle
Dans son dernier numéro, la revue Urbanisme se pliait à une génial exercice : explorer les « petits riens » de la ville, ces banalismes du quotidien qui font et défont notre urbanité. Qu’est-ce que dormir, manger, marcher ou encore uriner dans la ville moderne ? Thierry Paquot a cette formule superbe pour introduire le dossier :
« La ville recèle de ces trésors anodins mais incommensurables, de véritables démultiplicateurs de songes. »
L’exercice était trop tentant. L’équipe Chronos et moi-même avons donc joué le jeu en illustrant, chacun à notre façon, deux de ces pratiques du quotidien. Le résultat est assez génial, mêlant Benabar et Renoir, Big Brother et VDM.A découvrir ici.
Pour ma part, je suis resté fidèle à la doctrine « pop-up » avec mes deux contributions à retrouver ci-dessous (merci Chronos) : uriner et skater… vus par Foursquare et Marty McFly
Skate : de l’intemporalité des glisses urbaines
Une scène célèbre a contribué à la gloire de la trilogie Retour vers le futur. A deux époques différentes (1955 et 2015), le héros enfourche un skate pour fuir les voyous qui en veulent à sa peau (cliquer sur l’image pour voir la célèbre scène en Hoverboard)
Derrière ce clin d’œil, les glisses urbaines s’imposent, élément inévitable du paysage urbain. Point d’orgue de la métaphore : dans le premier épisode qui se déroule en 1955, les voyous enfourchent leur auto et finissent noyés dans le fumier suite aux acrobaties du héros. L’illustration douteuse de la suprématie des modes glissants dans la ville ?
Urine : la trace sublimée
Beaucoup se précipitent pour saluer la révolution des applications géolocalisées comme Foursquare, qui permettent de partager sa localisation à son réseau social. Mais certains restent sceptiques : n’est-ce pas simplement « l’équivalent digital de pisser dans la rue », comme le souligne un commentaire sur cet article de BusinessWeek ? Un autre complète :
« C’est comme uriner électroniquement sur une borne incendie. Si vous n’avez pas d’argent, vous « taguez » un coin de garage. Si vous en avez, vous « taguez » votre géolocalisation. »
L’urine serait donc un LBS avant l’heure, qui dépeint depuis des siècles la conquête de la ville par les citadins – au grand dam des riverains. Que l’on parle virtuel ou réel, la ville s’approprie dans ce marquage intensif de l’espace. J’avais parlé de « folksotopie » pour définir ces territoires urbains « augmentés » par l’éditorialisation des citadins, via les applications géolocalisées. « L’urotopie » désignerait alors son pendant odorant : des territoires embaumés par une envie pressante.
Note : Voici le texte sans additif, tel qu’il a été rédigé pour Chronos. Le sujet me tenant toutefois particulièrement à cœur, attendez-vous à retrouver très bientôt une « extended version » dans ces colonnes. L’u(ro)topie urbaine n’a pas dit son dernier mot !
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Le mot de la fin revient à Thierry Paquot :
« Chaque déambulation urbaine devient cueillette d’anecdotes. Chaque détour vous rend témoin d’une scène unique et inhabituelle. Qui d’entre nous refuse d’actionner son œil-caméra ? Pas moi, en tout cas, trop gourmand de ces saynètes, trop “bon public” pour les bouder, trop content qu’il se passe quelque chose, car finalement la grande ville se doit d’être à la hauteur de sa réputation, non ? Ces “petits riens urbains” sont autant de bénédictions laïques dans la grande communion des citadins… »
Comment résister à cette invitation ? A vous de jouer.
Les architectes serviront-ils encore à quelque chose dans la ville numérique ? C’est ce que l’on pourrait conclure en lisant – évidemment à contre-sens – cette brillante analyse, professée par le critique d’architecture Christopher Hawthorne dans le LA Times. Synthèse commentée.
Pour la faire courte (et ne pas citer la moitié du texte), Christopher Hawthorne se penche sur la profusion des écrans dans la ville – les écrans digitaux traditionnels, évidemment, mais aussi et surtout les mobiles et smartphones en explosion – qui « transforment chaque coin de rue en Timesquare ». Selon lui, ces écrans « créent un vortex capable d’absorber toute notre attention, rendant le design d’un bâti invisible voire hors de propos ».
Pour lui, les architectes peuvent se positionner dans la continuité de cet environnement digitalisé, à l’image de la Gateway Art Tower de l’architecte Eric Owen Moss, sur les façades de laquelle peuvent être projetées des animations artistiques. On retrouve la même idée dans les productions collaboratives jouant avec les lumières des façades (Pixels et gratte-ciel. L’ambiancement du quotidien).
A l’inverse, les architectes peuvent vouloir proposer une architecture plus contemplative, offrant aux citadins « un refuge face au vacarme digital de la ville« . Mais quelque soit l’orientation qui sera choisie, les architectes ne pourront rien contre les nouveaux usages de la ville permis par le mobile tels que la réalité augmentée (j’en ai déjà parlé : « un fantasme de vieux con ? »).
L’analyse est pertinente mais sent un peu le réchauffé, non ? Il faut attendre la fin pour croquer le meilleur ; je vous la laisse en version originale.
« As screens begin to cover more buildings, the city will become capable of effortlessly updating its architectural content. In the most extreme scenario, a sort of Marshall McLuhan-meets-« Blade Runner » fever dream, the skyline may begin, like television, to broadcast a continuous, all-encompassing present. Every building will be a contemporary building, carrying an up-to-date visual message… »
A quoi ressemblerait cette « architecture en streaming » ? L’exemple du N Building, de l’agence tokyoïte Terada design, exprime de manière caricaturale cette perspective d’une « architecture bavarde » : la façade est un QR code géant ; filmez ce code-barre 2D avec votre mobile et vous pourrez visionner les promos du magasin ou les tweets géolocalisés des chalands.
Christopher Hawthorne conclut sur une prophétie peu réjouissante :
« … which means that no building will be a historical building. Digital screens seem likely over time to render the architectural past fainter and fainter — and maybe even lead the city to forget itself. »
Quels sont horizons urbanistiques et architecturaux qui se dessinent derrière cette idée ? Peut-être ceux d’une architecture atonale et effacée voire absente – qui ne se passerait pas pour autant des architectes, est-il besoin de le rappeler ? -, dont les façades ne seraient que les supports vierges d’un contenu sans cesse réactualisé. A l’image de cette oeuvre en trompe-l’oeil partagée par mon ami Nico :
De mon côté, je suis émerveillé par cette vision de la ville streaming. En fond, les imaginaire du flux, du temps réel et surtout du liquide se dévoilent pour repenser l’architecture et l’urbanité. On aura le temps d’y revenir…!
pop-up urbain : une fenêtre qui s'ouvre sur la ville, invitant à renouveler notre vision de la ville à travers le regard que porte sur elle la culture populaire.