Archives pour novembre 2009

« C’est le phantasme de saisir la réalité sur le vif qui continue [...]. Surprendre le réel afin de l’immobiliser, suspendre le réel à l’échéance de son double. »

Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, « Hologrammes » (1981)

On pourra me reprocher d’entamer cette critique de la réalité augmentée en citant… un vieux con, justement. Je plaide coupable : mon scepticisme sur la question prendra sûrement des airs réac’.  Qu’importe, il fallait que ça sorte ^^

Mais d’abord : c’est quoi au juste la réalité augmentée ?

« La réalité est dite « augmentée » lorsque l’on superpose, en temps réel, un monde virtuel à la perception que nous avons de celle-ci. Elle complète notre vision de l’environnement qui nous entoure par l’ajout d’éléments fictifs dans une séquence d’images », selon dreamOrange.

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Exemple dans Watchmen (2009)

C’est toujours du latin ? Jetez donc un coup d’oeil à cette démonstration de l’appli iPhone Layar.

La réalité augmentée se donne des airs de science-fiction. C’est vrai… tout simplement parce qu’elle s’inspire directement des imaginaires futuristes dont regorge la culture pop des nineties et ses blips à tout-va. It’s over 9 000 !!!, comme dirait l’autre.

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Terminator II (1991), l’arrivée du T-800

Comme un air de déjà-vu, amarite ? Et l’on pourrait en citer mille autres. Difficile de ne pas y voir un cruel manque d’imagination de la part de concepteurs quadra-geeks gavés de SF kitsch. Alors, la réalité augmentée, un truc déjà has been ?

Il serait bien sûr stupide de se limiter à ces redondances culturelles pour en conclure que la réalité augmentée, ça ne sert à rien. En termes d’usages urbains, ces applications ouvrent de nombreuses perspectives – navigation piétonne, interactions sociales, publicités contextuelles… – dont la majorité n’ont d’ailleurs même pas encore été imaginées. Mais quelque chose me titille. Il y a d’abord un danger lié au filtrage marketing de nos mécanismes perceptifs – je renvoie à Freakosophy pour une explication bergsonienne plus détaillée.

Mais c’est aussi et surtout parce qu’elle ne peut répondre à ses promesses que la réalité augmentée me laisse dubitatif. Exemple avec le PDG de Layar lors de l’atelier Ville augmentée du PicNic 2009, restitué par Hubert Guillaud :

« En ajoutant une couche d’information sur la réalité, la réalité augmentée exige une autre expérience que le simple copié-collé de contenu d’un médium à l’autre. La réalité augmentée est un « médium d’expérience » et non pas seulement un jeu fonctionnel. »

Or il me semble justement que les applications de réalité augmentée se contentent – pour l’heure ? – d’agréger du contenu géolocalisé (Flickr, Wiki, Twitter ou autre), sans que l’environnement puisse être impacté par l’usager. Où est l’interaction ? Où est la fonction médiatrice ? Les applications de réalité augmentée telle qu’elles sont actuellement conçues semblent paradoxalement déconnectées de leur environnement. L’augmentation de la réalité me semble être une illusion, sinon un mensonge. C’est un peu ce que dit Kevin Slavin, répercuté encore une fois par Hubert Guillaud :

« Kevin Slavin rejette la définition d’espace augmenté, inventé par Lev Manovich en 2002 dans son article sur “La poétique de l’espace augmenté”, qui décrivait l’espace augmenté par la superposition d’informations numériques sur le champ visuel d’un utilisateur. Pour Slavin, l’espace urbain n’est pas augmenté par l’ajout d’information (il y en a bien assez) mais par les secrets qui s’y cachent. »

Et l’on revient à Baudrillard :

« [...] l’objet réel est censé être égal à lui-même [...] – et cette similitude virtuelle est en effet la seule définition du réel – et toute tentative [...] qui s’appuie sur elle ne peut que manquer son objet, puisqu’elle ne tient pas compte de son ombre (ce par quoi précisément il ne ressemble pas à lui-même), de cette face cachée où l’objet s’abîme, de son secret. Elle saute littéralement par-dessus son ombre, et plonge, pour s’y perdre elle-même, dans la transparence. (p. 161) »

A trop vouloir « densifier » la réalité, ne perd-on pas cette expérience du réel et de « l’ombre » que Slavin et Baudrillard tentent de mettre en avant ?

Mais qui sait ? Un jour peut-être, la réalité augmentée deviendra un véritable médium immersif tel que le promet van der Klein. Notre vie pourrait alors ressembler à ce que l’on voit dans Dennō coil, un anime nippon dont je reparlerai très bientôt [ EDIT : un an plus tard... : Dennō coil : l’invention du monde augmenté. ].

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NB : Le titre de ce billet est évidemment ironique, et renvoie ce joli texte d’InternetActu : La vie privée, un problème de vieux cons ?

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L’ultra-violence pathologique de Batman alimente depuis longtemps les débats quant au caractère « héroïque » du justicier masqué. Je vous invite à lire cette superbe analyse du personnage sur Freakosophy : Batman: héros hégélien de la refondation.

« Batman est donc avant tout un vengeur – un prisonnier infernal voué à accomplir éternellement les mêmes actes pour expier une faute qu’il ne comprend pas et qui remonte par-delà son origine. La figure de Batman n’est pas moderne, elle est antique voire archaïque. »

Ainsi, selon Freakosophy :

« Cette insuffisance [de la Loi] appelle donc un héros [au sens hégélien] [...] pour refonder la ville et permettre à cette dernière de sortir du cercle tragique des répétitions »

Malgré la qualité de l’analyse, mon avis diverge sur la conclusion, en particulier dans sa dimension urbanistique. Batman souhaite-t-il réellement sauver Gotham City ? L’ambiguïté qui lie Batman à ses super-vilains, Joker en tête1 est toute aussi valable à propos de Gotham City.

« Gotham City2 is Manhattan below Fourteenth Street at eleven minutes past midnight on the coldest night in November », résume Frank Miller. On a connu plus accueillant. C’est là qu’intervient le couple Batman/Bruce Wayne : si la mission du premier est de nettoyer la ville de ses criminels, le second déploie les milliards de son entreprise pour financer divers projets urbains, et notamment la reconstruction de la ville suite aux tremblements de terre et autres terroristes fous.

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Alors que l’on s’attendrait à voir Bruce Wayne, en bon « héros de la refondation », profiter de cette reconstruction pour karcheriser les quartiers les plus difficiles, le milliardaire semble choisir de perpétuer l’urbanisme défaillant de Gotham City, à l’origine de poches de criminalité que Batman combattra inlassablement. Comme le souligne io9 :

« Gotham City is always getting destroyed and reduced to Dresden-esque rubble, and Bruce Wayne rebuilds it again and again, just as miserable as before. »

Sans la violence urbaine des bas-fonds, les superhéros n’existent pas. io9 s’interroge d’ailleurs en conclusion :

« What would a narrative about superheroes look like if it took place in a relatively safe, friendly urban environment? »3)

Batman/Bruce Wayne semble paradoxalement le héraut de cette inertie urbaine qui englue Gotham City dans sa criminalité. Certains auteurs y voient d’ailleurs un choix politique :

Mark Badger and I [Gerard Jones] always saw Batman as not just an opponent of street crime but also as sympathetic to the little people who are exploited by the big people. Like poor people being displaced by rich people.

Dans cette dernière phrase, le scénariste désigne directement le processus de gentrification, ainsi défini par le géographe Jean-Pierre Levy :

« Phénomène à la fois physique, social et culturel en œuvre dans les quartiers populaires, dans lequel une réhabilitation physique des immeubles dégradés accompagne le remplacement des ouvriers par des couches moyennes »4

De nombreuses villes du globe connaissent depuis plusieurs années maintenant ce phénomène de gentrification (ou « boboïsation » pour les journalistes). A Paris, il s’agira par exemple des quartiers Oberkampf ou du Canal St Martin5. Si l’on connait les vertus de la gentrification – renouvellement urbain, amélioration de la qualité de vie, baisse de la criminalité -, de nombreuses voix s’élèvent en souligner le revers : l’éviction des classes populaires « historiques » vers les périphéries en raison de la hausse des loyers.

Le phénomène a profondément marqué la structure urbaine de New York avec la revitalisation de quartiers populaires tels que Greenwich Village ou Harlem. Gotham City étant le miroir assombri de New York, il semble logique que les auteurs s’emparent du sujet. Leur réponse dénote avec le discours traditionnels des autorités municipales. Batman sera ainsi amené à combattre plus ou moins directement divers gentrifieurs6, caricatures – ou métaphores ? – d’une élite qui confond renouvellement urbain et réhabilitation chirurgicale7.

  1. Le dialogue entre les deux protagonistes dans The Dark Knight est une excellente synthèse de cette ambiguïté relationnelle. On la retrouve évidemment dans le Batman de Burton : « chacun est en quelque sorte le géniteur de l’autre : ils ne sont pas frères mais pères siamois se regardant ainsi en miroir et étant l’un pour l’autre un stade de leur propre développement », comme l’explique très bien Freakosophy. []
  2. Le nom de Gotham City fait évidemment référence à Gotham, surnom populaire de New York depuis le 19e siècle. []
  3. On y reviendra dans un prochain billet ;- []
  4. Lévy J.-P., 2003, Article « gentrification », in Brun J., Ségaud M., Driant J-C., Dictionnaire de l’habitat et du logement. Paris, Armand Colin []
  5. J’ai réalisé mon mémoire de M1 sur le sujet : « Analyse socio-spatiale des pratiques ludiques en milieu gentrifié. Les lieux de convivialité sur le Canal St Martin ». []
  6. Cf. les quelques exemples donnés par io9 : Gotham City cannot be saved — or gentrified. Le scénario Batman Begins extrapole d’ailleurs cette dénonciation – j’y reviendrais dans quelques jours. Pour un regard moins pop, on lira « The new battle against gentrification » dans le… Gotham Gazette. Une bataille inégale, en l’absence de superhéros ? []
  7. Qui a dit « Le 104 » ? []

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Dénichée dans la dernière Revue du web des Inrocks

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Et si le réchauffement climatique nous faisait préférer les plages du Groenland à celles de Copa Cabana ? C’est l’une des géniales théories de Transit City (Quand le froid nous manquera) et il parait que ça n’enthousiasme pas vraiment les professionnels du tourisme… allez comprendre.

Quand le froid nous fera rêver
L’idée n’est pas nouvelle. Quelques jours après avoir lu l’article de Transit-City, je tombais justement sur ces quelques lignes :
« Ce qu’il n’avait jamais réussi à comprendre, c’est comment un homme qui passait le plus clair de ses jours sur les plages de l’Antarctique trouvait encore le temps d’établir des règles à propos de n’importe quoi.
Un jour, se dit-il, je vivrais comme Leo Bulero [richissime magnat de la drogue] ; au lieu de croupir à New York, par une température de 80 degrés centigrades…
Sous ses pieds le sol se mit à trépider. Le système réfrigérant de l’immeuble venait de se mettre en marche. Une autre journée commençait.
A travers les vitres de la cuisine, le soleil brûlant et hostile prenait forme derrière les ensembles de conapts qui cachaient l’horizon. Il ferma les yeux pour se protéger de la réverbération. Encore une journée qui promettait. »

Philip K. Dick, Le Dieu venu du Centaure (1965), p. 13

Et plus loin : des New Yorkais qui rêvent de neige (« Des tempêtes de neige, si l’on pouvait encore croire à de pareilles choses… dire qu’il y avait des endroits où il faisait froid », p. 20), une loi obligeant les citoyens à porter des blocs réfrigérants sur le dos, des vinyles qui se liquéfient lors d’une grande chaleur historique, une ville qui vit au rythme de la chaleur extrême (« Il y avait longtemps que les facteurs ne se risquaient plus dehors en plein jour », p.14)…

Espérons pour nous qu’il ne s’agit que de science-fiction. Malheureusement, cela semble devenir réalité. Sans mauvais jeu de mot (enfin, un peu), ça fait froid dans le dos.

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Il n’y a pas que le rap qui parle des banlieues. Les Pet Shop Boys, icônes des eighties, ont proposé leur vision électro-lancinante dans le magnifique Suburbia (1986), inspiré d’un film éponyme sorti deux ans plus tôt. Le clip, superbe, reprend justement des images du film.

Difficile de ne pas voir dans ces images une annonce des émeutes de LA, qui enflammeront les suburbs californiennes six ans plus tard. « I only wanted something else to do but hang around », disent les Pet Shop Boys. Ce ne sont pas les premiers – et certainement pas les derniers – à rappeler que l’ennui est le principal moteur des violences urbaines (il faut écouter « Un été à la cité », peut-être la plus belle ode rapologique à l’ennui, pour en prendre pleinement la mesure.)

Pour l’anecdote : on retrouve le geste du « je tape un bâton sur les murs de ma banlieue » (premières images du clip) dans deux autres clips mettant en scène la violence urbaine : l’ultra-violent Stress et Come to daddy – dont Stress s’inspire énormément. Deux autres beaux exemples qui rappellent que la banlieue ne se limite pas à la « culture hip-hop » (pour ce qui en reste).

Note : le titre de ce billet fait référence au film Ma 6-T va crack-er (1997), un classique des « films de cités ».

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