La réalité augmentée, un fantasme de vieux cons ?
Publié par Philippe Gargov dans Réalité augmentée, Technologies, Urbanité, tags: Baudrillard /, Dennō coil /, Terminator /, Watchmen /« C’est le phantasme de saisir la réalité sur le vif qui continue [...]. Surprendre le réel afin de l’immobiliser, suspendre le réel à l’échéance de son double. »
Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, « Hologrammes » (1981)
Mais d’abord : c’est quoi au juste la réalité augmentée ?
« La réalité est dite « augmentée » lorsque l’on superpose, en temps réel, un monde virtuel à la perception que nous avons de celle-ci. Elle complète notre vision de l’environnement qui nous entoure par l’ajout d’éléments fictifs dans une séquence d’images », selon dreamOrange.

Exemple dans Watchmen (2009)
C’est toujours du latin ? Jetez donc un coup d’oeil à cette démonstration de l’appli iPhone Layar.
La réalité augmentée se donne des airs de science-fiction. C’est vrai… tout simplement parce qu’elle s’inspire directement des imaginaires futuristes dont regorge la culture pop des nineties et ses blips à tout-va. It’s over 9 000 !!!, comme dirait l’autre.
Terminator II (1991), l’arrivée du T-800
Comme un air de déjà-vu, amarite ? Et l’on pourrait en citer mille autres. Difficile de ne pas y voir un cruel manque d’imagination de la part de concepteurs quadra-geeks gavés de SF kitsch. Alors, la réalité augmentée, un truc déjà has been ?
Il serait bien sûr stupide de se limiter à ces redondances culturelles pour en conclure que la réalité augmentée, ça ne sert à rien. En termes d’usages urbains, ces applications ouvrent de nombreuses perspectives – navigation piétonne, interactions sociales, publicités contextuelles… – dont la majorité n’ont d’ailleurs même pas encore été imaginées. Mais quelque chose me titille. Il y a d’abord un danger lié au filtrage marketing de nos mécanismes perceptifs – je renvoie à Freakosophy pour une explication bergsonienne plus détaillée.
Mais c’est aussi et surtout parce qu’elle ne peut répondre à ses promesses que la réalité augmentée me laisse dubitatif. Exemple avec le PDG de Layar lors de l’atelier Ville augmentée du PicNic 2009, restitué par Hubert Guillaud :
« En ajoutant une couche d’information sur la réalité, la réalité augmentée exige une autre expérience que le simple copié-collé de contenu d’un médium à l’autre. La réalité augmentée est un « médium d’expérience » et non pas seulement un jeu fonctionnel. »
Or il me semble justement que les applications de réalité augmentée se contentent – pour l’heure ? – d’agréger du contenu géolocalisé (Flickr, Wiki, Twitter ou autre), sans que l’environnement puisse être impacté par l’usager. Où est l’interaction ? Où est la fonction médiatrice ? Les applications de réalité augmentée telle qu’elles sont actuellement conçues semblent paradoxalement déconnectées de leur environnement. L’augmentation de la réalité me semble être une illusion, sinon un mensonge. C’est un peu ce que dit Kevin Slavin, répercuté encore une fois par Hubert Guillaud :
« Kevin Slavin rejette la définition d’espace augmenté, inventé par Lev Manovich en 2002 dans son article sur “La poétique de l’espace augmenté”, qui décrivait l’espace augmenté par la superposition d’informations numériques sur le champ visuel d’un utilisateur. Pour Slavin, l’espace urbain n’est pas augmenté par l’ajout d’information (il y en a bien assez) mais par les secrets qui s’y cachent. »
Et l’on revient à Baudrillard :
« [...] l’objet réel est censé être égal à lui-même [...] – et cette similitude virtuelle est en effet la seule définition du réel – et toute tentative [...] qui s’appuie sur elle ne peut que manquer son objet, puisqu’elle ne tient pas compte de son ombre (ce par quoi précisément il ne ressemble pas à lui-même), de cette face cachée où l’objet s’abîme, de son secret. Elle saute littéralement par-dessus son ombre, et plonge, pour s’y perdre elle-même, dans la transparence. (p. 161) »
A trop vouloir « densifier » la réalité, ne perd-on pas cette expérience du réel et de « l’ombre » que Slavin et Baudrillard tentent de mettre en avant ?
Mais qui sait ? Un jour peut-être, la réalité augmentée deviendra un véritable médium immersif tel que le promet van der Klein. Notre vie pourrait alors ressembler à ce que l’on voit dans Dennō coil, un anime nippon dont je reparlerai très bientôt [ EDIT : un an plus tard... : Dennō coil : l’invention du monde augmenté. ].

NB : Le titre de ce billet est évidemment ironique, et renvoie ce joli texte d’InternetActu : La vie privée, un problème de vieux cons ?





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