Archives pour mai 2010

Pour un profane comme moi, l’héritage de Robert Venturi et Denise Scott Brown pourrait se résumer en un mot : canard, en référence à l’architecture « canard » qu’ils définissent dans leur ouvrage Learning from Las Vegas (1972). L’architecture « canard » désigne principalement ces bâtiments, échoppes ou magasins dont le contenu se confond avec le contenant ; plus largement, on étendra le terme à l’ensemble des productions dont le kitsch assumé laisse perplexe (exemples).

Dans le dernier numéro de criticat, revue d’architecture dont je vous toucherais mot en fin d’article, l’architecte et historien Valéry Didelon revient sur cette problématique en la confrontant à quelques superproductions récentes :

« Aujourd’hui, à l’heure de la circulation en temps réel des données, l’architecture semble bien au contraire définitivement passée de l’autre côté de l’écran. La plupart des bâtiments conçus par les artistes mentionnés [dans l'article cité] ne sont pas des machines à communiquer, mais l’objet même de la communication. Ce ne sont plus des supports d’image, comme dans les années quatre-vingt dix, mais des icônes en soi, imaginées dès l’origine de manière à circuler dans les revues et magazines, à la télévision et sur Internet. L’architecture devient un contenu plutôt qu’un contenant, une pure information promotionnelle et auto-référentielle dont la fiabilité pose de plus en plus problème. »

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Note : si le sujet est bel et bien différent, ces propos résonnent fortement avec les problématiques pointées il y a quelques mois dans l’article Ecrans et ravalement de façade, où je revenais sur le concept « d’architecture en streaming ». On nage ici en plein dedans, au sens littéral. On retrouve notamment dans ces deux analyses l’idée peu réjouissante d’un effacement de l’architecture en tant qu’objet « bavard » :

« Dans ce contexte de médiatisation extrême [...], on peut s’interroger sur les moyens qui s’offrent aux maîtres d’oeuvre pour éviter un repli funeste de l’architecture sur elle-même. Comme les Venturi l’ont fait il y a quarante ans en plaidant pour l’étude du paysage ordinaire, c’est probablement hors de la discipline [l'architecture] qu’il faut chercher de quoi la renouveler. Et c’est grâce à la capacité des édifices à communiquer directement avec le public, et non par médias interposés, que l’architecture pourra continuer de jouer un rôle social singulier. »

Valéry Didelon, « L’architecture crève l’écran »

in Criticat numéro 5, mars 2010

Je ne peux évidemment que souscrire à cette conclusion, appartenant moi-même à cet environnement disciplinaire autre ;-)

Un mot sur criticat : éditée par l’association éponyme, la revue criticat propose une analyse critique et engagée des enjeux de l’architecture moderneLe numéro 5 (mars 2010), dans lequel j’ai pioché cette citation, propose notamment un excellent dossier sur le retour du « faux en architecture » :

« Face aux métropoles émergentes, les capitales du Vieux Monde s’efforcent aujourd’hui de consolider leur identité et leur notoriété. Lorsqu’elles ne font pas appel à l’imagination futuriste des « starchitectes » du moment, elles se retournent vers leur passé. Ici et là fleurissent les reproductions « à l’identique » de monuments disparus, certains depuis très longtemps. Ce phénomène pose de nombreux problèmes historiques et esthétiques, et révèle bien des paradoxes. »

Avec des titres aussi alléchants que « La résurrection des Tuileries, ou la tentation de l’hyperréalité » , il est évident que vous y trouverez votre bonheur !

Un grand merci à Pierre Chabard, l’un des membres de Criticat, rencontré lors d’un séminaire de l’ENSA Nantes.

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Dans la série « parcourir la ville autrement », voici la version 18+ ! Le Kabukicho audio guide1 vous invite ainsi à découvrir les coins chauds du Tokyo nocturne : un périple entre love hotels et bars à hôtesses qui réjouira les amateurs de japorneries. J’écrivais il y a quelques semaines que « l’homme habillé est un GPS comme les autres » ; à n’en pas douter, la femme déshabillée en est un autre !

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Rien de si surprenant dans cette initiative : les quartiers chauds sont depuis toujours de hauts lieux touristiques, et le Japon ne déroge pas à la règle. La version « audio guide » présentée ici donne toutefois une dimension supplémentaire à ces tribulations coquines, participant à la construction sensitive de l’imaginaire érotique du quartier. Une hétérotopie comme une autre ;-)

Et parce que le sujet me tient à coeur, vous pourrez bientôt lire ici un billet consacré à la pornographie urbaine. Ville & gonzo, même combat ? Vous le saurez bientôt. Et histoire de patienter, je vous invite à lire les excellents manuels de pornosophie rédigés par les amis de Freakosophy.

  1. Attention, le site est relativement NSFW. Bien entendu, je tiens à préciser que je suis tombé dessus de manière totalement fortuite ! []

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En complément du billet consacré aux villes mobiles dans la culture populaire1, quelques illustrations sauriennes du britannique Andy Council :

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Andy-Council-Bathuanadon

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On ne peut que constater une nouvelle fois l’aspect agressif et menaçant de ces villes mobiles. Il est grand temps que l’occident fasse sa psychanalyse à l’égard du nomadisme !

PS : Illustrations découvertes dans le superbe mais onéreux « Villes imaginaires et constructions fictives : quand l’art s’empare de l’architecture« , que je ne peux que vous conseiller. J’y piocherai de temps à autres quelques oeuvres à vous présenter !

  1. Note : Billet initialement publié sur le Laboratoire des Villes invisibles de la Radio Suisse Romande []

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La guérilla douce du PARK(ing) Day, initiée par les joyeux drilles californiens de REBAR il y a quelques années maintenant, fait (enfin) des émules dans les capitales européennes. Le principe : investir légalement les places de stationnement vacantes afin d’interroger la notion d’espace public urbain.

La légèreté des premiers jours cède peu à peu la place aux investissements plus « sérieux », comme en témoignent les déclinaisons européennes menées par le collectif I Park Art, « projet de guérilla créative urbaine visant la ré-appropriation de l’espace public [en l'occurrence, des parkings] par l’action artistique ». Chaque artiste est ainsi invité à payer sa place de parking pour quelques heures, le temps d’exposer ses oeuvres aux citadins les plus curieux.

L’ambition est on ne peut plus louable : « à travers l’utilisation partiale de cet espace pour des expositions temporaires d’art, on amplifie la possibilité de développer le phénomène que la sociologie urbaine définit par la serendipity, c’est à dire la capacité de provoquer l’étonnement par quelque chose d’inattendu ».

La version parisienne aura lieu ce samedi 22 mai dans le 11e (plus d’infos sur la page Facebook du projet). Vous m’y croiserez peut-être prenant quelques photos !

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Note : J’avais assisté pour Chronos à une présentation de quelques initiatives du collectifs REBAR lors de la conférence Ville créative – Ville collaborative, qui concluait le cycle 2009 du programme SmartCity. Le compte-rendu est disponible ici : Les artistes et la ville, un mariage de raison.

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« Un samedi, 7 heures du matin, sur un mur aveugle du 3ème arrondissement de Paris. Une façade aux codes architecturaux du quartier, occupant 10 cm d’espace public, est montée et collée en trente minutes. Presque 4 ans plus tard, l’adresse existe toujours. Régulièrement tagée, elle est nettoyée par la ville. »


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Julien Berthier en collaboration avec Simon Boudvin
Les spécialistes (2006)
Bois, peinture, colle, 220 x 200 x 10 cm environ


L’artiste ne précise pas comment l’oeuvre doit être interprétée, chacun y verra donc ce qu’il y cherche. Je la raccroche pour ma part au « jeu d’adresses » (v. plus loin) qui caractérise nos sociétés nomades, et à la vacuité croissante de l’adresse fixe domiciliaire comme référent social unique des citadins.

L’intérêt de l’oeuvre réside d’ailleurs autant dans son principe (la simulation effective d’une adresse fixe) que dans son étonnante pérennité !

spécialistes

Merci à Renalid qui est allé fouiner sur Google Street View, emballé comme il se doit par cette création originale ! C’est aussi lui qui m’a partagé ce lien sur lequel on peut lire :

« Julien Berthier et Simon Boudvin remettent en jeu l’apparence de l’espace urbain et la possibilité pour une entreprise artistique de s’immiscer dans la ville. Jusqu’à ce que les services de nettoyage, en enlevant les tags inscrits sur la porte quelques mois après la pose de la façade, avalisent l’existence de l’adresse. [...] La matérialisation d’une adresse réelle pour abriter une profession apparemment fictive crée un non-lieu qui ne relève ni de l’utopique, ni de la pratique. »


Clément Dirié, « Le Non-Lieu Commun »

A quand le jumelage du 1bis rue Chapon avec la ville d’Argleton ? ;-)

Dans la même veine, jetez un oeil à son « Balcon additionnel » (2008), « service de greffe d’un balcon en plastique de style haussmannien pour tout type d’architecture ». De la simulation architecturale comme on l’aime !


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Note : Je dois mon intérêt pour ce « jeu d’adresses » des enseignements de Bruno Marzloff et de l’équipe Chronos. Mon premier texte Chronos traitait d’ailleurs de ce sujet ; l’accès au texte est réservé aux membres du Groupe Chronos, mais vous pourrez toutefois consulter sur ce lien l’introduction, qui pose à mon avis plutôt bien le problème :

« L’adresse a cessé d’être unique et sédentaire : elle est multiple, polymorphe et de plus en plus mobile. Elle est aussi compliquée, elle veut tout et ses contraires : la liberté, la simplicité, la multiplicité, l’agilité et la sécurité en prime. Le nomadisme contemporain repose sur la capacité du nomade à jouer de ces différentes adresses pour définir sa joignabilité. La mobilité devient un jeu d’adresse et oblige à concevoir des modèles d’adressage innovant. Quels services imaginer pour y répondre ? Et d’abord quelle analyse en faire ? »

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Mon cher @Max_Puissant m’a gentiment envoyé cette jolie illustration qui compare quelques maps géantes tirées de jeux vidéo récents. Rien d’exhaustif, puisqu’il manque de nombreux jeux (RPG nippons, notamment) et que certaines maps plus vastes ne sont même pas représentées… mais c’est largement suffisant pour se faire plaisir !

Large-Video-Game-Worlds

L’illustration est semble-t-il basée sur ce classement (attention, on compte en miles). Il aurait peut-être été plus pertinent de mettre à part les maps 100% urbaines (qui appartiennent essentiellement à des jeux automobiles), mais bon…

Si la géographie vidéoludique vous intéresse, jetez un oeil à la page Ludotopies… et n’hésitez pas à y participer !

Merci à Max :-)

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