L’autopsie des publicités pour smartphones et tablettes Samsung continue ! Après avoir décortiqué l’ambivalent idéal urbain que promeuvent ces spots (c’est un euphémisme), intéressons-nous cette fois au rapport qu’elles entretiennent avec les écrans eux-mêmes, plongés dans une contexte urbain qu’ils finissent pas concurrencer… Un décryptage loin d’être anodin, car à l’instar de M. Jourdain : le marketing Samsung fait de la prospective urbaine sans le savoir, et c’est bien là son plus grand intérêt.
Tout est subtilement résumé dans cette première publicité pour la tablette Galaxy Tab (encore elle). Si le spot invite à focaliser son regard sur l’écran, placé au centre à la manière d’un first person shooter, le décor urbain des premières secondes mérite que l’on s’y attarde. Partant d’un environnement de quartier d’affaires traditionnel, on atterrit ainsi dans un décor aux allures vintage voire anachroniques.
Outre le filtre pastel dont je ne comprends pas franchement l’utilité, c’est surtout le tramway séculaire, les voitures de collection et même le look preppy-retro des passants qui retiennent l’attention.
Pourquoi présenter une technologie « de pointe » (réalité augmentée, géolocalisation, etc.) dans un décor à ce point suranné ? S’agit-il de souligner le caractère innovant de la tablette, par comparaison avec l’environnement dans lequel elle s’inscrit ? Si c’est le cas, admettons que c’est loin d’être subtil… voire contre-productif ? En effet, de là à n’y voir qu’une vaine tentative de faire diversion pour masquer le peu d’innovation de ladite tablette, il n’y a qu’un pas – que je ne évidemment franchirai pas…
Mais le plus intriguant dans ce décor réside dans sa volonté à nous faire croire qu’il s’agit de New York. Alors qu’habituellement, les publicitaires se contentent de quelques taxis jaunes ou d’un plan sur l’entrée d’un métro, facilement identifiables, le spot choisi ici d’afficher son identité territoriale grâce aux panneaux indiquant la direction de Broadway ou Central Park.
Concluons cette belle année 2011 par une superbe publicité1 … à consommer avec la modération qu’exige la trêve hivernale.
Une ode à la ville-orchestre (évidemment), certes assez lisse mais pas dénuée d’inventivité. On y voit clairement la pénétration du hacking urbain et du détournement dans l’imaginaire de la ville (qu’est-ce d’autre que « remixer la ville », sinon un mash-up ludique créé par les doigts d’un citadin touche-à-tout ?), porté notamment par des créations efficaces telles que le piano/passage-piétons (inspiré par le piano-marche de Volkswagen ?)
Au côté de ces remix relativement light, vous noterez la place qu’occupe l’ambiancement des façades, marotte des publicitaires en 20112 : ambiance techno, sons et lumières sous BPM, qui se traduit logiquement à coup d’enluminures sur tours de verre. Un chouïa regrettable à mon goût. On est d’ailleurs assez loin de la version flashmob de la campagne, plus humaine et diurne que le spot, mais finalement bien moins créative. L’occasion en tous cas de relire ces deux (vieux) billets sur cette « ville en streaming » qui s’annonce à grand renfort de marketing in situ : Pixels et gratte-ciels, et Ravalement de façades.
Par contre, on est encore loin de ma ville idéale : déjà parce que j’écoute de la meilleure musique (… ou pas…) ; ensuite et surtout parce que la mienne serait sponsorisée par de la bière, et non du whisky ! :D
Joyeux réveillon à toutes et à tous !
Publicité découverte pour la première fois en Bulgarie, et je ne pense pas que ce soit un hasard… Je ne l’ai pas vue passer en France, quelqu’un peut me le confirmer/infirmer ? [↩]
Je ne compte plus le nombre de campagnes utilisant la ville-écran, d’ailleurs souvent sans grand culot. [↩]
[Note de Philippe Gargov : Good news, everyone ! [pop-up] urbain a le plaisir et l’honneur d’entrer dans la ronde des Vases Communicants à l’invitation de Jérôme Denis, co-auteur de l’excellent Scriptopolis consacré à « l’écrit et ses mondes » (qui m’a d’ailleurs inspiré les billetssuivants).
Pour cette première, j’accueille donc son collègue David Pontille dans un beau texte consacré à l’écologie graphique des aéroports. Vous pouvez aussi aller lire chez eux ma contribution sur la so-called « solidarité citoyenne », et retrouver la liste complète des blogs participant aux Vases communicants par ici.]
Un écran de plus. Depuis le développement de l’informatique en réseau, les technologies de l’information et de la communication prennent de plus en plus la forme d’écrans disposés dans divers lieux urbains. Certains viennent simplement remplacer des panneaux d’affichage, jusqu’alors faits de feuilles de cellulose ou de tôle émaillée, tandis que d’autres fleurissent pour divulguer toutes sortes de données, dorénavant jugées importantes, voire indispensables, pour circuler ou habiter les espaces publics. Ce déploiement d’écrans est parfois poussé jusqu’à une forme de frénésie : il arrive que certains d’entre eux soient installés avant même d’être dotés de quelconque éléments informationnels, leur seule présence étant l’enjeu principal pour leurs promoteurs…
Objectif : tenter de montrer comment se traduit concrètement cette digitalisation de l’espace urbain, auprès du grand public qui n’en connait souvent que le versant médiatique ultra-technocentré (l’auto-proclamée « smart city », par exemple). Pour cette raison, nous avons tous les trois tenté d’insister sur la réalité « ordinaire » de la ville numérique, loin de visions fantasmées issues de la science-fiction (ce qui n’empêche pas de s’en servir, évidemment).
A titre personnel, de nombreuses réflexions évoquées à l’antenne reprennent mes concepts « d’utopie pudique« , déjà formulés lors d’un atelier-concept à Télécom Paritech en mars dernier. Pour des raisons de droits d’auteur, je ne peux pas vous diffuser le texte accompagnant la présentation. Mais vous trouverez toutes les explications nécessaire dans l’émission et dans la présentation ci-dessous !
Cliquez ici pour écouter l’émission (39 minutes). Encore merci à Joseph Confavreux pour son invitation !
En ce printemps de salonsdulivre multiples, les eBooks sont sur toutes les lèvres, on assiste à l’évolution progressive des projets de liseuses mais aussi des perspectives ouvertes par le numérique. Mais bien souvent c’est souvent la même rengaine que l’on entend. Or la géolocalisation, notamment dans un contexte urbain, est l’une de ces technologies qui ouvre la voie à d’autres usages.
Il s’agit au fond de prendre ces opportunités comme un moyen de dépasser le modèle actuel de “livre numérique” bien souvent compris comme banale transposition d’un contenu existant d’un support (papier) vers un autre (numérique).
Comment cela pourrait-il se traduire ? Que se passe-t-il lorsque l’on croise géolocalisation et lecture numérique ?
Quelles interfaces imaginer pour retranscrire l’hybridation déjà bien réelle des espaces physiques et virtuels ? La question aiguise depuis des décennies l’appétit des auteurs de science-fiction. Parmi les solutions récurrentes, les lunettes de réalité augmentée occupent le haut du podium. Dernier exemple en date, le fabuleux dessin animé japonais Dennō coil (2007), dont je souhaite vous parler depuis plus d’un an (mea culpa pour le retard…).
« Dans un futur proche [2026, pour être précis], dans la ville japonaise de Daikoku. Le principe de la réalité augmentée fait désormais partie intégrante du quotidien de cette petite ville qui, à part cet ajout de l’informatique directement dans la vie urbaine, ressemble à n’importe quelle ville du Japon contemporain. Sauf pour les enfants, qui n’hésitent pas à utiliser des équipements à la limite de la légalité pour s’amuser avec la couche informatique de leur ville : animaux virtuels, virus, et surtout les « dennou megane », une paire de lunettes leur permettant d’interagir avec cette autre réalité. » (via)
Ne vous fiez pas à son caractère volontairement enfantin : bien qu’a priori destinée à une jeune public, la série propose différents niveaux de lecture ainsi qu’une certaine intensité dramatique, notamment dans sa seconde partie (on sent d’ailleurs l’héritage « ghibli-esque » de ses créateurs). Vous n’avez donc aucune raison de passer à côté :-)
« Do places have memories and how shall we treat and question them? »
En français : « Si les lieux ont des souvenirs, comment les traiter, les questionner ? » En une simple phrase, The Pop-Up City explicitait l’une des problématiques majeures de la ville numérique : « l’éditorialisation » de l’espace urbain grâce aux services de marquage géolocalisés.
Chaque seconde qui passe densifie en effet un peu plus les données numériques rattachées à un lieu. Ici, un mobinaute fait connaître son bar préféré en s’y checkant via Foursquare ou facebook Places. Là, un autre poste sur Flickr ou Twittpic une photo géolocalisée, qu’il commente en quelques lignes. Etc, vous avez compris l’idée : « Like / Comment / Share » : issues des réseaux sociaux, ces pratiques débordent de la Toile pour investir la ville, portées par l’ambition séculaire des citadins à marquer l’espace de leur empreinte.
Le phénomène n’est pas nouveau. On pourrait remonter aux premiers « tags de ville », repérés par Chronos il y a déjà des années ; mais il s’agissait là d’usages micros, réservés à une minorité technophile (les fameux early adopters). Il prend une ampleur différente lorsque l’on bascule dans l’ère de « l’homme-cyborg » : massification des terminaux et avec elle, démocratisation des usages1.
Les services se multiplient et surtout se diversifient ; autant de méta-données qualitatives (commentaires, humeurs, etc.) ou quantitatives (check-ins) qui viennent densifier la « mémoire » des lieux et donc leur substance. Comme l’explique le toujours-génial Thomas Jamet sur Influencia :
« En explorant, en répertoriant tous les endroits existants, en les «inventant» (au sens où l’on «invente» un trésor, où on le découvre), ces explorateurs urbains «dé-couvrent», «dé-mystifient», «dé-masquent» et révèlent des lieux, parfois cachés, aux yeux de tous. Ils font passer des pans entiers de la ville de Nature à Culture. Il y a quelque chose d’encyclopédique dans Foursquare et consorts. [...]
Il semble que les lieux se découvrent une vie autonome grâce à la «socialisation» et à l’interactivité [via les services de checking, Foursquare et facebook Places]. C’est comme si la ville et le territoire prenaient vie sous nos yeux. Il suffit de voir la carte de facebook Placespour s’apercevoir que la ville s’illumine, que le territoire entier devient un peu plus vivant à chaque fois qu’un utilisateur «check-in», s’inscrit, ou découvre un lieu. »
15 octobre 2010 : Foursquare dépassait les 4 millions d’utilisateurs dans le monde, pour 200 millions de check-ins au total. Je n’ose même pas chercher les chiffres actualisés… [↩]
Le « pouvoir de révélation » de la culture populaire n’en finit pas de me surprendre, alors même que j’ai choisi d’en faire mon métier (et donc le fil rouge de ce blog). Le dernier exemple en date provient de la série Community1, plus précisément de l’épisode S02E04 : Basic Rocket Science2
Dans cet épisode, une parodie d’Appolo 13, les principaux personnages se retrouvent après moult péripéties en rase campagne, incapables de savoir où ils sont… mais devant impérativement être retrouvés par leur université, avec qui ils sont en communication. Ces derniers leur demandent alors ce qu’ils distinguent par le hublot (Abed : « What do you see, gang ? »).
Alors que l’on s’attend à une scène classique dans laquelle les personnages tenteraient de faire comprendre leur localisation par indices (« je vois une vache / un relief montagneux », ou ce genre de choses déjà vues et revues ailleurs), le personnage principal s’approche du hublot… et sort son smartphone, avant d’annoncer dans un silence religieux : « We are in… Coldwater ».