Début janvier, Chronos a inauguré son blog avec un billet enchanteur, à base de métaphores poissonnières sur l’écosystème des mobilités urbaines. Le principe : « l’observation de nos amis de la mer pourrait nous en apprendre sur certains comportements repérés chez une variété d’homo urbanus mobilis apparue à l’ère actuelle du Cénozoïque : le skateur. »
Le poisson-pilote à ceci de particulier qu’il est un des rares de son gabarit à cohabiter avec de grands prédateurs sans compromettre sa sécurité et en profitant de la force des ondes hydrodynamiques générées par ses cousins pour favoriser sa propre locomotion.
L’analogie fonctionne : lancés sans protection à vive allure au sein des flux mécaniques, zigzaguant avec adresse entre les mastondontes d’acier, saisissant la carapace de l’un d’entre eux pour se propulser un bref instant, prenant appui sur une autre pour corriger sa trajectoire, sautant légèrement au-dessus des obstacles de chaussée qui contrarient sa lancée, le skateur se réapproprie avec grâce l’énergie produite par ses prédateurs potentiels, qui en deviennent les alliés d’un trajet.
Et de conclure sur le changement de regard qu’autorise cette analogie pertinente concernant la place du skateur dans l’écosystème urbain :
Faut-il militer pour la réinsertion de cette espèce dans un milieu urbain adapté ? La question mérité d’être posée, d’autant qu’elle nous permet d’interroger sous un angle original l’organisation de l’écosystème routier de nos villes ainsi que la domination de la voiture, reine de la jungle décidément peu partageuse de son espace vital.
Je n’aurais pas su mieux dire. Outre sa poésie, cette métaphore résonne avec celle de la « ville-aquarium », brièvement abordée ici pour évoquer la « ville liquide ». On repense ainsi aux superbes illustrations bruxelloises des Baleines publiques, où le poisson-pilote aurait toute sa place, aux côtés des poisson-chats et autres requins des bas-fonds.
[Avant-propos : J'ai eu le plaisir de participer au Festival Livresse de Charleroi (14e édition !), organisée par Le Vecteur et consacrée à la ville disséquée pendant quatre jours par artistes, militants, ethnologues, poètes ou skateurs. Une matière de premier choix pour quelques notes en vrac que je publierai dans les prochains jours. Premier épisode aujourd'hui.]
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De skate, il en était justement question lors de la première discussion-débat consacrée aux « cultures urbaines, skateboard, et lifestyle » où j’intervenais aux côté de trois artistes venus présenter leurs court-métrages : Sylvain Robineau et Guillaume Noyelle pourQui sera le maître, et Juan Aïzpitarte pour Trans. N’ayant pas réussi à retrouver ce dernier sur la toile, seul le premier film sera présenté ici, accompagné de quelques commentaires issus de la discussion.
Synopsis : « Le skateboard est à la fois un moyen de locomotion et un outil de jonglage fabuleux. La ville, formidable aire de jeu pour le skateur, est aussi la scène où évoluent les quatre personnages de ce film. [...] Qui sera le maître ? »
Les trente minutes de ce court-métrage entremêlent le plaisir de la fiction (une sympathique histoire de couple et de philosophie taxi-logique) et la qualité pédagogique du documentaire, grâce aux excellentes interventions de l’artiste Raphaël Zarka qui reprend ici ses analyses sur le skateboard (cf. en particulier La conjonction interdite et Chronologie lacunaire du skateboard).
Résultat : Cette vraie-fausse émission de radio rythme le film dont on ressort non seulement le sourire au lèvres mais de surcroît la tête pleine de questions… Que l’on soit d’ailleurs un expert des la ville ès « glisses urbaines » ou non, on est sûr d’y apprendre quelque chose. Pour être honnête, plus le film avançait et plus je me demandais ce que j’allais trouver d’intelligent à dire une fois sur scène, vu que Zarka avait déjà tout si bien expliqué ;)
Et justement, vu que je me retrouve grosso modo dans l’ensemble de ses analyses, je n’aurais pas particulièrement de commentaires à faire pour cette fois ! Rapidement, ce que j’ai essayé de dire pendant la discussion :
SO FOOT : « L’avenir du corps des footballeurs passe par celui des danseurs », disait Robert Duverne…
Philippe DECOUFLÉ : Ce serait une bonne chose, en effet. Ce qui me marque chez les footballeurs, c’est l’importance du flegme : on voit bien, chez les joueurs comme Benzema par exemple, que ça joue ailleurs, cette gestion de la vitesse et des décélérations [...]
Interview de Philippe Découflé dans So Foot n°87 (juin 2011), p. 92.
Propos recueillis par Brieux Férot.
Remplacez maintenant « footballeurs » par « piétons » voire « homo mobilis »…. Vous y lirez, en filigrane, le nouvel imaginaire de la mobilité urbaine qui se construit actuellement autour de la marche et de l’intermodalité. En football comme en mobilité, tout repose en effet sur la capacité du joueur/citadin à faire varier le rythme de son mouvement, à maîtriser le couple vitesse/lenteur pour mieux s’adapter aux fluctuations du terrain.
Et c’est très certainement Zidane, à travers ce magnifique portrait arty, qui exprime le mieux cette aptitude innée à accélérer/décélérer selon les situations. Tel un piéton augmenté, entre dérive maîtrisée et déplacements instinctifs…
L’instantanéité est appelée à devenir la norme de nos déplacements et plus généralement de nos rapports au temps. Elle exprime une aptitude à s’adapter aux fluctuations, accélérations et ralentissement du cours temporel ; un propulseur de mobilités intuitives et adaptatives.
[...] Xavi [et Benzema] serait donc le modèle de l’homo mobilis de demain ?
En résumé, si l’avenir des footballeurs passe par celui des danseurs, l’avenir des piétons passe quant à lui par celui des footballeurs ! Rendez-vous ce soir pour France – USA en Coupe du Monde féminine, histoire d’observer le futur de la mobilité urbaine en action ; -)
Pertinent et impertinent, il nous embarque loin des clichés habituels (= le Vélib' écolo-bobo) pour nous dévoiler la vraie valeur du vélo en partage : le sentiment, si précieux, d'appartenir à un club. Un club de losers, certes, mais un club quand même, qui cimente la communauté des vélibeurs nocturnes. Si les communicants pouvaient s'en rendre compte...
Au passage, on retrouve des thématiques qui me sont chères, notamment la dimension "ludique" des courses urbaines, petits défis persos lancés pour s'enchanter le quotidien. Bref, que du bon. Cliquez ici pour lire le billet original, et n'hésitez pas à faire part de vos commentaires !]
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Deux heures du matin. Je peine à rouler droit le long du boulevard Richard Lenoir, perché sur mon Vélib’ à usage unique. Je manque de me vautrer chaque fois que je me retourne pour vérifier si je ne suis pas sur le point de me faire emboutir par un conducteur trop imbibé. C’est là que je me fais dépasser par un trio de vingtenaires en t-shirts. Ils me font un signe de remerciement. Merci de quoi ? D’être une loque qui avance au ralenti ? Mon corps se réveille, la réserve d’urgence d’adrénaline réveille mes muscles et je me mets à pédaler, en danseuse, pour les rattraper. Le trio me voir venir et se redresse comme un seul homme. La chaussée est mouillée, les feux derrière nous au vert, mais une course s’est lancée jusqu’au bout de la ligne droite. Game ON !
- Ce truc du temps c’est compliqué, ça m’attrape par tous les bouts. Je commence à me rendre compte peu à peu que le temps c’est pas comme une bourse qu’on remplit à mesure. Je veux dire que même si le contenu change, il ne peut entrer dans la bourse qu’une certaine quantité et après ça, adieu. Tu vois ma valise, Bruno ? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures ; eh bien, imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’est pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue ; la musique et tout ce que je pense dans le métro.
- Dans le métro ?
- Eh oui, mon vieux, a dit Johnny d’un air sournois. Le métro, Bruno, c’est une grande invention. Quand tu prends le métro, tu te rends compte de tout ce qui pourrait entrer dans ta valise. Peut-être que ça n’est pas dans le métro que j’ai perdu le saxo. Peut-être…
[...]
- Il vaut mieux pas tout mélanger, dit-il au bout d’un moment. Je l’ai perdu, n’en parlons plus. Mais le métro m’a aidé à découvrir le truc de la valise. Tu sais, cette histoire de choses élastiques, c’est très bizarre, c’est un machin que je sens partout. Tout est élastique, mon vieux, et les choses qui paraissent dures c’est qu’elles sont d’une élasticité….
Il se concentre.
- … D’une élasticité retardée, ajoute-t-il de façon inespérée.
Julio Cortázar, « L’homme à l’affût »
in Les armes secrètes, p. 118-119
- Comment est-ce qu’on peut penser un quart d’heure en une minute et demie ? Je te jure que ce jour-là je n’avais pas fumé la moindre cigarette, pas le moindre petit morceau de…, ajoute-t-il comme un enfant qui s’excuse. Et ça m’est arrivé d’autres fois depuis et maintenant ça m’arrive même tous les jours. Mais, ajoute-t-il d’un air rusé, c’est seulement dans le métro que je peux m’en apercevoir parce que le métro c’est comme si on était à l’intérieur d’une pendule. Les stations c’est les minutes, tu saisis, c’est votre temps à vous, celui de maintenant, mais je sais, moi, qu’il en existe un autre et j’ai pensé, pensé, pensé…
Julio Cortázar, « L’homme à l’affût »
in Les armes secrètes, p. 124-125
Une magnifique réflexion à l’état brut sur le temps des mobilités, en lien avec le concept du ma qui me fascine tant…
Vous avez bien lu : le foot est un formidable témoin de notre rapport à la mobilité. Qui l’eût cru ? Ce faisant, le ballon rond devient un excellent outil pour comprendre (et surtout faire comprendre) le nouveau paradigme de « l’homo mobilis » dans lequel s’inscrivent aujourd’hui nos déplacements plurimodaux. Vous êtes sceptiques ? Démonstration dans ce billet à vocation pédagogique qui s’adresse autant aux experts de la mobilité qu’à ceux du ballon rond ;-)
1970-2000 : l’essor de la valeur « mouvement »
La première similitude tient dans l’évolution remarquable des valeurs « positives » attachées tant au football qu’à la mobilité. Ainsi, si la valeur ‘vitesse’ a longtemps tenu le haut du pavé, elle s’est vu progressivement supplantée par la valeur ‘mouvement’ au cours des dernières décennies. Comme je l’écrivais dans une chronique Owni,
Nos sociétés sont fondées sur l’idée que le mouvement – qu’il soit rapide ou non, soutenable ou non, vivable ou non – est nécessairement positif.
Cette valorisation du mouvement – dont je critique l’hégémonie, cf. paragraphe suivant – se vérifie dans nos mobilités (cf. la « saine mobilité » et « l’injonction au mouvement » de Scriptopolis), et plus généralement dans l’ensemble de notre société occidentale, de la flexibilité du travail au butinage amoureux. S’il est difficile de dater l’essor de la valeur ‘mouvement’, on remarquera que celui-ci a accompagné l’essor du libéralisme dans la vieille Europe. Autrement dit, le ‘mouvement’ règne depuis la fin des Trente Glorieuses suite à la crise de 1973, culminant dans les années 1990-2000 (pensez aux goldenboys toujours « dans le move »…)
Le football n’en est évidemment pas exclu. Comme l’écrivait le site de référence tactique Zonal Marking à propos du mouvement « sans ballon », considéré comme une tendance majeure du football des années 2000 :
Le Mouvement n’est pas une nouveauté dans le football ; comme l’a souligné Jonathan Wilson dans « Inverting The Pyramid » [sur l'évolution des tactiques footballistiques], la principale qualité de la légendaire équipe hongroise qui battit l’Angleterre 6-3 en 1953 reposait sur la tendance des joueurs hongrois à quitter leurs positions naturelles [dézoner] et à permuter avec leurs partenaires, de manière à embrouiller l’adversaire qui ne savait alors plus qui ils étaient supposés marquer.
Mais il semble y avoir une résurgence de la popularité et de l’importance du « bon mouvement » dans les années récentes [années 2000].
[pop]servatoire d'urbanités : études et conseil en prospective urbaine. Cabinet de tendances spécialisé dans les imaginaires de la ville de demain, en particulier numérique.