L’autopsie des publicités pour smartphones et tablettes Samsung continue ! Après avoir décortiqué l’ambivalent idéal urbain que promeuvent ces spots (c’est un euphémisme), intéressons-nous cette fois au rapport qu’elles entretiennent avec les écrans eux-mêmes, plongés dans une contexte urbain qu’ils finissent pas concurrencer… Un décryptage loin d’être anodin, car à l’instar de M. Jourdain : le marketing Samsung fait de la prospective urbaine sans le savoir, et c’est bien là son plus grand intérêt.
Tout est subtilement résumé dans cette première publicité pour la tablette Galaxy Tab (encore elle). Si le spot invite à focaliser son regard sur l’écran, placé au centre à la manière d’un first person shooter, le décor urbain des premières secondes mérite que l’on s’y attarde. Partant d’un environnement de quartier d’affaires traditionnel, on atterrit ainsi dans un décor aux allures vintage voire anachroniques.
Outre le filtre pastel dont je ne comprends pas franchement l’utilité, c’est surtout le tramway séculaire, les voitures de collection et même le look preppy-retro des passants qui retiennent l’attention.
Pourquoi présenter une technologie « de pointe » (réalité augmentée, géolocalisation, etc.) dans un décor à ce point suranné ? S’agit-il de souligner le caractère innovant de la tablette, par comparaison avec l’environnement dans lequel elle s’inscrit ? Si c’est le cas, admettons que c’est loin d’être subtil… voire contre-productif ? En effet, de là à n’y voir qu’une vaine tentative de faire diversion pour masquer le peu d’innovation de ladite tablette, il n’y a qu’un pas – que je ne évidemment franchirai pas…
Mais le plus intriguant dans ce décor réside dans sa volonté à nous faire croire qu’il s’agit de New York. Alors qu’habituellement, les publicitaires se contentent de quelques taxis jaunes ou d’un plan sur l’entrée d’un métro, facilement identifiables, le spot choisi ici d’afficher son identité territoriale grâce aux panneaux indiquant la direction de Broadway ou Central Park.
Quelles alternatives proposer face à une vision techno-centrée des futurs urbains ? Sujet brûlant, tant la démocratisation de la « ville hybride » dans le paysage politico-médiatique s’accompagne principalement d’imaginaires stéréotypés, hâtivement résumés par l’équation simpliste mais efficace : « ville numérique = smart city = ville intelligente = ville idéale ». Une vision que je suis évidemment loin de partager, le souci venant à mon sens de ce que l’on met derrière ce fameux smart. Parle-t-on d’optimisation à outrance grâce aux technologies – comme c’est souvent le cas aujourd’hui -, ou bien de quelque chose de plus subtil ?
J’ai eu le plaisir de discuter de ce sujet ce lundi soir, lors d’un scénario pour l’avenir organisé par Angers Technopole autour de la problématique suivante : « Ville numérique, complexe, sans limite… entre utopie et réalisme ? » Dans mon baluchon, une (longue) présentation au cours de laquelle j’ai proposé le concept de « clever city » – la « ville astucieuse« , en écho à la « ville agile » -, afin de contrer celui de la « smart city« , largement dominant et d’ailleurs pas franchement approprié. Un glissement sémantique qui ne fait que recouvrir une réalité partagée par nombre de mes collègues ((la liste serait longue, mais on mettra Nico, Fabien, Boris, Emile, Loïc, ou Bruno dans le paquet, puisque c’est grâce à leurs réflexions que ces idées ont mûrit dans ma tête)), défenseurs réguliers d’une autre vision de la ville numérique.
Quelques commentaires rapides, tant ce clip rebondit à merveille sur de nombreux points évoqués ici.
Alors que cette succession aurait pu laisser croire à un éloge des modes motorisés, la fin du clip pointe du doigt la vanité du culte de la vitesse ; en filigrane, il rappelle que tout individu « motorisé » reste aussi et surtout un piéton, au final… Pas forcément très subtil, mais rafraîchissant dans un univers rapologique prompt à se laisser séduire par le chant des sirènes automobiles…
On regrettera juste que le vélo soit complètement absent du clip (malgré sa présence relative dans la culture hip-hop), témoignant sûrement de son absence générale dans l’imaginaire collectif des mobilités… Mais c’est quand même un comble pour un clip réalisé par une boîte baptisée « La petite reine » ! ;-)
On remarquera aussi, sur cette image, comment Orelsan détourne avec intelligence l’imaginaire de l’homme « augmenté » – loin des clichés techno-gadgeto-kitchs que l’on a l’habitude de voir dans les clips prétendument futuristes.
Souvenez-vous : il y a quelques mois, je proposais sur ce blog le concept de thanatopraxie urbaine :
Il s’agirait donc d’imaginer des objets ou des services urbains permettant de mettre en scène, dans l’espace public de la cité, la mémoire de ces morts
Plus précisément,
il s’agira de mettre les morts ‘à disposition’ des vivants. Pour cela, il convient de rendre les avatars des morts ‘présentables’ ; pas pour leur bon plaisir, mais afin de les rendre utiles aux utilisateurs qui souhaiteraient entrer en interaction avec leurs ‘mémoires’. Autrement dit, il s’agira de les rendre opérants et ‘interactivationnables’.
L’application moscovite Death Revealer en est (à ma connaissance) l’une des premières applications concrètes. Imaginée par l’agence Leo Burnett Russie pour le magazine The Village, l’application mêle habilement la réalité augmentée exploitée à des fins artistico-militantes (comme ici), avec les concepts du Crash-vertising, dont le cynisme n’a d’égal que l’intelligence comique.
Comme souvent avec la réalité augmentée (voire ici), l’idée est d’une telle simplicité qu’on se demanderait presque pourquoi cela n’a pas été fait avant. Et dans le cas présent, pourquoi cela n’a pas été fait par une institution responsable de la sécurité routière…
[ Avant-propos : J'ai eu l'honneur et le plaisir d'intervenir le 16 mars dernier (oui, ça remonte) à un atelier-concept consacré aux « imaginaires de la ville hybride », et piloté par la chaire Modélisation des Imaginaires de Télécom Paritech. L'occasion d'y poser les premières briques d'une réflexion qui me tient farouchement à coeur : comment sortir de la panne d'imaginaires qui touche la prospective occidentale, en particulier sur la question de la ville numérique ? Dénoncer cette panne est une première étape, mais il ne faudrait pas s'arrêter là. Quelles pistes envisager pour construire d'autres imaginaires ?
J'avais proposé ce matin-là un « plaidoyer pour une utopie pudique » : une utopie de l'ordinaire qui réinvente les imaginaires du quotidien, à défaut d'imaginaires extravagants qui font rêver les foules. Cette réflexion a depuis fait son chemin ; j'ai notamment eu l'occasion d'en reparler sur France Culture avec Alain Renk et Nicolas Nova, et les plus fidèles d'entre vous remarqueront que j'utilisais déjà la citation de Cynthia Fleury qui structure ma chronique de Lift Marseille pour la Gaîté Lyrique.
Vous avez donc là un premier embryon de ce « plaidoyer » qu'il reste à consolider lors de prochaines tribunes et interventions (comme ici autour du concept de thanatopraxie urbaine). Tout n'est donc pas parfait, mais c'est suffisant pour entamer la discussion, non ? N'hésitez pas à partager vos réflexions en commentaires. ]
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Plaidoyer pour une utopie de l’ordinaire.
De l’homme-cyborg à la ville hybride
Les mots sont souvent porteurs de sens. Le choix de la formule « ville hybride » comme problématique de cet atelier témoigne par exemple d’un changement de regard sur l’intégration croissante du digital dans l’espace urbain. L’expression est en effet relativement récente ; il y a quelques mois encore, les conférences et articles sur le sujet se bornaient à évoquer une trop vague « ville numérique » en construction. Depuis peu, celle-ci semble en passe d’être supplanté par la toute aussi obscure « ville hybride ». Que désigne-t-on donc sous ce terme ? Et surtout, que traduit cette évolution sémantique ?
Les dictionnaires nous apprennent que le terme « hybride » désigne en premier lieu l’animal ou la plante issu du croisement d’espèces ou de lignées différentes. Plus largement, le Larousse évoque un assemblage « d’éléments disparates ». Certes, mais qu’est-ce à dire lorsque l’on s’attaque à la question urbaine ? Une première lecture voudrait que l’on y voie le croisement du « virtuel » dans l’espace du « réel » (les termes sont en réalité peu appropriés, comme l’ont montré les intervenants de la journée CiTIC consacrée au sujet). Plus exactement, cette première définition désigne la multiplication, dans l’espace urbain, de terminaux, capteurs, réseaux et interfaces numériques, qu’ils soient personnels ou collectifs, cachés ou non, etc.
Il est toujours fascinant de voir comment la pop-culture se réapproprie les outils numériques, en particulier Google Maps / Google Street View, contribuant à la réinvention des imaginaires cartographiques contemporains (l’une d’une des quatre grandes thématiques de ce blog).
Aux côté des jeux vidéo (voir ici, là ou là), les industries musicales et publicitaires apparaissent logiquement comme deux acteurs essentiels de ces détournements créatifs. Je pense notamment au superbe projet The Wilderness Downtown, réalisé l’an passé par Google pour promouvoir l’album Suburbs d’Arcade Fire (et primé aux Lions cannais dans la catégorie Cyber)
C’est aujourd’hui au tour de la chaîne britannique Channel 4 de s’illustrer avec ce clip hip-hop promouvant une série d’émissions consacrées aux cultures urbaines. On y retrouve donc graffiti, skate-board, breakdance et autres avatars traditionnels de la street-culture. Mais le vrai tour de force tient dans le détournement de Google Street View, « augmenté » pour l’occasion. Tout simplement bluffant (merci Juliana !)
Objectif : tenter de montrer comment se traduit concrètement cette digitalisation de l’espace urbain, auprès du grand public qui n’en connait souvent que le versant médiatique ultra-technocentré (l’auto-proclamée « smart city », par exemple). Pour cette raison, nous avons tous les trois tenté d’insister sur la réalité « ordinaire » de la ville numérique, loin de visions fantasmées issues de la science-fiction (ce qui n’empêche pas de s’en servir, évidemment).
A titre personnel, de nombreuses réflexions évoquées à l’antenne reprennent mes concepts « d’utopie pudique« , déjà formulés lors d’un atelier-concept à Télécom Paritech en mars dernier. Pour des raisons de droits d’auteur, je ne peux pas vous diffuser le texte accompagnant la présentation. Mais vous trouverez toutes les explications nécessaire dans l’émission et dans la présentation ci-dessous !
Cliquez ici pour écouter l’émission (39 minutes). Encore merci à Joseph Confavreux pour son invitation !
Et si les morts contribuaient à redonner vie à nos sociabilités urbaines ? La proposition peut paraître étrange, j’en conviens… Et pourtant, l’idée semble répondre avec une certaine pertinence à quelques enjeux majeurs de la ville hybride, et notamment à la question qui nous anime tous : comment recréer du lien social (en particulier intergénérationnel) dans la ville moderne ?
Ma proposition, que je vais tenter d’expliciter après l’avoir brièvement exposée ici, consiste à croiser la quête de ‘l’immortalité numérique’ (cf. transhumanisme) aux fameuses folksotopies conceptualisées sur ce blog (= contributions géolocalisées contribuant à étoffer la ‘mémoire’ subjective rattachée à un lieu).
Et parce que les néologismes sont toujours utiles pour rendre compte de ces concepts encore flous, j’ai baptisé « thanathopraxie urbaine » cette invitation à repeupler la ville de nos ancêtres d’outre-tombe (c’est un presque-néologisme, en réalité). Vous voulez en savoir plus ?
Ville-fantômes
Tout est né d’une visite en Bulgarie à l’automne dernier. Comme je l’avais raconté ici, j’avais été marqué (pour ne pas dire traumatisé) par la coutume de mes compatriotes à afficher les faire-parts de décès dans la rue, au vu et au su de tous. Notez bien : il ne s’agit pas de localiser les faire-parts sur des panneaux réservés à cet effet (souvent sur les places de villages ou à proximité de lieux de culte, comme ici en Crète), mais bel et bien d’afficher les nécrologies un peu partout dans la ville : sur les portes, les poteaux électriques, les arbres, j’en passe et des meilleurs. Étranges images, où les photos des morts se battent en duel avec des pubs automobiles…
Seulement voilà : passé ce premier sentiment de malaise, on se rend progressivement compte que ces fantômes urbains témoignent surtout d’un attachement encore vivace aux sociabilités de voisinage, essentielles dans la Bulgarie post-soviétique (qui n’avait pas que des défauts, faut-il le rappeler). Autrement dit, la publicisation des morts dans la ville participe à la consolidation du lien social…