On peut en rire ou en pleurer, mais la hype du vélo tient finalement à peu de choses : du désir, et de la sensualité. Et ça tombe bien, cela fait des décennies que le marketing auto nous montre la voie. Il ne reste plus qu’à s’en inspirer pour transformer le paradigme des mobilités ; heureuse ironie…!
Mais en attendant de voir les acteurs responsables des mobilités douces prendre leur courage à deux mains pour s’emparer de cette culture porno/chic, on a le temps de voir venir…
Un petit effort, collègues français : montrez-nous que les Russes n’ont pas le monopole du cul !
[Avant-propos de Philippe G. : Débouchez le champagne : [pop-up] urbain vient de fêter ses deux ans ! Pour marquer le coup sans forcément regarder dans le rétroviseur, j’ai invité mes divers « guides spirituels » à venir s’exprimer, avec leurs mots, sur trois oeuvres pop ayant contribué à transformer leur relation à la ville et la manière dont ils la traitent dans leurs réflexions. L’objectif : les remercier pour leur soutien durant ces deux années, évidemment ; mais aussi décloisonner les réflexions de ce blog en ouvrant le champ des sources qui l’inspirent à d’autres regards… Premier de ces « poptraits » avec Bruno Marzloff, fondateur et directeur du Groupe Chronos.
Pour ceux qui ne le savent pas, j’ai débuté dans le métier en tant qu’apprenti chez Chronos, et Bruno a donc été mon premier employeur (et accessoirement, le seul à ce jour ^^) C’est là-bas que je me suis frotté aux problématiques qui sont aujourd’hui celles de [pop-up] urbain, et les réflexions que vous y lisez aujourd’hui n’auraient probablement pas vu le jour sans l’influence, le soutien et la patience de Bruno (et de la séduisante équipe qui l’accompagne ;-) Il était donc plutôt logique que cette série de poptraits s’ouvre avec sa plume.
Vous remarquerez assez vite que Bruno n’a toutefois pas souhaité suivre le format proposé, héhé. Plutôt que de chroniquer trois oeuvres pop, il a en effet préféré faire du ‘Marzloff’ dans le texte… pour mon plus grand plaisir. Car c’est précisément cette plume et cette manière de penser qu’il m’a transmis, et que j’essaye de transposer ici à la ‘Gargov’ ;-) Un superbe texte qui, j’en suis certain, vous inspirera autant que moi. Merci à lui pour ça, et bonne lecture !]
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Bien entendu, je ne me coulerai pas précisément dans l’injonction des trois œuvres. Pas rebelle, mais un pas de côté pour mieux ajuster. Inutile d’aller chercher très loin des inspirations. Et déjà, une première référence évidente se présente « Les glaneurs et la glaneuse » de la réalisatrice Agnès Varda avec une philosophie que je partage : « Retenir ce qui passe ? non, jouer (avec ce qui se passe) ». A la réflexion, le plus intéressant de nos métiers réside dans notre capacité à réinterpréter ce que nous glanons au quotidien. C’est offert à chacun, mais chacun ne s’en saisit pas forcément, ni de la même façon. Ma réflexion est moins marquée par des œuvres que par des images glanées qui s’allument, rebondissent, ricochent et souvent se perdent. Parfois, elles révèlent une pensée latente, elles excitent un raisonnement qui s’élaborait doucement dans un coin, elles en constituent des métaphores, des prolongements, des suggestions ou elles se proposent comme des invitations à pousser plus loin.
Pertinent et impertinent, il nous embarque loin des clichés habituels (= le Vélib' écolo-bobo) pour nous dévoiler la vraie valeur du vélo en partage : le sentiment, si précieux, d'appartenir à un club. Un club de losers, certes, mais un club quand même, qui cimente la communauté des vélibeurs nocturnes. Si les communicants pouvaient s'en rendre compte...
Au passage, on retrouve des thématiques qui me sont chères, notamment la dimension "ludique" des courses urbaines, petits défis persos lancés pour s'enchanter le quotidien. Bref, que du bon. Cliquez ici pour lire le billet original, et n'hésitez pas à faire part de vos commentaires !]
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Deux heures du matin. Je peine à rouler droit le long du boulevard Richard Lenoir, perché sur mon Vélib’ à usage unique. Je manque de me vautrer chaque fois que je me retourne pour vérifier si je ne suis pas sur le point de me faire emboutir par un conducteur trop imbibé. C’est là que je me fais dépasser par un trio de vingtenaires en t-shirts. Ils me font un signe de remerciement. Merci de quoi ? D’être une loque qui avance au ralenti ? Mon corps se réveille, la réserve d’urgence d’adrénaline réveille mes muscles et je me mets à pédaler, en danseuse, pour les rattraper. Le trio me voir venir et se redresse comme un seul homme. La chaussée est mouillée, les feux derrière nous au vert, mais une course s’est lancée jusqu’au bout de la ligne droite. Game ON !
Comment rendre les modes doux plus attractifs, en particulier la marche et le vélo ? Éternelle et vaste question, à laquelle chaque acteur du milieu tente de répondre en valorisant qui les économies financières, qui les économies d’énergies (pour faire court). Malheureusement, il semble que ces arguments peinent à véritablement séduire les foules1.
Et quand bien même certains annoncent en masse être prêts à quitter leur automobile, il faut que ce foutu principe de réalité vienne tout gâcher un an plus tard et quelques euros le baril en moins. Bref, économie et écologie ne semblent pas suffire pour inscrire durablement les mobilités douces dans les mentalités de nos concitoyens. Alors, comment on fait ?
[Note : ce texte a été rédigé pour Owni, dans le cadre d'un beau triptyque sur les mobilités urbaines : la suite ici (par Sylvain Lapoix) et là (par votre aimable serviteur). Je me suis par ailleurs permis de reprendre les commentaires originaux, afin que tout le monde puisse en profiter. Le billet original est à lire ici ; mes autres contributions sont à découvrir là. Encore merci à Owni pour leur aide, leurs corrections et surtout leur amitié !]
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La vitesse, c’est le mal
“La vitesse physique de déplacement vous fige. On est inerte, délatéralisé. Oui, les œillères, c’est la vitesse”, prêche Paul Virilio dans un entretien fleuve accordée à VICE. “Au secours ! Tout va trop vite !”, titre de son côté Le Monde Magazine pour résumer un peu hâtivement (lol) une excellente interview du sociologue allemand Hartmut Rosa, auteur d’un essai sur “l’accélération” de nos sociétés (La Découverte). Le rappeur Oxmo Puccino, enfin, complète notre trio de Sages avec ces lyrics tirées de Demain peut-être (vers 3’10”) :
“On se dématérialise, devenons matérialistes Et on ne réalise pas que tout va si vite Mais la vitesse n’emmène pas loin, A quoi bon s’élever pour Tourner en rond ?”
Point commun de ce podium “vitessophobe” ? Vous l’aurez compris : la vitesse c’est le mal, et le progrès technique est sans surprise jugé coupable de cette accélération vertement critiquée (ils ne sont évidemment pas les seuls). Il serait difficile de leur donner tort, du moins sur le constat. À vrai dire, comment pourrait-on contredire Hartmut Rosa quand il rappelle que “le temps a anéanti l’espace. Avec l’accélération des transports, la consommation, la communication, je veux dire “l’accélération technique”, la planète semble se rétrécir tant sur le plan spatial que matériel. Des études ont montré que la Terre nous apparaît soixante fois plus petite qu’avant la révolution des transports. Le monde est à portée de main.”Thank you, Captain Obvious ! Car la critique de la vitesse fait rarement dans la subtilité, et nos sages enfoncent des portes grandes ouvertes.
[Extraits d'un billet publié pour le Groupe Chronos, avec la contribution de l'équipe]
N’en déplaise aux grosses cylindrées de certains clips, le vélo est au cœur de la culture hip-hop.
En 1986 déjà, KRS-One s’en servait pour impressionner ces dames :
Ridin’ one day on my freestyle fix
Jammin’ to a tape Scott Larock had mixed
I said to myself this tape sound funky
Ridin’ past the 116th street junkie
Thought I saw Denise but I was only assumin’
Took another look and that butt was boomin’
Did a little trick on my freestyle fix
KRS-One, The P is free
Alors, quand le hip-hop et le vélo s’associent pour approprier la ville, le résultat est plutôt… croustillant ! A Louisville, on enseigne l’usage des portes-vélos en musique. A New York, les vélos se transforment en d’impressionnants sound-systems immortalisés par Katie Callan. Le vélo a réussi à s’imposer dans la street culture et ne démérite pas face aux moteurs vrombissant. Rien d’étonnant pour une culture profondément urbaine !
Et si c’était au tour des automobilistes de risquer leur vie ?La provocation est de Transit-City, qui traduit avec justesse le basculement en cours dans les villes européennes, voire même américaines1. Hier, une voiture hégémonique qui régnait sans partage sur l’espace urbain et son aménagement. Et depuis peu, un renversement : la « ville vivable » (livable city en vo) s’impose pour beaucoup comme nouvel idéal urbain. Piétons et cyclistes partent à l’offensive et revendiquent leur droit à la rue… et à la sécurité. L’idée est certes séduisante, on en est encore loin. L’épineuse question de la cohabitation des modes est plus que jamais d’actualité.
Exemple à Lisbonne, où l’essor du vélo nécessite aujourd’hui de nouvelles infrastructures. La biennale Experimentadesign 09 invitait les architectes à plancher sur le sujet en imaginant un pont réservé aux cyclistes. Les résultats du concours sont disponibles depuis peu. Je laisse aux curieux le soin de fouiller les projets gagnants, je m’attarderai ici sur la mention spéciale. Baptisée « High speed car ramp« , le projet de l’équipe Tiago Barros + Jorge Pereira retourne délicieusement la consigne originale. Les illustrations se passent de commentaires.
Dans un récent dossier consacré aux imaginaires de l’automobile, Bruno Marzloff et moi-même avions proposé la métaphore du « tapis volant » pour inspirer les valeurs de l’auto du futur2. On est ici en plein dedans !
Le projet exprime deux inversions. La première est évidente et donne son titre au billet de Transit-City, inutile donc d’y revenir en détail. « Aux fous du volant, les cyclistes reconnaissants« , aurait-on pu écrire.
La seconde inversion est plus subtile – et peut-être un peu capillo-tractée, à vous de me le dire en commentaire. Le projet ne se réduit pas à une jolie provocation sur la coexistence des modes. En filigrane, c’est bien l’imaginaire viril de l’automobile qui est ici malmené. La première image est révélatrice. Comme le souligne Transit-City, le projet s’inspire en partie des grandes courses poursuites que nous a offert le 7e art3. On peut surtout voir d’évidentes références aux shows de cascadeurs qui font de bonheur des ruraux américains. Tout y est : le maillot de foot US, la voiture directement tirée de « Shérif fais-moi peur » (merci Nico) :
Les qualités sportives de l’auto – qui font toute sa virilité – sont tournées en dérision par l’absurdité du projet. La démarche est identique dans cette autre illustration.
L’injonction du panneau (« Please go faster… ») parodie la valeur vitesse, qui a fait les beaux jours de la voiture et qui est aujourd’hui l’une des causes de son dénigrement. « Drivers are expected to accelerate – burning more gas – which is provided by Galp Energia »4, dit le projet. Belle ironie, à l’heure où le coût du pétrole mène dans le mur le modèle du tout automobile.
En les exploitant jusqu’à l’absurde, cette vision caricature les imaginaires traditionnels de l’auto dominante. On retrouve inconsciemment cette même idée dans Trackmania, le jeu de course auto le plus original et le plus fun de ces dernières années (qui fêtera bientôt ses six ans). Là encore, la sportification de l’auto est poussée à l’extrême dans des concours de cascades imaginés par les joueurs – les « freestyle cups ».
Sans le vouloir, Trackmania désacralise la mythologie de l’objet automobile. La voiture s’auto-parodie en sublimant ses excès, pour n’être plus au final qu’un jouet manipulable à l’envi. Et si c’était ça, le futur de l’auto ?
Pour aller plus loin : le numéro 4 d’IG Magazine consacre un beau dossier à l’histoire du jeu de course, depuis les premières bornes d’arcade jusqu’aux derniers jeux de rally. Les premières pages sont disponibles en .pdf (Quand le jeu vidéo inventa la roue).
« A l’inertie d’une automobile écrasée sur l’asphalte, au rêve perdu de la vitesse et de la puissance, se substitue l’image d’un mode léger et souple. Nissan nous souffle un imaginaire perpétuant le fantasme d’Icare : la légèreté planante d’une voiture-skateboard, pour illustrer le possible d’une voiture urbaine. A Melbourne, le service d’autopartage Flexicar a déjà pris le nom et l’image de cette légèreté. Elle est l’essence de la ‘livable city-car‘, le tapis volant du nomade ». Chronos, Les imaginaires de l’auto nécessaire [↩]
La firme pétrolière lusophone est partenaire du concours, via sa fondation de promotion des mobilités durable. On retrouve son logo dans la première image. [↩]