Parfois, parfois, la réalité dépasse une fiction tellement prévisible, qu’on pensait sincèrement que personne ne serait assez con pour la concrétiser un jour. L’avantage, dans ces moments de facepalm, c’est que tous les contre-arguments servant à démontrer la stupidité d’une telle « innovation » sont déjà prêt-à-l’emploi depuis des années, grâce à quelques prospectivistes plus avisés que leurs collègues inventeurs.
De quoi s’agit-il cette fois-ci ? d’une application a priori très louable : un système GPS spécialement destiné aux piétons, dont Microsoft vient d’obtenir le brevet (pourtant déposé en 2007). Ce qui en soi une excellente chose si l’on souhaite véritablement développer la marche urbaine, parent pauvre de la navigation augmentée – malgré quelques tentatives intéressantes n’ayant malheureusement pas la force de frappe d’un tel géant. Sa spécificité ? Le système permettra ainsi d’optimiser la recherche d’itinéraires grâce à l’intégration de diverses données géotaguées :
Microsoft a donc conçu un système capable d’ajuster l’itinéraire d’une personne en fonction de différents facteurs comme la possibilité de spécifier un point d’arrêt. Le calcul est effectué en fonction de l’historique des déplacements de l’utilisateur mais également en recueillant plusieurs informations périphériques comme la météo locale, les statistiques de criminalité ou des données démographiques, relate Clubic.
Vous avez sûrement tilté, comme moi, sur ces dernières informations… Des statistiques de criminalité, vraiment ? Les médias ont sauté sur l’occasion. Jamais en panne d’inspiration, 7sur7 pose ainsi les pieds dans la platitude, en annonçant dans son titre la vertu fondamentale de l’application : « éviter les quartiers chauds »1, pour le pauvre piéton sans défense que l’on vous suppose être.
Et bien évidemment, on parle des quartiers chauds les moins « chaleureux »… Parce que malheureusement, personne ne s’est encore décidé à créer un vrai GPS pour trouver des quartiers rouges ! cf. aussi Du fantasme à la carte [↩]
Des grenades à Liège, des kalash’ à Marseille… Ça y est, la guerre se rapproche (enfin) de mon imaginaire urbain ! C’est pas trop tôt : je commençais à m’impatienter, à force de voir les chars n’envahir que des villes dans lesquels je ne me reconnaissais pas, si proches et pourtant si éloignées de mon référentiel haussmannien : Balkans, Afrique du Nord et équatoriale, Proche- et Moyen-Orient (voire banlieues franciliennes de l’autre côté du mur périphérique…) Drame de ma vie, comme l’expliquait parfaitement mon mentor Tyler Durden :
« On est les enfants oubliés de l’Histoire, les mecs. On n’a pas de but ni de vrai place. On n’a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre Grande Guerre est spirituelle, notre Grande Dépression, c’est nos vies. »
Malheureusement, hors contextes historiques ou post-apocalyptiques (à l’image des Fils de l’Homme plongés dans un Londres dystopique), la présence de la guerre dans un environnement urbain « familier » (= de mégalopole occidentale), et surtout CONTEMPORAIN, reste somme toute assez rare. Etat des lieux non-exhaustif mais garanti de qualité supérieure, histoire de former nos imaginaires si ternes à l’idée d’une ville occidentale enfin militarisée (pour aller plus loin : Comment les militaires pensent la ville, chez Transit-City)
Commençons par le 7e Art. Il ne me vient rien d’autre en tête que le magistral Southland Tales, qui prend pour décor un Los Angeles ultra-sécuritaire à l’heure d’une hypothétique 3e Guerre Mondiale (cf. le Mega Zeppelin survolant la ville) Si vous avez d’autres exemples, n’hésitez pas à les partager en commentaires !
Comme souvent dans ces cas-là, il vaut mieux se tourner vers d’autres univers pop, moins soucieux de préserver leur image, pour assouvir ses fantasmes de villes explosives.
J’ai toujours été fasciné par les campagnes Nissan Qashqai et leur slogan « Urban proof », qui présente – non sans un certain culot/cynisme – la voiture victime d’une ville toujours plus hostile à son égard - et qui le lui rend bien [sur ce sujet : Quand la voiture fait boum, ainsi que Le terrain de jeu d'une auto en panne de sens sur cette tendance du "survival racing" dans les jeux vidéo]. Ces campagnes Nissan sont d’ailleurs à mon sens l’un des meilleurs témoins des rapports croissant entre voiture et jeux vidéo (on y reviendra). Et surtout de la croisée de chemins devant laquelle se trouve le marketing automobile, puisqu’on y perçoit à la fois l’héritage d’imaginaires obsolètes (l’automobile surpuissante qui s’impose à la ville) et dans le même temps une certaine forme d’auto-ironie jubilatoire et salvatrice.
Le dernier spot de la série vient de sortir sur les tubes (diffusion TV prévue janvier prochain) et ne déroge pas à la règle. Le slogan choisi pour annoncer la campagne est d’ailleurs sans équivoque : « Nissan Qashqai is back in town… and is gonna mess with the city. Again. » Honnêtement, c’est superbe ; et comme à chaque fois, la moutarde me monte au nez.
[Avant propos : Suite de mes rapports en vrac du festival Livresse de Charleroi avec l'interview-off d'Eric Chauvier, anthropologue et auteur de Contre Télérama, dont la genèse en dit long sur la pertinente impertinence de l'auteur :
Interpellé par un article sur la “mocheté” de la banlieue paru dans un “hebdomadaire de la capitale”, en l'occurrenceTélérama [ici], Eric Chauvier dresse un tableau de la réalité quotidienne des zones périurbaines contemporaines. Sous la forme d’un carnet de notes à mi-chemin entre l’écrit littéraire et l’enquête ethnologique, il définit l’essence de cette société demeurant habituellement dans l’ombre.
Sa présence durant les trois jours du festival aura été l’occasion de l’interviewer en quelques minutes… interview qui aura finalement été réalisée par mail, la faute à la Vedett ;-) Encore merci à Eric, et bonne lecture. Toutes les illustrations viennent de mon tumblr préféré, parce qu’en bon parisien j’aime bien me moquer – gentiment – des péri-urbains. On ne se refait pas, malgré les brillants enseignements d’Eric Chauvier !]
Dans ton livre, tu parles de « banlieues molles » pour décrire ces territoires péri-urbains voire « rurbains » où vivraient entre 15 et 20 millions de français. Qu’est-ce que tu souhaitais décrire comme situations à travers cet adjectif qui fait nécessairement réagir ?
Au travers de ce mot, qui est une appellation de sociologue reprise par les médias, je souhaitais principalement montrer à quel point on ne dit rien sur cette péri-urbanité là – banlieue de zones marchandes et pavillonnaires, rurbaine comme on dit aussi, saturée de panneaux publicitaires et d’échangeurs routiers. Ce qui est mou, c’est ce qui est indicible, inodore, invisible. Il s’agit donc d’un euphémisme pour dissimuler le fait qu’on ne sait rien dire de ces zones qui ne sont ni « riches » ni « sensibles » et qui échappent finalement à toutes les catégorisations. Des terra incognita en somme, mais où vivent, comme tu le dis, de 15 à 20 millions de français. C’est ce scandale anthropologique qui m’a poussé à écrire ce livre.
Les grilles de lecture utilisées pour étudier – et critiquer – ces espaces sont aujourd’hui principalement d’ordre esthétique ou écologique. Quelles autres grilles de lectures pourraient / devraient être utilisées pour mieux comprendre ces territoires ?
L’urbanisme ou l’écologisme reposent sur la conception d’un monde-objet et proposent des modèles d’analyse où l’être en tant que « personne » (ses représentations, ses attentes, ses résistances, etc. ) n’est pas intégré – tels les modèles de morphologie urbaine ou les schémas écologiques. Je me ‘‘bats’’ pour imposer une approche de la péri-urbanité comme monde vécu, à hauteurs des personnes qui y vivent. Les adolescents vivant dans ces zones déploient par exemple un sens créatif très poussé puisque les espaces sont moins institutionnalisés et plus sauvages, indécis.
[Billet d'humeur] Ce n’est pas la première fois que les publicitaires recyclent directement l’imaginaire de la révolte sociale. On se souvient notamment des campagnes Leclerc de 2005, qui piochaient allègrement dans les affiches de Mai 68 (ici, là ou là, ainsi que la réponse de Michel-Edouard himself). Certains parlent de second degré, d’autres de nostalgie soixante-huitarde… Cynique, mais juste que là rien de bien méchant.
On franchit par contre un palier, et pas forcément dans le bons sens, avec les trois campagnes suivantes qui s’inspirent plus ou moins directement de l’imaginaire de la révolte sociale urbaine (pléonasme ?), et notamment du versant artistico-militant qui les accompagne.
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Les deux premiers spécimens partagent un même amour pour les collages et pochoirs revendicatifs. Exemple avec cette publicité promouvant… la police néo-zélandaise, il fallait le faire, en s’inspirant directement des graffitis militants de Bansky ou Blek le rat (d’autres dans le même ton à découvrir ici). Je ne sais pas ce qui est le plus cynique : exploiter un imaginaire anti-capitaliste pour promouvoir un bien marchand, ou une référence anti-militariste pour promouvoir la police (pleine de malice) ? Mais encore une fois, rien de vraiment méchant.
Le second spécimen me choque bien plus. Promouvant le tournoi de tennis Bercy Indoorground, vous pouvez découvrir ces affiches en ce moment dans le métro parisien (je n’ai pas réussi à trouver d’images sur Internet, et la campagne web n’a aucun rapport). Les slogans choisis parlent d’eux-mêmes :
« Frappes ciblées », mais aussi « Tirs à balles réelles » (j’ai encore du mal à y croire) et quelques autres slogans du même goût accompagnent des pochoirs évoquant encore ceux de Blek le rat et consorts (cliquez pour voir en grand), le tout sur décor de friche urbaine. Oh Irony, thou art a heartless bitch…
Souvenez-vous : il y a quelques mois, je proposais sur ce blog le concept de thanatopraxie urbaine :
Il s’agirait donc d’imaginer des objets ou des services urbains permettant de mettre en scène, dans l’espace public de la cité, la mémoire de ces morts
Plus précisément,
il s’agira de mettre les morts ‘à disposition’ des vivants. Pour cela, il convient de rendre les avatars des morts ‘présentables’ ; pas pour leur bon plaisir, mais afin de les rendre utiles aux utilisateurs qui souhaiteraient entrer en interaction avec leurs ‘mémoires’. Autrement dit, il s’agira de les rendre opérants et ‘interactivationnables’.
L’application moscovite Death Revealer en est (à ma connaissance) l’une des premières applications concrètes. Imaginée par l’agence Leo Burnett Russie pour le magazine The Village, l’application mêle habilement la réalité augmentée exploitée à des fins artistico-militantes (comme ici), avec les concepts du Crash-vertising, dont le cynisme n’a d’égal que l’intelligence comique.
Comme souvent avec la réalité augmentée (voire ici), l’idée est d’une telle simplicité qu’on se demanderait presque pourquoi cela n’a pas été fait avant. Et dans le cas présent, pourquoi cela n’a pas été fait par une institution responsable de la sécurité routière…
[ Note de Philippe G. : Nouvel invité sur [pop-up] urbain, accueillez comme il se doit mon ami doctorant Benoît Vicart, rencontré sur les bancs (assidument fréquentés) de Paris 7. « Géographe attiré par d’autres horizons urbains, il a quitté la ville-lumière pour Fribourg (Suisse) et y effectue un doctorat en géographie sur les entrepreneurs dans les villes nord-namibiennes ».1
Et c’est précisément pour nous parler de son expérience de terrain qu’il pose ses valises sur ce blog. La Namibie reste largement méconnue des géographes français, qui n’y voient sûrement qu’une mini-AfSud. Il y a pourtant beaucoup à dire d’une réalité bien plus tranchée (si si, c’est possible), comme en témoigne cet « anti-manuel d’urbanisme » concocté par Benoît. Vous souhaitez faire une ville abjecte aux plans de déplacements iniques ? La Namibie, pays le plus inégalitaire du monde, est votre (contre-)modèle ! A lire au second degré… ]
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Le modèle urbain américain suscite à la fois admiration et rejet de la part des européens, et imprègne nos imaginaires collectifs tout en étant accusé de tous les maux. C’est principalement le cas avec la question des transports, qui polarise les débats autour de la question de la place de l’automobile dans la ville (encore décriée après ce fait divers à Atlanta). Dans une perspective de crise économique mondiale, avec des inégalités qui se creusent, il va bien falloir trouver des solutions pour éviter de salir son pare-chocs avec le sang des pauvres. Aidons ces municipalités américaines opposées à tout changement de mode de vie, en présentant la solution namibienne, qui reprend le meilleur du savoir-faire urbanistique : perspective haussmanniennes, standardisation sud-africaine, rigueur allemande et mode de vie californien…
Ce pays a su tirer parti du double apport colonial, allemand d’abord, puis sud-africain2. Le tout appliqué dans un pays désertique d’Afrique, ça donne ça :
Plus précisément : “Mobility and entrepreneurs of space structuralization: the case of north-namibian agglomerations”. This thesis aims to understand the changes of north-central Namibian agglomerations through an approach by mobilities. [↩]
Des camps de concentration allemands au township, toutes les innovations urbanistiques furent appliquées et surtout améliorées en Namibie [↩]
[Avant-propos de Philippe G. : URBAN AFTER ALL tire sa révérence pour l'été sur cette vingt-et-unième et dernière chronique offerte par Aymeric. L'auteur de l'éveillant Microtokyo nous invite ici à la rencontre d'Istanbul. Entre carnet de voyage et décryptage politque, l'anthropologue part à l’affût et restitue ces petits riens urbains qui font toute la substance d'une ville encore trop méconnue...
Le lien original est à lire ici, vous pouvez retrouver l'ensemble des chroniques par là. Et c'est sur cette lecture que Nicolas et moi vous souhaitons bonnes vacances ! ]
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Si les voyages forment la jeunesse, peut-être forment-ils plus encore notre capacité à observer ce qui nous paraît étrange(r). Quoique traitant l’information chacun à leur manière, le journaliste et l’ethnographe savent tous deux qu’il est nécessaire d’être un piéton attentif pour récolter des données de première main sur le terrain. « Faire feu de tout bois », disait Robert E. Park, journaliste puis sociologue mythique de l’École de Chicago. Les ambiances des rues, les discours et les imaginaires qui s’y forgent donnent en effet de précieuses pistes de compréhension d’une société.
Enjeu électoral de taille puisqu’il s’agissait de renouveler le Parlement et de dessiner les grandes tendances de la Turquie de demain. On le sait, c’est le conservateur et europhile AKP [tr] (Parti de la Justice et du développement) mené par l’ancien maire d’Istanbul [tr] et actuel Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan qui a massivement raflé la mise. Pour le marcheur parcourant les rues stambouliotes, une foule de signes indiquait non pas tant cette seconde réélection sans surprise que la tension entre modes de vie cosmopolites et crispations plus ou moins marquées autour d’une certaine lecture du passé et de la religion majoritaire, l’islam.