L’ultra-violence pathologique de Batman alimente depuis longtemps les débats quant au caractère « héroïque » du justicier masqué. Je vous invite à lire cette superbe analyse du personnage sur Freakosophy : Batman: héros hégélien de la refondation.
« Batman est donc avant tout un vengeur – un prisonnier infernal voué à accomplir éternellement les mêmes actes pour expier une faute qu’il ne comprend pas et qui remonte par-delà son origine. La figure de Batman n’est pas moderne, elle est antique voire archaïque. »
Ainsi, selon Freakosophy :
« Cette insuffisance [de la Loi] appelle donc un héros [au sens hégélien] [...] pour refonder la ville et permettre à cette dernière de sortir du cercle tragique des répétitions »
Malgré la qualité de l’analyse, mon avis diverge sur la conclusion, en particulier dans sa dimension urbanistique. Batman souhaite-t-il réellement sauver Gotham City ? L’ambiguïté qui lie Batman à ses super-vilains, Joker en tête est toute aussi valable à propos de Gotham City.
« Gotham City is Manhattan below Fourteenth Street at eleven minutes past midnight on the coldest night in November », résume Frank Miller. On a connu plus accueillant. C’est là qu’intervient le couple Batman/Bruce Wayne : si la mission du premier est de nettoyer la ville de ses criminels, le second déploie les milliards de son entreprise pour financer divers projets urbains, et notamment la reconstruction de la ville suite aux tremblements de terre et autres terroristes fous.

Alors que l’on s’attendrait à voir Bruce Wayne, en bon « héros de la refondation », profiter de cette reconstruction pour karcheriser les quartiers les plus difficiles, le milliardaire semble choisir de perpétuer l’urbanisme défaillant de Gotham City, à l’origine de poches de criminalité que Batman combattra inlassablement. Comme le souligne io9 :
« Gotham City is always getting destroyed and reduced to Dresden-esque rubble, and Bruce Wayne rebuilds it again and again, just as miserable as before. »
Sans la violence urbaine des bas-fonds, les superhéros n’existent pas. io9 s’interroge d’ailleurs en conclusion :
« What would a narrative about superheroes look like if it took place in a relatively safe, friendly urban environment? »)
Batman/Bruce Wayne semble paradoxalement le héraut de cette inertie urbaine qui englue Gotham City dans sa criminalité. Certains auteurs y voient d’ailleurs un choix politique :
Mark Badger and I [Gerard Jones] always saw Batman as not just an opponent of street crime but also as sympathetic to the little people who are exploited by the big people. Like poor people being displaced by rich people.
Dans cette dernière phrase, le scénariste désigne directement le processus de gentrification, ainsi défini par le géographe Jean-Pierre Levy :
« Phénomène à la fois physique, social et culturel en œuvre dans les quartiers populaires, dans lequel une réhabilitation physique des immeubles dégradés accompagne le remplacement des ouvriers par des couches moyennes »
De nombreuses villes du globe connaissent depuis plusieurs années maintenant ce phénomène de gentrification (ou « boboïsation » pour les journalistes). A Paris, il s’agira par exemple des quartiers Oberkampf ou du Canal St Martin. Si l’on connait les vertus de la gentrification – renouvellement urbain, amélioration de la qualité de vie, baisse de la criminalité -, de nombreuses voix s’élèvent en souligner le revers : l’éviction des classes populaires « historiques » vers les périphéries en raison de la hausse des loyers.
Le phénomène a profondément marqué la structure urbaine de New York avec la revitalisation de quartiers populaires tels que Greenwich Village ou Harlem. Gotham City étant le miroir assombri de New York, il semble logique que les auteurs s’emparent du sujet. Leur réponse dénote avec le discours traditionnels des autorités municipales. Batman sera ainsi amené à combattre plus ou moins directement divers gentrifieurs, caricatures – ou métaphores ? – d’une élite qui confond renouvellement urbain et réhabilitation chirurgicale.