Il est toujours fascinant de voir comment la pop-culture se réapproprie les outils numériques, en particulier Google Maps / Google Street View, contribuant à la réinvention des imaginaires cartographiques contemporains (l’une d’une des quatre grandes thématiques de ce blog).
Aux côté des jeux vidéo (voir ici, là ou là), les industries musicales et publicitaires apparaissent logiquement comme deux acteurs essentiels de ces détournements créatifs. Je pense notamment au superbe projet The Wilderness Downtown, réalisé l’an passé par Google pour promouvoir l’album Suburbs d’Arcade Fire (et primé aux Lions cannais dans la catégorie Cyber)
C’est aujourd’hui au tour de la chaîne britannique Channel 4 de s’illustrer avec ce clip hip-hop promouvant une série d’émissions consacrées aux cultures urbaines. On y retrouve donc graffiti, skate-board, breakdance et autres avatars traditionnels de la street-culture. Mais le vrai tour de force tient dans le détournement de Google Street View, « augmenté » pour l’occasion. Tout simplement bluffant (merci Juliana !)
[ Avant-propos : Et voici le troisième épisode d'URBAN AFTER ALL, la chronique hebdomadaire que j'anime chaque lundi sur Owni, accompagné de Nicolas Nova :)
À en croire les millions de pages recensées dans Google Books, les violences urbaines seraient “nées” dans les années 90’. Les émeutes urbaines dateraient elles un peu plus : les premiers soubresauts remontent au XIXe (la Commune se distingue aisément) ; mais c’est surtout après-guerre qu’elles se seraient développées, s’accélérant un peu avec les années 80-90.
Faudrait-il en conclure que ville et révoltes ne sont liées que depuis peu ? Évidemment que non, et l’on se méfiera des interprétations trop hâtives, inévitables avec un tel outil. On prendra Google Ngram View pour ce qu’il est (ou devrait être) : “un outil heuristique qui permet plus de poser de nouvelles questions que d’apporter des réponses”.
Suivant cette voie, on pourrait d’abord s’interroger sur l’origine des ces formules et les raisons de leur essor dans les années 80-90. Une réponse “objective” voudrait qu’on l’explique par la multiplication des émeutes sporadiques dans les banlieues françaises. Une réponse plus subjective, à laquelle je souscris, y voit aussi la diffusion d’un discours sécuritaire dans les médias, sans véritable lien avec la réalité du terrain. L’expression “violences urbaines”, en particulier, n’est souvent qu’un fourre-tout médiatique pour journaliste en manque de sensationnalisme. Il semble donc bien difficile de donner une explication pertinente à la croissance de ces expressions.
Mais la démarche heuristique à ceci de sympathique qu’elle ne s’arrête pas à ces obstacles. Plutôt que de s’interroger sur les origines de ces termes, pourquoi ne pas s’interroger sur leur conséquences ? On entre ici dans le domaine de la “prospective du présent”.
Je vous parlais il y a tout juste deux mois d’un enthousiasmant projet de cartographie musicale. A l’époque, la découverte du projet avait fait remonter mes rêves enfouis d’une « cartographie rapologique » qui permettrait de découvrir les lieux emblématiques du rap français (les quartiers d’origine de nos groupes préférées, les rues évoquées, etc…). C’est *presque* chose faite avec The Map Rap qui, comme son nom l’indique, fait exactement ce que j’attendais d’elle.
Grâce à elle, vous pourrez enfin savoir :
où Jay-Z se fournissait en substances illicites (in Empire State of Mind),
et où Dr Dre se fournissait en femmes dénudées (in Let Me Ride).
où ce flambeur de 2Pac allait à l’école (in Keep Ya Head Up),
et où se trouve le fameux El Segundo où ce malheureux Q-Tip a oublié son portefeuille ;-) (in I Left My Wallet In El Segundo)
et plein d’autres choses sur le Wu, Mos Def, Notorious B.I.G. et bien d’autres !
Un gros regret, toutefois. Cette cartographie ne concerne évidemment que le hip-hop américain1, à l’exception de quelques maigres lyrics exotiques. Dieu, que je rêve d’une version française. Si un informaticien zélé entend cet appel, qu’il se fasse connaître ! A défaut, il suffit que les fans de rap français proposent de contribuer eux-mêmes à remplir la carte :))
Je vous laisse sur quelques captures d’écran (cliquer pour agrandir) :
[Extraits d'un billet publié pour le Groupe Chronos, avec la contribution de l'équipe]
N’en déplaise aux grosses cylindrées de certains clips, le vélo est au cœur de la culture hip-hop.
En 1986 déjà, KRS-One s’en servait pour impressionner ces dames :
Ridin’ one day on my freestyle fix
Jammin’ to a tape Scott Larock had mixed
I said to myself this tape sound funky
Ridin’ past the 116th street junkie
Thought I saw Denise but I was only assumin’
Took another look and that butt was boomin’
Did a little trick on my freestyle fix
KRS-One, The P is free
Alors, quand le hip-hop et le vélo s’associent pour approprier la ville, le résultat est plutôt… croustillant ! A Louisville, on enseigne l’usage des portes-vélos en musique. A New York, les vélos se transforment en d’impressionnants sound-systems immortalisés par Katie Callan. Le vélo a réussi à s’imposer dans la street culture et ne démérite pas face aux moteurs vrombissant. Rien d’étonnant pour une culture profondément urbaine !
Il n’y a pas que le rap qui parle des banlieues. Les Pet Shop Boys, icônes des eighties, ont proposé leur vision électro-lancinante dans le magnifique Suburbia (1986), inspiré d’un film éponyme sorti deux ans plus tôt. Le clip, superbe, reprend justement des images du film.
Difficile de ne pas voir dans ces images une annonce des émeutes de LA, qui enflammeront les suburbs californiennes six ans plus tard. « I only wanted something else to do but hang around », disent les Pet Shop Boys. Ce ne sont pas les premiers – et certainement pas les derniers – à rappeler que l’ennui est le principal moteur des violences urbaines (il faut écouter « Un été à la cité », peut-être la plus belle ode rapologique à l’ennui, pour en prendre pleinement la mesure.)
Pour l’anecdote : on retrouve le geste du « je tape un bâton sur les murs de ma banlieue » (premières images du clip) dans deux autres clips mettant en scène la violence urbaine : l’ultra-violent Stress et Come to daddy – dont Stress s’inspire énormément. Deux autres beaux exemples qui rappellent que la banlieue ne se limite pas à la « culture hip-hop » (pour ce qui en reste).
Note : le titre de ce billet fait référence au film Ma 6-T va crack-er (1997), un classique des « films de cités ».