Plaisir d’offrir, joie de recevoir : j’ai eu la chance de participer à l’ouvrage collectif Fragments de Modernité, première publication du Forum d’Action Modernités aux Editions Edilivre. Cette contribution porte, comme son titre l’indique, sur la ville baisable et ses finalités. Ou comment repenser l’urbanisme contemporain en défendant cette idée moins saugrenue qu’il n’y paraît : on devrait pouvoir baiser en ville de la même manière qu’on peut aujourd’hui y téléphoner.
Vous pouvez acheter l’ouvrage en version papier et/ou numérique, et ainsi profiter des contributions aussi plurielles que chatoyantes de Florence Devouard, Frédéric Joignot, Thanh Nghiem, Matthias Leridon, Valérie Peugeot, Xavier Löwenthal et Nicolas Marion du Collectif Manifestement, Daniel Tammet, Didier Toussaint, Laurent d’Ursel et Michel Wieviorka, tous rassemblés autour d’un beau programme : « Dégager l’horizon » :
En guise de préliminaires, vous pouvez télécharger ma contribution au format .pdf (et ainsi admirer la belle maquette réalisée pour l’occasion), ou déguster la version texte reproduite en intégralité ci-dessous… En espérant que vous en sortirez convaincu.e.s, pour que teubs et teuchs puissent enfin se tripoter dans l’espace de la cité. YOLO !
-
A quoi ça sert de faire des villes si on ne peut rien faire dedans ? La ville est terre de délices, mais de délices triés sur le volet : on y chante, on y boit, on y flirte parfois… et pourtant on n’y baise toujours pas. Ou alors en cachette, à l’abri d’un fourré, d’une voiture ou d’un monument aux morts. Pourquoi le sexe n’aurait-il pas droit de cité dans l’espace public, au même titre que l’ivresse estudiantine ou les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics ? Il y a lieu de s’indigner ; pour autant, faut-il s’en étonner ? Ce cantonnement du sexe au strict périmètre du domicile n’est finalement que le reflet d’une société malade de ses excès en la matière, trop échaudée par la marchandisation outrancière de la libéra(lisa)tion sexuelle.
Stupre et tremblements
Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas ici de plaider pour l’organisation municipale de partouzes géantes dans les parcs de France. La bite à l’air n’est pas non plus notre idéal urbain, et nous ne souhaitons pas polluer davantage les murs de la ville de chattes en papier glacé. Après tout, la ville ne nous a pas attendus pour prendre ce triste chemin… Non, notre propos est plus simple, et peut-être même plus modeste : l’urbanisme doit aussi penser l’accueil du sexe dans l’espace de la cité, justement pour permettre à celles et ceux qui souhaiteraient copuler de pouvoir le faire sans pour autant débaucher l’horizon des citadins les plus chastes.
Rêveries d’un passager solitaire. Existe-t-il poésie plus délicate que cette chorégraphie métallique, savamment exécutée par l’acrobate Autumn Burnette ?
Quelques liens, dans la foulée de notre récent commentaire de texte sur la nécessité de rendre la ville plus baisable (plus généralement, lire notre plaidoyer en faveur d’espaces publics dédiés au flirt urbain) :
Vous trouverez ci-dessous un guide non exhaustif des meilleures portes cochères, renfoncements, et coins cachés de Pigalle pour vous embrasser, vous caresser et plus si affinités. L’enquête, et les témoignages, ont été réalisés par un jeune couple amoureux.
Pigalle, quartier de nuit et quartier de tous les excès, est un terrain idéal pour les amoureux. Les auteurs nient toute responsabilité en cas d’infraction, amende, ou peine de prisons dans le cas où le lecteur se ferait gauler.
Une initiative élégante, qui n’est pas sans rappeler les divers guides touristiques tournant autour des sexualités urbains (exemple avec cet audio-guide dédiée au quartier rouge de Kabukicho), mais aussi et surtout la nécessité de protéger ces enclaves et recoins propices aux étreintes fougueuses et autres quickies passionés.
La ville contemporaine se doit d’être une ville sensuelle, dit-on. Mais de quelle sensualité parle-t-on exactement ? Loin des images aseptisées que nous servent les images d’Épinal du marketing territorial, la ville contemporaine est un club de rencontre à l’échelle humaine, ou pour le dire plus clairement : un gigantesque baisodrome pour plans culs spontanés.
« La géographie, ça sert d’abord à faire l’amour », écrivions-nous il y a quelques temps. Il en va de même pour son pendant numérique : la géolocalisation, ça sert d’abord à baiser un.e jeune amant.e rencontré.e quelques minutes plus tôt sur une application dédiée, après quelques minutes de tractations pour organiser le quickie dans les toilettes du bar le plus proche. Et trouver le chemin dudit bar sur une autre application dédiée, accessoirement.
Erotic City
If we cannot make babies
Maybe we can make some time
Fuck so pretty, U and me
Erotic City come alive
La ville érotique prend vie, chantait Prince en 1989. Malheureusement, près de 20 ans plus tard, force est de constater que la ville érotique peine à jouir de tout son potentiel. Nous en avions déjà parlé, dans un article en forme de manifeste, plaidant pour l’introduction d’une nouvelle discipline dans la fabrique de la ville : la masturbanité, ou le « réenchantement de l’espace urbain grâce à la valorisation de l’érotisme inhérent à la ville » (cf. Glossaire).
Une ambition que l’on jugera louable ou critiquable, mais qui a le mérite de faire débat. La masturbanité s’impose ainsi, avec la thanatopraxie ou d’autres imaginaires à (ré)inventer, comme un « objet de controverse » susceptible de stimuler la créativité urbaine. Et logiquement, quand le sujet arrive sur la table, une question revient toujours : « Pourquoi ?« . Question légitime, évidemment, à laquelle je ne peux que répondre : « Et pourquoi pas ?«
Face à la panne d’imaginaire qui frappe la prospective urbaines, l’exploration de telles « terrae incognitae » peut faire sens, et servir de déclic à d’autres morphologies urbaines… (cf. la triforce de la ville astucieuse)
Après tout, la ville a été conçue et façonnée en fonction de certains besoins/intérêts considérés comme prioritaires : se loger, travailler, consommer… mais jamais n’a été véritablement pensée la question du sexe, du désir sexuel et de son assouvissement libidineux.
« la force séminale de Microtokyo forever ! Charpennes, Villeurbanne »
[Avant-propos : Marc Charon ne se revendique pas artiste ; il en a pourtant toutes les qualités, et son projet dodeliner est l'une des oeuvres qui m'aura le plus marqué ces dernières années. C'est dire si je suis heureux de l'accueillir ici. Le concept de dodeliner est d'une simplicité déconcertante : compiler des vidéos de visages assoupis qui "dodelinent", principalement dans les transports. Des séquences éphémères, qui rendent à ces "petits riens" du quotidien la place qu'ils méritent sur le devant de la scène (vous pouvez visionner ses cinquante-trois "dodeliner" sur Youtube)
A ces somnolences, Marc Charon greffe un certain érotisme inhérent aux transports en commun, par son voyeurisme assumé et les ponts qu'il jette avec d'autres univers plus pornographes. Il n'en fallait pas plus pour l'inviter dans ces colonnes. Car ces deux imaginaires (sieste et érotisme des transports), pourtant fondamentaux, sont encore sous-exploités - voire reniés- par les transporteurs eux-mêmes, qui leur préfèrent des représentations plus policées et donc forcément moins pertinentes (cf. Le dormeur du rail et Métro bondé, métro bandant)
Faisant, Marc nous amène à une réflexion plus large sur l'art dit "de rue", devenue une marotte des collectivités et marques en quête d'encanaillement. Une vision iconoclaste portée par le projet dodeliner, et qui mérite de s'introduire (avec fracas) dans le débat public sur la place de l'art dans la cité. Merci à Marc pour ce long entretien : en espérant qu'il contribue à façonner une autre vision de l'art de rue, et pourquoi pas des transports commun. Tant le street-art que le métro méritent davantage que ce qu'on veut bien leur allouer aujourd'hui.]
[pop]servatoire d'urbanités : études et conseil en prospective urbaine. Cabinet de tendances spécialisé dans les imaginaires de la ville de demain, en particulier numérique.