Archives pour octobre 2009

Et si c’était au tour des automobilistes de risquer leur vie ? La provocation est de Transit-City, qui traduit avec justesse le basculement en cours dans les villes européennes, voire même américaines1. Hier, une voiture hégémonique qui régnait sans partage sur l’espace urbain et son aménagement. Et depuis peu, un renversement : la « ville vivable » (livable city en vo) s’impose pour beaucoup comme nouvel idéal urbain. Piétons et cyclistes partent à l’offensive et revendiquent leur droit à la rue… et à la sécurité.  L’idée est certes séduisante, on en est encore loin. L’épineuse question de la cohabitation des modes est plus que jamais d’actualité.

Exemple à Lisbonne, où l’essor du vélo nécessite aujourd’hui de nouvelles infrastructures. La biennale Experimentadesign 09 invitait les architectes à plancher sur le sujet en imaginant un pont réservé aux cyclistes. Les résultats du concours sont disponibles depuis peu. Je laisse aux curieux le soin de fouiller les projets gagnants, je m’attarderai ici sur la mention spéciale. Baptisée « High speed car ramp« , le projet de l’équipe Tiago Barros + Jorge Pereira retourne délicieusement la consigne originale. Les illustrations se passent de commentaires.

high speed04high speednew

Plus de renseignements ici.

Dans un récent dossier consacré aux imaginaires de l’automobile, Bruno Marzloff et moi-même avions proposé la métaphore du « tapis volant » pour inspirer les valeurs de l’auto du futur2. On est ici en plein dedans !

Le projet exprime deux inversions. La première est évidente et donne son titre au billet de Transit-City, inutile donc d’y revenir en détail. « Aux fous du volant, les cyclistes reconnaissants« , aurait-on pu écrire.

La seconde inversion est plus subtile – et peut-être un peu capillo-tractée, à vous de me le dire en commentaire. Le projet ne se réduit pas à une jolie provocation sur la coexistence des modes. En filigrane, c’est bien l’imaginaire viril de l’automobile qui est ici malmené. La première image est révélatrice. Comme le souligne Transit-City, le projet s’inspire en partie des grandes courses poursuites que nous a offert le 7e art3. On peut surtout voir d’évidentes références aux shows de cascadeurs qui font de bonheur des ruraux américains. Tout y est : le maillot de foot US, la voiture directement tirée de « Shérif fais-moi peur » (merci Nico) :

shérif fais moi peur

Les qualités sportives de l’auto – qui font toute sa virilité – sont tournées en dérision par l’absurdité du projet. La démarche est identique dans cette autre illustration.

high speed ramp

L’injonction du panneau (« Please go faster… ») parodie la valeur vitesse, qui a fait les beaux jours de la voiture et qui est aujourd’hui l’une des causes de son dénigrement. « Drivers are expected to accelerate – burning more gas – which is provided by Galp Energia »4, dit le projet. Belle ironie, à l’heure où le coût du pétrole mène dans le mur le modèle du tout automobile.

En les exploitant jusqu’à l’absurde, cette vision caricature les imaginaires traditionnels de l’auto dominante. On retrouve inconsciemment cette même idée dans Trackmania, le jeu de course auto le plus original et le plus fun de ces dernières années (qui fêtera bientôt ses six ans). Là encore, la sportification de l’auto est poussée à l’extrême dans des concours de cascades imaginés par les joueurs – les « freestyle cups ».

Sans le vouloir, Trackmania désacralise la mythologie de l’objet automobile. La voiture s’auto-parodie en sublimant ses excès, pour n’être plus au final qu’un jouet manipulable à l’envi. Et si c’était ça, le futur de l’auto ?

Pour aller plus loin : le numéro 4 d’IG Magazine consacre un beau dossier à l’histoire du jeu de course, depuis les premières bornes d’arcade jusqu’aux derniers jeux de rally. Les premières pages sont disponibles en .pdf (Quand le jeu vidéo inventa la roue).

  1. Cf. l’excellent Streetsblog []
  2. « A l’inertie d’une automobile écrasée sur l’asphalte, au rêve perdu de la vitesse et de la puissance, se substitue l’image d’un mode léger et souple. Nissan nous souffle un imaginaire perpétuant le fantasme d’Icare : la légèreté planante d’une voiture-skateboard, pour illustrer le possible d’une voiture urbaine. A Melbourne, le service d’autopartage Flexicar a déjà pris le nom et l’image de cette légèreté. Elle est l’essence de la ‘livable city-car‘, le tapis volant du nomade ». Chronos, Les imaginaires de l’auto nécessaire []
  3. Sur le sujet, lire cet excellent article : « Quand la voiture fait son cinéma«  []
  4. La firme pétrolière lusophone est partenaire du concours, via sa fondation de promotion des mobilités durable. On retrouve son logo dans la première image. []

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Quel rapport entre Platon1 et les frères Wachowski2 ? Entre Squaresoft3 et Jean-Luc Godard4 ? Entre Marvel5 et Georges Orwell ?

Tous se sont essayé, parfois sans le savoir, à l’oeuvre danticipation urbaine – ou plus généralement, à la description de villes imaginaires. Le genre inonde aujourd’hui la culture populaire. La littérature et le cinéma de science-fiction lui ont donné ses lettres de noblesse. Il ne faudrait pas oublier la bande-dessinée, et notamment les comics, qui traduisent en bulles les fantasmes urbains de la société occidentale contemporaine. Sans omettre les jeux vidéos, mais aussi la pub, les jouets, la musique… etc !

Metropolis Fritz Lang

Tous ces univers regorgent d’indices sur notre perception de la ville. L’oeuvre d’anticipation « nous parle du présent, de notre société, de ses peurs et des espoirs » (Frédéric Kaplan). En ce sens, elle a un « pouvoir de révélation », ajoute l’aménagiste Serge Wachter. Et contribue à forger la mise à jour de la cité par ceux que ces oeuvres inspirent plus ou moins consciemment – urbanistes, architectes, politiques, et bien évidemment citoyens6. Pour reprendre Bruce Sterling7 dans Objets Bavards : « Demain est le terreau d’aujourd’hui ». L’anticipation « prend les devants »8 pour nous montrer la voie à suivre… ou à éviter.

Malgré son omniprésence dans nos sociétés de loisirs, cette dimension culturelle de la ville imaginaire reste peu étudiée. Certains s’y essayent avec talent – à dénicher de liens en liens dans la blogroll. Ce blog tentera d’apporter sa modeste contribution en mêlant les références plus ou moins geek – jeux vidéo, cinéma et séries, bandes-dessinées… -, l’actualité du moment et les réflexions de fond. La ville sera abordée dans ses nombreuses dimensions : architecturale, numérique, mobile, virtuelle… Le titre résume l’idée : pop-up urbain, une fenêtre qui s’ouvre sur la ville, invitant à renouveler notre vision de la ville à travers le regard que porte sur elle la culture populaire.

 

Un mot sur l’auteur : Philippe Gargov est géographe d’origine et geek de formation. Ce blog croise les deux passions. Philippe est actuellement rédacteur pour le Groupe Chronos, où il a forgé, avec l’aide de Bruno Marzloff et de toute l’équipe Chronos, ses premières armes sur le sujet. Ci-dessous quelques liens.

- Panne d’imaginaire dans la ville

- Quand les suburbs rêvent de durable

- Footing tokyoïte en chambre

- Le 6e sens, celui du déplacement

- Vélo et hip-hop : « nothing’s equivalent to the bike state of mind »

 

  1. « La peinture qu’a faite Platon de l’établissement de la tyrannie était fondée autant sur ses appréhensions pour un avenir plus ou moins éloigné, que sur l’expérience des faits passés. Elle tient à la fois de l’histoire que du roman d’anticipation ». Jean Luccioni, La pensée politique de Platon. []
  2. Réalisateurs et scénaristes, auteurs notamment de Matrix et V for Vendetta []
  3. Editeur nippon de jeux vidéo, mondialement connu pour la série des Final Fantasy []
  4. cf. Alphaville []
  5. Un des principales maison d’édition de comics []
  6. « Même si la plupart de ces utopies n’ont pas dépassé la planche à dessin, elles ont été de puissantes sources d’inspiration pour le projet architectural et urbain. Des historiens affirment même que les utopies urbaines et architecturales ont eu plus d’influence sur l’évolution de la ville et de l’architecture que les projets qui ont été effectivement réalisés ». cf. Serge Wachter []
  7. Auteur majeur de la littérature de science-fiction []
  8. Le terme vient du grec latin anticapere : capere, prendre et ante, avant []

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