Trackmania : quand la voiture s’auto-parodie
Publié par Philippe Gargov dans Architecture, Auto, Cinéma, Jeux vidéo, Urbanité, Vélo, tags: Shérif fais-moi peur /, Trackmania /Et si c’était au tour des automobilistes de risquer leur vie ? La provocation est de Transit-City, qui traduit avec justesse le basculement en cours dans les villes européennes, voire même américaines1. Hier, une voiture hégémonique qui régnait sans partage sur l’espace urbain et son aménagement. Et depuis peu, un renversement : la « ville vivable » (livable city en vo) s’impose pour beaucoup comme nouvel idéal urbain. Piétons et cyclistes partent à l’offensive et revendiquent leur droit à la rue… et à la sécurité. L’idée est certes séduisante, on en est encore loin. L’épineuse question de la cohabitation des modes est plus que jamais d’actualité.
Exemple à Lisbonne, où l’essor du vélo nécessite aujourd’hui de nouvelles infrastructures. La biennale Experimentadesign 09 invitait les architectes à plancher sur le sujet en imaginant un pont réservé aux cyclistes. Les résultats du concours sont disponibles depuis peu. Je laisse aux curieux le soin de fouiller les projets gagnants, je m’attarderai ici sur la mention spéciale. Baptisée « High speed car ramp« , le projet de l’équipe Tiago Barros + Jorge Pereira retourne délicieusement la consigne originale. Les illustrations se passent de commentaires.
Plus de renseignements ici.
Dans un récent dossier consacré aux imaginaires de l’automobile, Bruno Marzloff et moi-même avions proposé la métaphore du « tapis volant » pour inspirer les valeurs de l’auto du futur2. On est ici en plein dedans !
Le projet exprime deux inversions. La première est évidente et donne son titre au billet de Transit-City, inutile donc d’y revenir en détail. « Aux fous du volant, les cyclistes reconnaissants« , aurait-on pu écrire.
La seconde inversion est plus subtile – et peut-être un peu capillo-tractée, à vous de me le dire en commentaire. Le projet ne se réduit pas à une jolie provocation sur la coexistence des modes. En filigrane, c’est bien l’imaginaire viril de l’automobile qui est ici malmené. La première image est révélatrice. Comme le souligne Transit-City, le projet s’inspire en partie des grandes courses poursuites que nous a offert le 7e art3. On peut surtout voir d’évidentes références aux shows de cascadeurs qui font de bonheur des ruraux américains. Tout y est : le maillot de foot US, la voiture directement tirée de « Shérif fais-moi peur » (merci Nico) :
Les qualités sportives de l’auto – qui font toute sa virilité – sont tournées en dérision par l’absurdité du projet. La démarche est identique dans cette autre illustration.
L’injonction du panneau (« Please go faster… ») parodie la valeur vitesse, qui a fait les beaux jours de la voiture et qui est aujourd’hui l’une des causes de son dénigrement. « Drivers are expected to accelerate – burning more gas – which is provided by Galp Energia »4, dit le projet. Belle ironie, à l’heure où le coût du pétrole mène dans le mur le modèle du tout automobile.
En les exploitant jusqu’à l’absurde, cette vision caricature les imaginaires traditionnels de l’auto dominante. On retrouve inconsciemment cette même idée dans Trackmania, le jeu de course auto le plus original et le plus fun de ces dernières années (qui fêtera bientôt ses six ans). Là encore, la sportification de l’auto est poussée à l’extrême dans des concours de cascades imaginés par les joueurs – les « freestyle cups ».
Sans le vouloir, Trackmania désacralise la mythologie de l’objet automobile. La voiture s’auto-parodie en sublimant ses excès, pour n’être plus au final qu’un jouet manipulable à l’envi. Et si c’était ça, le futur de l’auto ?
Pour aller plus loin : le numéro 4 d’IG Magazine consacre un beau dossier à l’histoire du jeu de course, depuis les premières bornes d’arcade jusqu’aux derniers jeux de rally. Les premières pages sont disponibles en .pdf (Quand le jeu vidéo inventa la roue).
- Cf. l’excellent Streetsblog [↩]
- « A l’inertie d’une automobile écrasée sur l’asphalte, au rêve perdu de la vitesse et de la puissance, se substitue l’image d’un mode léger et souple. Nissan nous souffle un imaginaire perpétuant le fantasme d’Icare : la légèreté planante d’une voiture-skateboard, pour illustrer le possible d’une voiture urbaine. A Melbourne, le service d’autopartage Flexicar a déjà pris le nom et l’image de cette légèreté. Elle est l’essence de la ‘livable city-car‘, le tapis volant du nomade ». Chronos, Les imaginaires de l’auto nécessaire [↩]
- Sur le sujet, lire cet excellent article : « Quand la voiture fait son cinéma« [↩]
- La firme pétrolière lusophone est partenaire du concours, via sa fondation de promotion des mobilités durable. On retrouve son logo dans la première image. [↩]







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