Archives pour février 2010

Comment imaginait-on le futur dans les années 80 ? Pas si différemment qu’en 2010 ni qu’en 1960, à vrai dire. J’avais parlé de « path-dependancy » pour évoquer l’inertie navrante des perspectives urbaines que nous proposent nombre d’architectes (Panne d’imaginaire dans la ville1). De même, combien d’entrepreneurs nous resservent chaque année le frigo intelligent et la voiture volante, dont on voyait déjà les « prototypes » il y a des décennies, et qui finiront aussitôt aux oubliettes ?

Loin d’être un coup d’épée dans l’eau, l’analyse de ces « clichés » récurrents de l’innovation a de nombreuses vertus. Je vous invite à lire Nicolas Nova, qui décortique ces « failed futures » pour mieux tenter de les dépasser (voire aussi : Du RFID sur les trottoirs & User acceptance of the smart fridge). Jetez enfin un oeil à l’excellent Paelofutur, qui regorge d’illustrations géniales de ces « futurs qui n’ont jamais été« .

Tout comme Nicolas Nova, ces failed failures me fascinent. Un vrai pêché mignon. Je voue notamment un culte aux ouvrages de futurologie pour enfants, qui recèlent d’une certaine naïveté… rendant d’autant plus consternantes les innovations que certains adultes nous proposent trente ans plus tard ^^

futurcouvEn chinant hier, je suis tombé sur deux ouvrages du genre ; l’occasion de commencer une petite collection. Les livres datent de 1979 et sont plutôt doués pour les pronostics. Surtout, ils révèlent la prise de conscience de l’époque du déclin inévitable du système automobile. Ainsi apprend-on que la bicyclette « devrait être la formule idéale du transport particulier dans les villes de demain« . Banco.

J’en proposerais de temps en temps quelques scans dans la rubrique Futurs naïfs. J’espère que vous y trouverez le même plaisir que moi qui décroche un sourire attendri à chaque lecture. Exemple :

« Dans les années 90, presque tout le courrier sera expédié sous forme électronique : poster une lettre consistera simplement à la placer devant un écran. L’image sera alors transmise à un satellite qui la répercutera au destinataire. »

C’est mignon, non ? Je craque aussi le « bracélophone« , que l’on distingue à droite sur la couverture, et grâce auquel « il devrait être impossible de se perdre dans le monde de demain » :

« Voici un citadin qui est venu passer ses vacances dans le Sud tunisien. Le soleil décline et les dunes de sable semblent sans fin, un appel sur son « bracélophone » lui permet de signaler sa position et de recevoir les informations dont il a besoin pour retrouver sa route. »

Dans le mille. Cette prédiction résume involontairement les défis actuels de la géolocalisation et la nécessité de développer des outils « pour pouvoir se perdre » (moteurs de sérendipité, à venir dans un prochain billet). Un dernier exemple pour la route, qui propose une vision assez… péremptoire. Jugez plutôt :

« Une archologie [pour architecture et écologie] est construite. Il s’agit d’un vaste ensemble architectural pù des milliers de gens vivent dans une atmosphère très pure à l’abri de tout surpeuplement. Une telle réalisation est très critiquée par des individualistes impénitents qui la comparent à une ruche ou à une fourmillière. »

Si vous aimez l’innovation, volez un de ces ouvrages à votre petit cousin ! Outre leur fraîcheur, les « clichés » qui y sont présentés ont le mérite de ramener sur Terre quand on pense avoir trouvé l’idée du siècle :-)

  1. Ce billet est à l’origine un billet Chronos, qui lui-même rebondissait sur un post de Transit-City []

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Dans son dernier numéro, la revue Urbanisme se pliait à une génial exercice : explorer les « petits riens » de la ville, ces banalismes du quotidien qui font et défont notre urbanité. Qu’est-ce que dormir, manger, marcher ou encore uriner dans la ville moderne ? Thierry Paquot a cette formule superbe pour introduire le dossier :

« La ville recèle de ces trésors anodins mais incommensurables, de véritables démultiplicateurs de songes. »

L’exercice était trop tentant. L’équipe Chronos et moi-même avons donc joué le jeu en illustrant, chacun à notre façon, deux de ces pratiques du quotidien. Le résultat est assez génial, mêlant Benabar et Renoir, Big Brother et VDM. A découvrir ici.

Pour ma part, je suis resté fidèle à la doctrine « pop-up » avec mes deux contributions à retrouver ci-dessous (merci Chronos) : uriner et skater… vus par Foursquare et Marty McFly ;-)


Skate : de l’intemporalité des glisses urbaines

Une scène célèbre a contribué à la gloire de la trilogie Retour vers le futur. A deux époques différentes (1955 et 2015), le héros enfourche un skate pour fuir les voyous qui en veulent à sa peau (cliquer sur l’image pour voir la célèbre scène en Hoverboard)

skate hoverboard

Derrière ce clin d’œil, les glisses urbaines s’imposent, élément inévitable du paysage urbain. Point d’orgue de la métaphore : dans le premier épisode qui se déroule en 1955, les voyous enfourchent leur auto et finissent noyés dans le fumier suite aux acrobaties du héros. L’illustration douteuse de la suprématie des modes glissants dans la ville ?


Urine : la trace sublimée

Beaucoup se précipitent pour saluer la révolution des applications géolocalisées comme Foursquare, qui permettent de partager sa localisation à son réseau social. Mais certains restent sceptiques : n’est-ce pas simplement « l’équivalent digital de pisser dans la rue », comme le souligne un commentaire sur cet article de BusinessWeek ? Un autre complète :

« C’est comme uriner électroniquement sur une borne incendie. Si vous n’avez pas d’argent, vous « taguez » un coin de garage. Si vous en avez, vous « taguez » votre géolocalisation. »

L’urine serait donc un LBS avant l’heure, qui dépeint depuis des siècles la conquête de la ville par les citadins – au grand dam des riverains. Que l’on parle virtuel ou réel, la ville s’approprie dans ce marquage intensif de l’espace. J’avais parlé de « folksotopie » pour définir ces territoires urbains « augmentés » par l’éditorialisation des citadins, via les applications géolocalisées. « L’urotopie » désignerait alors son pendant odorant : des territoires embaumés par une envie pressante.

Note : Voici le texte sans additif, tel qu’il a été rédigé pour Chronos. Le sujet me tenant toutefois particulièrement à cœur, attendez-vous à retrouver très bientôt une « extended version » dans ces colonnes. L’u(ro)topie urbaine n’a pas dit son dernier mot !

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Le mot de la fin revient à Thierry Paquot :

« Chaque déambulation urbaine devient cueillette d’anecdotes. Chaque détour vous rend témoin d’une scène unique et inhabituelle. Qui d’entre nous refuse d’actionner son œil-caméra ? Pas moi, en tout cas, trop gourmand de ces saynètes, trop “bon public” pour les bouder, trop content qu’il se passe quelque chose, car finalement la grande ville se doit d’être à la hauteur de sa réputation, non ? Ces “petits riens urbains” sont autant de bénédictions laïques dans la grande communion des citadins… »

Comment résister à cette invitation ? A vous de jouer.

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Les architectes serviront-ils encore à quelque chose dans la ville numérique ? C’est ce que l’on pourrait conclure en lisant – évidemment à contre-sens – cette brillante analyse, professée par le critique d’architecture Christopher Hawthorne dans le LA Times. Synthèse commentée.

Pour la faire courte (et ne pas citer la moitié du texte), Christopher Hawthorne se penche sur la profusion des écrans dans la ville – les écrans digitaux traditionnels, évidemment, mais aussi et surtout les mobiles et smartphones en explosion – qui « transforment chaque coin de rue en Timesquare ». Selon lui, ces écrans « créent un vortex capable d’absorber toute notre attention, rendant le design d’un bâti invisible voire hors de propos ».

Pour lui, les architectes peuvent se positionner dans la continuité de cet environnement digitalisé, à l’image de la Gateway Art Tower de l’architecte Eric Owen Moss, sur les façades de laquelle peuvent être projetées des animations artistiques. On retrouve la même idée dans les productions collaboratives jouant avec les lumières des façades (Pixels et gratte-ciel. L’ambiancement du quotidien).

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A l’inverse, les architectes peuvent vouloir proposer une architecture plus contemplative, offrant aux citadins « un refuge face au vacarme digital de la ville« . Mais quelque soit l’orientation qui sera choisie, les architectes ne pourront rien contre les nouveaux usages de la ville permis par le mobile tels que la réalité augmentée (j’en ai déjà parlé : « un fantasme de vieux con ? »).

L’analyse est pertinente mais sent un peu le réchauffé, non ? Il faut attendre la fin pour croquer le meilleur ; je vous la laisse en version originale.

« As screens begin to cover more buildings, the city will become capable of effortlessly updating its architectural content. In the most extreme scenario, a sort of Marshall McLuhan-meets-« Blade Runner » fever dream, the skyline may begin, like television, to broadcast a continuous, all-encompassing present. Every building will be a contemporary building, carrying an up-to-date visual message… »

A quoi ressemblerait cette « architecture en streaming » ? L’exemple du N Building, de l’agence tokyoïte Terada design, exprime de manière caricaturale cette perspective d’une « architecture bavarde » : la façade est un QR code géant ; filmez ce code-barre 2D avec votre mobile et vous pourrez visionner les promos du magasin ou les tweets géolocalisés des chalands.

Christopher Hawthorne conclut sur une prophétie peu réjouissante :

« … which means that no building will be a historical building. Digital screens seem likely over time to render the architectural past fainter and fainter — and maybe even lead the city to forget itself. »

Quels sont horizons urbanistiques et architecturaux qui se dessinent derrière cette idée ? Peut-être ceux d’une architecture atonale et effacée voire absente – qui ne se passerait pas pour autant des architectes, est-il besoin de le rappeler ? -, dont les façades ne seraient que les supports vierges d’un contenu sans cesse réactualisé. A l’image de cette oeuvre en trompe-l’oeil partagée par mon ami Nico :

De mon côté, je suis émerveillé par cette vision de la ville streaming. En fond, les imaginaire du flux, du temps réel et surtout du liquide se dévoilent pour repenser l’architecture et l’urbanité. On aura le temps d’y revenir…!

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[EDIT du 10 septembre 2010] Pour aller plus loin : Nicolas Ruiz Gonzalez, Thomas Perez et moi-même avons récemment décidé de partager cette vision de l’architecture « en streaming » lors d’un concours étudiant pour l’éditeur Nemetschek.

Notre projet, intitulé « KUBIKOPEDIA », lauréat de la mention spéciale, est à considérer comme un « manifeste » en faveur d’une architecture épousant – et portant – les ambitions humanistes des nouvelles technologies (ici, la réalité augmentée). Il est à découvrir ici : KUBIKOPEDIA : quelle architecture pour le « Siècle des Lumières numériques » ?

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Pour rester dans la thématique cartographique de mon dernier billet (Si les gamers cartographiaient le monde) – pour les cancres qui n’ont pas lu l’entretien en entier -, voici une autre saillie brillante de Nicolas Nova, qui s’attaque cette fois à la « carte sans carte ». Rien que ça !

« Il est important lorsque l’on parle de géolocalisation de ne pas s’arrêter à la notion de carte. L’usage de la carte s’avère en effet compliqué si c’est un téléphone avec un écran assez petit, étant donné que tout le monde n’a pas encore un iPhone1. De plus, la lecture de cartes demande aussi un apprentissage et une maîtrise particulière qui n’est pas toujours partagée.

Du coup, on peut également imaginer d’autres dispositifs, tels des objets communicants qui peuvent fournir des données géolocalisées sans avoir recours à une carte. Un exemple intéressant est cette horloge développée par Microsoft est la « Whereabouts Clock », qui est calquée sur « l’Horloge de famille des Weasley » dans Harry Potter, permettant à Maman Weasley de savoir où se trouve sa famille2. Microsoft a développé une horloge similaire3 : c’est un exemple d’application discrète de géolocalisation qui va au-delà de la carte. »

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Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter à la qualité du propos. L’un des potentiels majeurs repose évidemment sur le floutement du caractère intrusif de la géolocalisation, et Microsoft ne s’en cache d’ailleurs pas.

« Nous voulons que l’horloge donne suffisamment d’informations pour être rassurante sans en donner trop et que les gens se sentent surveillés. »

Néanmoins, et j’ai volontairement choisi un titre tête-à-claque dans ce sens, le développement de telles interfaces n’est-il pas la preuve que l’on peut se passer de carte pour lire l’espace ? Évidemment, la carte restera un médium majeur de la représentation spatiale. Mais des visualisations comme la réalité augmentée, malgré tous les doutes que j’exprime sur le sujet, s’affranchit déjà du fond de carte – et ce n’est probablement qu’un début :

« On peut imaginer que la carte n’est pas toujours la plus pertinente en termes de valeur d’usage : il n’est pas toujours utile d’avoir une représentation très précise du territoire et de la position des individus. De même, on peut considérer que le partage d’informations sur sa géolocalisation sur des plateformes telles que Twitter est aussi une forme non-cartographique intéressante. »

D’autres applications expérimentales pointent leur nez et interrogent mes origines de géographes. Jusqu’à quel point pourra-t-on se passer de la cartographie pour naviguer dans la ville ? Je laisse mes amis géographes répondre s’ils le souhaitent. Mais la problématique est suffisamment stimulante pour que je promette d’y revenir dans un prochain billet, notamment pour parler de quelques rencontres sympathiques faites lors GeoInTalk 2010.

Je laisserai la conclusion à Nicolas Nova, avant d’en profiter pour remercier tous ceux qui ont RT le billet « Si les gamers cartographiaient le monde »4  – et qui ont fait exploser mes stats \o/

« Cette « carte sans carte » est une tendance importante et porteuse d’un grand potentiel en terme de design, mais peut-on encore l’appeler « carte » ? »

Vaste question.

  1. Je serais un chouïa moins déterministe que Nicolas sur ce point. []
  2. Au travail, en déplacement, à l’école, etc. L’application repose sur le traitement des connexions de mobile. []
  3. En savoir plus ici []
  4. Pêle-mêle : Emile Hooge, Renaud de GeoInWeb, Playtime et GameinSociety… que je vous invite à lire. Et bien évidemment, un immense merci à Nicolas Nova pour tous ses liens et toutes ces idées que j’emprunte ! []

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