De Tourneville à la Silicon Valley : Richard Scarry, émissaire de la créativité urbaine

Le 16 juin 2015 - Par qui vous parle de , , , , , dans parmi lesquels , , , , , ,

Lors d’un récent weekend passé en famille, nous avons eu la joie de nous replonger dans l’âge tendre grâce à la présence de la petite dernière, et de sa collection de livres pour enfants. Friands de ces imaginaires à la fois naïfs, didactiques et inventifs, on a pas pu s’empêcher d’y jeter un oeil professionnel et prospectif. C’est précisément les livres illustrés par Richard Scarry –  trouvés en vide-grenier à petit prix – qui nous intéressent aujourd’hui.

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Pour les novices ou ceux qui auraient oublié l’existence de ce dessinateur fou, Richard Scarry (1919-1994) est américain et compte à son actif plus de deux cents ouvrages pour les petits. Traduits dans une douzaine de langues, plus de 100 millions furent vendus dans le monde entier. Une série animée fut même diffusée en France au milieu des années 1990, sans parler de son jeu vidéo éponyme… (ndlr : Si quelqu’un y a joué, qu’il/elle n’hésite pas à nous raconter son expérience en commentaires !)

Les séries les plus connues et les plus caractéristiques de son travail mettent en scène une vingtaine de personnages : des animaux anthropomorphes, de la fourmi à l’éléphant (le plus connu d’entre eux est incarné par un ver de terre, dans sa voiture-hélico en forme de pomme). Tous plus actifs les uns que les autres, ils sont rarement les protagonistes d’une histoire classique. Cette ménagerie représente bien plutôt le prétexte léger pour faire figurer des sujets éducatifs comme l’apprentissage de vocabulaire ou du mécanisme de certains engins. Ainsi, cette joyeuse compagnie au caractère bien trempé s’affaire, dans les albums de Richard Scarry, comme sur un chantier tumultueux.

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Les thèmes traités sont bien souvent liés aux métiers, aux transports, aux commerces et à la ville en général. Ainsi, ses ouvrages les plus fameux font partie de la série mettant en scène Busytown (Tourneville en version française), une cité bouillonnante où chaque personnage tient son rôle, de l’infirmière au voleur, en passant par le gendarme à moto. A la fois très créatifs (voire « what the fuck ») et très didactiques, prenant pour sujet central urbanités et urbanisme, nous tenions à faire un hommage à ces atlas urbains pour morveux très curieux.

Topographie candide, pédagogie réussie

Les fresques imaginées par Richard Scarry représentent bien souvent un beau bordel mixant fiction et réalisme. Remplies de situations cocasses et de petits détails hilarants, elles fascinent les petits comme les grands.

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Fanatique de doubles pages bigarrées, Richard Scarry a le sens de la mise en scène et offre au lecteur des natures mortes urbaines imaginaires qu’on ne se lasse pas de décrypter. Sur le blog anglophone spécialisé dans le graphisme et l’animation « Seven Camels« , son auteur commentait l’image ci-dessus de la façon suivante :

« I loved his books as a kid and I loved his drawings especially. They are interesting for this discussion because his characters don’t tend to have a strong line-of-action. Look at this one – even in really extreme action, they tend to be straight up and down. By this period of his art, he tended to draw all of his characters that way.

It’s a pretty common convention in animation that you shouldn’t draw your characters straight up and down – they should always lean to a diagonal or a horizontal to break up the monotony of characters all standing upright all the time. And also in animation it’s desirable to have the limbs and torso of the figure flow in and out of each other along one line of action. And you’re supposed to have the hips tilt differently from the head and shoulders and add twists and turns in the figure for life and variety.  The thing is, Mr. Scarry breaks all of those rules…a lot. »

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Défiant nombre de règles régissant l’animation, Richard Scarry se place ainsi en maître inventif d’un dessin effervescent. D’autre part, la finesse de son trait permettant un niveau de précision conséquent, ses scènes forment à la fois une carte postale instructive et un délice d’imagination minutieuse. Dès lors, les détails n’incarnent pas seulement des « délires » de l’auteur destinés à éveiller la curiosité et l’humour de l’enfant. Ils appuient également le caractère scientifique du motif traité. Ainsi, comme le clarifiait le blog Benzilla à propos d’une scène grouillante, se déroulant dans un paquebot vu en coupe :

« Every room is packed with fun, interesting stuff and he’s done great technical drawings of things like the pistons and crankshaft cams, valves, air intake/exhaust, etc. Richard Scarry don’t play; note that the four pistons are drawn such that they sequentially depict the stroke cycle of a four-stroke engine: intake, compression, power, and exhaust. »

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Qu’ils soient comparés à d’autres représentations de villes fourmillantes – comme celles des illustrateurs Mike Smith, Rotraut Susanne Berner, ou Martin Hanford, de l’artiste eBoy, du foisonnant Sergei Tyukanov, voire de Wes Anderson -, les dessins urbains de Richard Scarry nous font d’autant plus rêver qu’ils ont autant du city builder figé que du tapis d’éveil habité. Pour ne rien gâcher, les textes accompagnant et les détails se superposant y sont toujours pertinents ou amusants.

Au niveau du discours, tout n’est pas à garder : ses livres furent produits et édités entre les années 1950 et les années 1980, ce qui laisse le temps à une société de beaucoup changer. Ainsi, de vieilles éditions comme celles de 1963 – jugées réactionnaires, misogynes ou racistes – ont bien heureusement été rééditées au début des années 1990. Depuis cela, notons que les représentations sociales y sont plutôt novatrices (salvatrices) pour l’époque1 !

Agile est Tourneville

Du côté des imaginaires urbains, on se régale chez Richard Scarry. Voici une sélection de montages photos prises sur le vif lors de notre veille dominicale, accompagnées de commentaires. La plupart des images présentées ci-dessous sont issues du Dictionnaire des Animaux (1967) – un lexique grand format de la vie courante. La qualité des clichés n’est pas grandiose, mais les représentations valent le détour…

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L’un des personnages principaux de ce dictionnaire insolite se prénomme Dingo et incarne l’archétype du chauffard. Féru de sa belle voiture rouge, il y est représenté à toute vitesse, coupable d’un accident de la route ou encore sanctionné d’une contravention. Dès lors, l’ensemble des mises en scènes où Dingo apparaît rend manifeste une multitude de problématiques liées au code de la route, aux règles de bonne conduite en milieu urbain, et bien entendu à la confrontation des modes. Ci-dessus, la sécurité des piétons est en jeu. Thème on ne peut plus important dans l’éducation des enfants, Richard Scarry prend parti en caricaturant régulièrement les automobilistes, ainsi qu’en donnant un rôle clé à la signalétique urbaine (quitte à en faire un peu trop !).

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D’un côté, une course de char pour Dingo le chauffard mêle moyens de transport d’hier et d’aujourd’hui. De l’autre, une dizaine de patins à roulettes attachée au corps sinueux d’un serpent… que l’on traduira naïvement par un cri du coeur : « Les mobilités pour tous ! »

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Florilège d’automobiles post-modernes, dignes de la célèbre architecture-canard, ce mode de construction kitsch (et désuet) prenant au pied de la lettre la représentation d’un contenant par rapport à son contenu… Ici, le bricoleur roule en voiture-marteau tandis que la poule klaxonne depuis son véhicule ovoidal… Richard Scarry est d’ailleurs plutôt connu pour ces imaginaires particuliers, popularisés – tout comme ses livres – dans les années 1960.

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Ici, plusieurs modes de transport sont mis en lumière. On retiendra surtout l’acte de fraude de la première vignette, illustrée par l’un des personnages récurrent chez Scarry : le mendiant. Le ton neutre et presque enjoué – ou en tout cas dénué de jugement moral sur l’acte représenté – du commentaire accompagnant la vignette fait plaisir à lire. En effet, loin des clichés de certains discours normatifs présents dans les livres destinés à un jeune public, Richard Scarry représente ici une personne sans-abris bien contente de pouvoir voyager gratuitement pour la raison simple qu’il n’a pas de salaire… Les autres images sont tout aussi inspirantes : de la trottinette bricolée à l’aide d’un balais, au sport de glisse unijambiste.

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Le toit des transports en commun : rooftop mobile à la mode dans les années 1960 ? Que ce soit pour voyager ou y garer son véhicule, l’idée est plutôt séduisante. On connaît aujourd’hui la « hype » que peuvent avoir ces terrasses verticales (cf la très controversée brasserie Barbès). Scarry imaginait donc la terrasse nomade comme lieu d’observation (à l’image des bus panoramiques, surtout connus pour les visites touristiques) et de pause. Le stationnement mobile, ça fait surtout penser aux dépanneuses et services auto-trains, ces couchettes ambulantes pour voitures à l’arrêt.

Et si les transports en commun devenaient des parkings pour particuliers ? Louer le toit d’un wagon de métro aérien pour y entreposer sa Fiat Panda, un horizon plutôt coolos pour fêter Parking Day tous les jours de la semaine ? D’ici que nos bus et tramways portent sur le dos des mille-feuilles de bagnoles (petite pensée pour les parkings à étages japonais), on pourrait transformer tous les rooftops à la mode en circuits automobiles pour désengorger la chaussée… Mais pour ça, il faudrait d’abord ressusciter l’architecte Giacomo Mattè-Trucco.

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1/ On retrouve ici notre cher Dingo, cet amateur de chignoles qui n’a pas froid aux yeux lorsqu’il s’agit de conduire. A l’arrêt, ce dernier sait également se faire plaisir en tête à tête avec sa caisse… qui joue ici à la fois le rôle de compagne et de table à manger (NSFW). Plus sérieusement, ce dessin fait référence à certains tropes urbains qui nous sont chers : ceux de la ville agile appliquée au repas (et au repos). Pour vous y replonger, un article écrit sur Demain la ville résumait ces problématiques passionnantes, et l’une de nos cartes postales l’illustrait de façon amusante.

2/ Dans un deuxième temps, une autre façon de détourner les véhicules personnels est ici dépeinte par notre dessinateur, celle de la pool-truck. A l’instar des utopies éclaboussantes scandées par le Laboratoire des baignades urbaines expérimentales – et donc des réappropriations mouillées de certains mobiliers urbains -, une bande de grenouilles se retrouve ici au volant d’une mare sans nénu-phares. Ca donne carrément envie de déshabiller les jantes de ce bassin à moteur pour flotter sur ses pneus. Ca ferait en tout cas un élément de décor sympa dans un film post-apo. Si après demain les carburants actuels s’épuisent, il faudra bien rénover nos stations-services abandonnées et autres cimetières de voitures… en les transformant en pataugeoires post-industrielles ? D’ici la fin du monde, on va prospecter sur le rachat d’une pompe à essence à reconvertir en tuyau d’arrosage (pour ambiancer le tournage d’un clip sexy non sexiste).

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Un peu de ville fertile pour éveiller la main verte des plus petits avec Richard Scarry, qui imagine le potager de demain : sur le toit d’une maison, ou dans la remorque d’un camion. Prospective de l’habitat écolo en mode écoquartier d’un côté, utopie pudique à la berlinoise de l’autre… Tous les moyens sont bons pour reboiser les villes, que le jardin soit perché ou nomade.

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C’est petit à petit que l’on voit pointer les imaginaires du logement dans cette sélection d’illustrations. Après la personnalisation des biens par la culture potagère, le dessinateur ajoute ci-dessus une dimension ludique aux réappropriations astucieuses de ses personnages anthropomorphes.

1/ Sur la première image, l’âne agriculteur2 s’est amusé à concevoir une maison perchée aux portes multiples. Pour en sortir, il faudra donc déplacer le toboggan devant la sortie sélectionnée, en guise d’échelle mobile aux attraits récréatifs. Rêve d’enfant ou délire de riche, cet imaginaire a le mérite de nous faire réfléchir à l’application de mécanismes divertissants dans la conception de l’habitat moderne (rien que ça !).

2/ Sur la seconde, une autre reconversion d’objet en table de pique-nique est à l’oeuvre. Cette fois-ci, le chauffard glouton a laissé sa place au papa zappeur. Profitant des débuts de la TV couleur ou de la troisième année de diffusion de Doctor Who, ce chat en costard a élu domicile devant l’écran central de la maison familiale. Le téléviseur a remplacé le plateau repas pour plus de proximité avec le programme diffusé, au grand damne de sa compagne dévouée (on espère vivement que la réédition de 1991 aura échangé les rôles entre ces deux protagonistes stéréotypés…).

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Pour finir, voici une sélection de commerces qui peuplent l’univers extraordinaire de Richard Scarry. Le décor de la plupart d’entre eux semble relativement rural, et ça ne fait pas de mal aux représentations plus traditionnelles de la campagne ! Vitalité et convivialités se dégagent délicieusement de ces quelques scénettes où la street-food est reine. Saucisses grillées à déguster dans un wagon de train abandonné côtoient le hot-dog itinérant; les produits locaux attendent une clientèle tandis que les pâtisseries font fureur… A l’heure où le food-truck retrouve son heure de gloire dans nos villes saturées, ces vignettes colorées offrent une variété de modèles : du pop-up store à la gargote ambulante.

On notera que certaines problématiques connexes à ces lieux de sustentation urbains sont subtilement pointés du doigt, comme celles liées à l’assise. Le « Blue Train Special » incarne ainsi l’unique enseigne à offrir des sièges à ses chalands. Ailleurs, un client est contraint de « s’atabler » – si l’on peut dire – à même le sol, et comme si cela ne suffisait pas à rendre rudimentaire ce pique-nique improvisé, un second avale son sandwich debout sur la tête du premier ! Cette situation absurde met dès lors en lumière l’aberration du manque manifeste de mobilier urbain dédié à la pause dans nos villes. Et si on se délassait sur les coloquintes géants entreposés à la droite du vendeur de jus de fruits frais ?

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Innovation et dérision

Pour conclure, revenons rapidement dans le monde réel et actuel qui paraît apprécier les imaginaires « scarryesques » plus qu’on ne le croit ! Par pur hasard, notre veille liminaire nous aura en effet apporté quelques réappropriations récentes de cet univers en pagaille. Si on transposait Busytown au XXIe siècle, ça donnerait quoi ? Visiblement, cet univers inspire, puisque plusieurs adaptations ont été réalisées. Et d’après vous, quelles entités urbaines existantes ressemblent le plus à cette ville hyperactive et sans-dessous dessous ?

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« What do people do all day? » in Los Angeles Magazine by Ben Kirchner (mars 2015)

Ci-dessus, un L.A. bouillonnant à l’image de Tourneville… Dans cette « busy, busy town« , le covoitureur transporte un développeur qui porte des lunettes connectées, pendant que le vitrier d’un gratte-ciel s’apprête à interrompre l’échange en cours entre le proprio d’un food-truck et un blogueur bouffe. Bref, cette concentration de nouveaux et d’anciens métiers est représentée ici pour rendre hommage à Richard Scarry (et pour flatter la deuxième plus grande ville américaine, où les start-up poussent comme des champignons).

La Silicon Valley avait d’ailleurs elle aussi été vernie d’une poignée d’avatars à la sauce Richard Scarry quelques temps plus tôt. Autour de janvier 2015 l’artiste Tony Ruth lançait alors un Tumblr intitulé « Welcome to the Business Town » et sous-titré : « La journée-type des créateurs de valeur ajoutée »… On vous laisse décrypter ces quelques vignettes parodiques, entre prosélytisme abusé et dérision désabusée, en regrettant les voitures-concombre de notre enfance :’)

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On vous quitte là-dessus, en espérant que vous ne ferez pas trop de cauchemars plein d’innovations et de startupeurs. Si avant de vous remettre au travail vous avez envie d’un peu plus de critique, voici un autre détournement – cette fois-ci encore plus clairement satirique sur les nouveaux modèles : « Richard Scarry’s Busy Town in the 21st Century » (in Tom the Dancing Bug, by Ruben Rolling, 2014).

  1. Voire même pour aujourd’hui si l’on en croit une bonne partie des figurations destinées aux petits []
  2. Légende coupée : « Par quelle porte tout à l’heure / Hihan a-t-il sorti son tracteur ? / Quel est le plus court chemin / Pour descendre dans le jardin ? » []

1 commentaire

  • Ce papier fourmillant d’imaginaires m’a donner envie de visiter Paris avec l’oeil expert d’un asticot hydrolique en dînant sur le toit d’un bus en patin à roulette.
    Une belle envolée lombrique. J’ai adoré.

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