Donaldville et la ville-palimpseste : une allégorie

Le 14 octobre 2013 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Nombreux sont artistes et conteurs à s’être inspirés de la ville souterraine dans leurs œuvres, souvent de manière relativement péjorative. La pop-culture regorge ainsi d’exemples de cités caverneuses toutes plus flippées les unes que les autres, comme nous le montrions la semaine dernière (Le souterrain : un imaginaire urbain en cours de revalorisation ?). Il en est toutefois certaines qui sortent du lot, en présentant la ville souterraine sous un angle plus nostalgique que de coutume. Donaldville, la célèbre capitale des canards, en est un témoin emblématique.

Dans la bande-dessinée « Un petit cadeau très spécial« , (Don Rosa, 1997), on peut ainsi découvrir ce que cachent les fondations de la ville : une autre ville, tout simplement. Poursuivant les ravisseurs de son argent, le richissime Picsou atterrit littéralement dans la « vieille ville », depuis recouverte par la Donaldville de surface. On y retrouve, à moitié délabrés, d’anciens commerces datant du début du XXe siècle, c’est-à-dire avant que Picsou ne choisisse d’y installer son coffre, sa fortune et ses entreprises, et que le modeste bourg ne devienne une métropole financière de premier plan.

On retrouve, au fil de ces cases, une intéressante vision de l’explosion urbaine, emblématique des périodes économiquement fastes durant lesquelles se serait construite Donaldville1. Plutôt que de recycler le bâti, on a construit « par dessus ». Une manière de faire qui dénote évidemment avec les préceptes contemporains du durable, intimement liés aux crises qui pèsent sur les territoires, et qui amènent à repenser la « recyclabilité » des espaces existants.

Dans cette bande dessinée plus précisément, cette préservation (involontaire) des vestiges du passé se confronte à un autre dilemme, plus personnel et donc plus épineux : la nostalgie de Picsou, voire d’autres habitants. L’auteur en joue d’ailleurs pour rendre Picsou plus humain, et l’on regrettera seulement qu’il n’ait pas choisi d’approfondir le sujet en imaginant, pourquoi pas, cette « vieille ville » transformée en musée à ciel (c)ouvert.

Qu’importe, l’essentiel est ailleurs : à travers cette vision de Donaldville, l’auteur nous offre une allégorie de choix pour évoquer cette « ville-palimpseste », selon la formule d’Olivier Mongin (La condition urbaine, 2005), depuis abondamment reprise par les penseurs urbains (pour aller plus loin : Figurations de la ville-palimpseste, Ursula Bähler, Peter Fröhlicher, Patrick Labarthe, Christina Vogel (dir), 2012.) Comme l’explique ce doctorant sur son passionnant blog de recherche consacrée aux temporalités de la ville :

Cette ville, en tant que palimpseste urbain,traduit la résistance de l’habiter face à l’acte de projeter et de construire (Younès, 2001). Cette permanence est celle de la mémoire, de la sédimentation ancienne de la ville, alors que la substitution concerne le changement et le renouvellement de la ville. Ces deux logiques doivent être présentes dans la pensée de la ville au risque d’aboutir à des impasses si un seul principe est considéré : par exemple, la seule substitution amène à une logique de table rase qui élimine la possibilité d’une logique de préservation de la valeur historique du tissu urbain.

Difficile de trouver meilleure illustration de cette définition que cette Donaldville paradoxale, à la fois préservée et cachée aux yeux du présent. C’est aussi le rôle du souterrain : sédimenter le passé, pour peut-être offrir à ses excavateurs la possibilité d’un dénicher de précieuses richesses.

 

  1. Note : selon une logique propre à cette univers, toutes les aventures de Picsou ont lieu entre 1947 et 1967 []

1 commentaire

  • Je suis étonné de ne lire aucune référence à New New York dans Futurama, qui reprend exactement ce principe dès le début de la série: la nouvelle ville est construite au dessous de l’ancienne, avec les bâtiments, les réseaux de transport etc. Le tout avec des fondus entre l’état délabré de la ville en l’an 3000 et les souvenirs du héros, Philip J. Fry, qui vient de l’an 2000.

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