L’Urbeach, quand les plages s’invitent en ville

Le 5 septembre 2017 - Par qui vous parle de , , dans , parmi lesquels , , , ,

Tout au long de cette période estivale qui s’achève, nombre de vacanciers se seront engouffrés sur les autoroutes pour rejoindre le littoral en quête d’une pause hédoniste. Dispersées sur pas moins de 3 400 km, les côtes françaises, loin d’être monolithiques, présentent une grande diversité de profils tant géologique que sociologique.

Emprunté à l’italien spiaggia (signifiant « pente douce »), la plage est un objet qui, pendant longtemps, fut seulement étudié par le prisme de la géographie physique. Appréhendées selon leur géomorphologie, les plages sont certes définiescomme « des secteurs de côtes où des sédiments, sables et galets, sont accumulés par la mer »1 . Nonobstant, l’évolution des représentations portées sur cet objet composite a également été contingente de l’apparition de nouveaux usages et de nouveaux visages sur le rivage…

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L’écume des siècles

Ce sont les édiles romains, qui développèrent les premiers une certaine appétence esthétique pour les bords de mer de Méditerranée (principalement abordés comme espace de conquête politique durant l’Antiquité). Peu fréquentées au Moyen Âge et à la Renaissance, il faudra attendre la fin du XVIIIème siècle (avec notamment la diffusion d’une conception paysagère de la nature par le courant romantique) pour que les plages deviennent des lieux appréciés pour leurs vertus thérapeutiques.

Contemplatifs devant ces étendues à l’horizon infini, les aristocrates et bourgeois les plus aisés du Nord de l’Europe affectionnaient particulièrement les bains de mer en hiver. Au fil de l’eau, l’anthropisation de ces espaces s’ancre alors de manière durable dans le sable – comme peuvent en témoigner certains marqueurs spatiaux à l’instar des cabines, douches, et allées de planches facilitant l’accès de ce qui fut jadis un paysage déserté.

La corniche Bonneveine 1907

« Cette belle promenade dominant la mer depuis l’anse des Catalans jusqu’au Parc Balnéaire du Prado permet de découvrir de magnifiques points de vue sur les îles du Frioul et le château d’If. En 1848, on décide de créer une route en bord de mer afin de donner du travail aux nombreux chômeurs de l’époque, c’est la création des Ateliers Municipaux et l’embauche de 8 000 ouvriers. Dès les années vingt, la Corniche devint un lieu de promenade très fréquenté par les Marseillais. » – A lire sur le site… du centre-commercial La Corniche Bonneveine !

On passe donc de la plage abandonnée à la plage bondée, n’en déplaise aux néo-vacanciers exaltés par l’obtention de leur premiers congés payés…  En effet, la deuxième moitié du XXème siècle signe l’avènement d’une société de loisirs au sein d’une France qui se modernise, se libère tant politiquement que socialement et qui, comme ce bon vieux monsieur Hulot, aime passer ses vacances à la mer. Ainsi, l’identité singulière de nos cités balnéaires a largement été façonnée au cours des Trente Glorieuses2.

La cité phocéenne est emblématique de ces opérations d’aménagement qui ont métamorphosé les contours du littoral. Dans les années 1960, les plages du Prado ne jouissaient pas de la même popularité. Nulle envie de se baigner quand les eaux souillées de l’Huveaune, un fleuve intra-urbain, se déversent dans la mer devenue véritable égout à ciel ouvert ; ou quand la route congestionnée qui borde le banc de sable étriqué de l’époque provoque un sentiment d’insécurité !

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Plage des Catalans à Marseille

Devant faire face à une croissance démographique et un étalement urbain sans précédent, Gaston Defferre, alors maire de Marseille, donne un autre cap à cette ville portuaire en réalisant « un aménagement de grande envergure n’ayant pas d’équivalent en France ni même à l’étranger ». Projet validé par le conseil municipal en 1968, plusieurs années de travaux ont été nécessaires pour agrandir le banc de sable de 200 mètres de large en gardant un espace libre, sans habitations limitrophes.

Aménagé de manière rudimentaire avec des buttes de gazon, du gravier et quelques équipements sportifs, l’opération du parc balnéaire du Prado allait à contre-courant des constructions de marinas sur le pourtour méditerranéen dans les années 1970 (qui, selon la vision des ingénieurs et des urbanistes de la région, incarnent « la plage urbaine idéale »)3.

Bienvenue à Galaswinda

De Belle-Île-en-Mer à la Madrague, les plages sont entrées dans la culture populaire et sont devenues des laboratoires de socialisation où peuvent s’expérimenter des pratiques alternatives aux normes sociales préétablies en ville. Les conduites des individus à la plage sont révélatrices des représentations que nos sociétés accordent à la territorialité et à la corporéité. La possibilité qu’offrent les plages de se dévêtir du carcan de la pudeur, de dévoiler son corps, a été un levier déterminant, notamment dans l’émancipation des femmes (dont le bikini est devenu l’étendard de leur combat). De même, alors que le teint hâlé fût longtemps associé à la classe laborieuse, les corps bronzés font aujourd’hui bien plus partie des canons de beauté admis socialement. Le corps est ainsi petit à petit devenu « un marqueur de l’appropriation de l’espace et un vecteur d’affirmation d’une identité aussi bien sociale, qu’ethnique ou de genre »4. La posture, la manière d’agir, le paraître qui s’y organisent, font des plages l’un des reflets de l’état intime de nos sociétés.

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On y vient tôt le matin pour se baigner dans les couleurs des premières lueurs afin d’entamer sa journée l’esprit léger, on y passe plusieurs heures histoire de rentabiliser le prix de ses vacances à Saint-Tropez, ou l’on y vient en soirée pour pique-niquer devant le coucher de soleil, en famille ou entre amis. Appréhendée comme un espace public, la plage n’est plus seulement un espace géographique mais un espace approprié. Support d’urbanités, à l’instar de ces jeunes sautant de la corniche Kennedy et défiant les lois de la gravité pour s’élancer de leur corps incisif dans le bleu de la Méditerranée.

Ainsi, un changement symbolique de la fonction de la plage s’est opéré ces cinquante dernières années. Fréquentée en hiver comme en été, de jour comme de nuit, habillé ou dévêtu, à la recherche du bien-être physique ou psychologique, la plage est une espace en marge, capable d’héberger l’imaginaire collectif dans son ensemble.

Cette hétérotopie (selon l’acception donnée par Michel Foucault) est créatrice de « micro-territoires de loisirs »5, dont le périmètre correspond à la serviette étendue des touristes allongés, rompant avec la posture verticale de la vie ordinaire.

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Scène issue du film « Les Plages d’Agnès » d’Agnès Varda (2008) – via Languedoc Roussillon cinéma

Avec leurs limites toujours plus floues et de leur croissance tentaculaire, les métropoles littorales du XXIe siècle aménagent leurs plages urbaines comme des espaces publics alternatifs aux lieux centraux congestionnés. En deuxième lecture, il est même possible de concevoir les plages urbaines comme des temps publics divergents, faisant l’éloge de la lenteur dans un monde hyperactif. Renvoyant à l’acception habermassienne de l’espace public, la présence des femmes, des enfants, des jeunes et des personnes âgées se croisant tout au long de la journée, signale une certaine appropriation territoriale au service du vivre ensemble et de l’altérité.

Domestication estivale et menaces environnementales

Espace vraiment public ? Pas si simple… Si le principe de l’accès libre et gratuit du public aux plages est reconnu depuis 1858 par le Conseil d’Etat, les évolutions réglementaires en la matière révèlent le primat donné aux enjeux économiques sur les enjeux environnementaux de la préservation de nos espaces littoraux. Bien que le domaine public maritime en France soit inaliénable, la loi littoral de 1986 permet à l’Etat d’accorder des concessions à des acteurs privés pour une durée maximale de 12 ans. Les contraintes qui s’imposent à ces locations temporaires ont été renforcées en 2006 avec l’interdiction de construire des installations en dur et clôturées, l’obligation pour les responsables de ces concessions d’avoir une occupation n’excédant pas 20% de la longueur et de la surface de la plage, ainsi que l’obligation de laisser une bande dégagée d’une largeur de 3 à 5 mètres pour permettre le passage des piétons au bord de l’eau.

L’artificialisation de nos rivages déchus de leur charme sauvage, la prolifération de paillotes privées, l’aménagement en réponse à des contraintes réglementaires en matière d’accessibilité, le traitement quotidien par criblage, le nivellement, le nettoyage du sable notamment en période de fréquentation touristique massive, ont ainsi largement participé à accentuer l’érosion des littoraux, la pollution des eaux et la destruction des écosystèmes marins.

Iran, 38 - Rencontres photographiques d'Arles 2017

Photographie piochée dans l’exposition intitulée « Iran, année 38 » aux Rencontres photographiques d’Arles de 2017

Contradiction de nos sociétés urbanisées, le sable fin qui se faufile entre nos orteils, longtemps perçu comme une ressource inépuisable et gratuite, commence à disparaître du fait d’une surexploitation par les industriels de la construction. Connu pour son utilisation dans la fabrication du béton, le sable se retrouve également dans les moindres recoins de notre quotidien, de notre smartphone à notre vaisselle, en passant par nos produits cosmétiques. Du fait de cette extraction accélérant l’érosion des côtes, des îles entières en Indonésie et aux Maldives ont été englouties. Multinationales et mafias locales sont responsables de la disparition d’au moins 75% des plages de la planète. Pour édifier des châteaux de sable à Dubaï ou renflouer les plages d’Espagne, ces trafiquants pillent sans scrupules cette ressource qui appartient à tous6.

Plagistes, à vos pelles et vos sceaux ! Trouvons des solutions, et creusons-nous la tête, plutôt que notre planète…

  1. Vincent Coeffé, « Plage », Hypergeo []
  2. Jean Rieucau et Jérôme Lageiste, « La plage, un territoire singulier : entre hétérotopie et antimonde  », Géographie et cultures, 67 | 2008, mis en ligne en décembre 2012 []
  3. « La plage : corps et territorialités. », EspacesTemps.net, Brèves, 27.02.2012 []
  4. op. cit. []
  5. op. cit. []
  6. Voir : Denis Delestac, Le sable – enquête sur une disparition, Arte, 2011 []

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