Prospective du bord de route #2 : le non-lieu reconquis

Le 20 janvier 2016 - Par qui vous parle de , , dans parmi lesquels

Nous en parlions pour la première fois il y a deux mois : les bords de route sont des objets urbanistiques aussi fascinants que trop méconnus. Alors que dans notre billet introductif, nous présentions les facettes imaginaires – pas toujours très glamours – associées à ces contours, nous nous consacrons aujourd’hui à la réappropriations plus concrète de ces lieux.

Les bords de route dans le paysage urbain (allégorie)

Déjà, en conclusion du premier volet de ce diptyque, on s’était intéressé aux efforts entrepris par certains concessionnaires autoroutiers pour tenter de réenchanter la pause des voyageurs dans les aires dédiées. Aujourd’hui, nous nous attarderons donc plus spécifiquement sur certains événements ou services qui transforment le bord de route en véritable terrain de jeu ou lieu de vie… Éphémères ou permanentes, en construction ou bien installées dans les usages : cette poignée d’urbanités inspireront, on l’espère, la reconquête de nos propres lisières d’asphalte.

En France : la tradition événementielle

Certes, il semblerait qu’en France nous ne soyons pas les plus mal lotis en termes de réappropriation des rivages routiers. Un échantillon de cas plus ou moins anciens nous le prouve, et on peut en être fier ! D’un côté, la huitième édition de l’éco-festival de Montreuil « La Voie est libre » se tiendra en 2016, et comme chaque année étendu sur deux kilomètres de l’A186. Une membre du comité de pilotage qui organise le festival explique :

« Le plus grand éco-festival d’Île-de-France n’est pas une simple « kermesse sur l’autoroute ». « Tous les stands qui participent au projet doivent proposer au public une activité gratuite axée sur l’écologie, l’environnement ou encore le bien-être ». Ce rendez-vous a été créé par des riverains de l’autoroute, bénévoles, qui ont cherché à offrir une parenthèse de calme, de nature dans un endroit qui symbolise, habituellement, le contraire. »

Fermée aux voitures le temps d’une journée par an, la voie devient donc le théâtre de multiples actions artistiques et éco-responsables, et bien sûr de nombreuses convivialités. En 2014, l’événement avait accueilli 30 000 participants, contre 500 l’année de sa création…

A l’autre bout de la Seine-Saint-Denis, le phénomène s’est également propagé de façon plus intimiste. A Toulouse notamment, ce sont nos acolytes d’Urbain trop urbain qui mènent la danse de la réappropriation du périphérique local. Entre travaux d’écriture et promenades en bordure de bitume, l’écosystème de Claire Dutrait et Matthieu Duperrex ne cesse de bousculer l’imaginaire de cette voie inhabitée. L’expérience dédiée la plus marquante s’incarne sans doute dans un Tour Operator du ring toulousain, organisé en 2014 pour les Journées du Patrimoine, et inclus dans leur projet plus global intitulé « PeriphStrip« . Pour en savoir plus, on vous renvoie à l’interview enchanteresse du duo de choc que l’on avait publiée sur le blog à cette occasion.

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L’autre expérience française de reconquête des bords de route, c’est bien entendu le très médiatique Tour de France. Créée en 1903, « La Grande Boucle » constitue une compétition cycliste annuelle par étapes (21 exactement)  ayant principalement lieu en France, courant juillet. Dans ce cadre, les routes sillonnées par les coureurs sont vivement investies chaque année par une multitude de curieux, passionnés et autres badauds. Réunis sur les bas-côtés de cette course de près 3500 km (étendus sur 23 jours), les spectateurs patientent souvent pendant des heures pour voir passer un court instant les compétiteurs à deux roues.

« En 2012, les organisateurs ont dénombré tout au long du parcours douze millions de spectateurs – de trente-huit nationalités différentes. »

C’est alors que se met en place cette gigantesque campagne de domestication des bords de route, qui se compose presque essentiellement d’encouragements, d’impatience, de rires, de partages en tout genre et de cris de joie. Pique-nique familial et carnaval ne font alors plus qu’un, n’ayant rien à envier à l’allégresse des festivités communales plus classiques. Comme le résumait parfaitement l’ancienne ministre des sports Marie-George Buffet : « Le Tour est une vieille histoire marquée par un peuple qui vit au bord des routes » (via Le Monde). Cette foule estivale représente ainsi l’un des plus beaux exemples nationaux de réappropriation des bordures urbanisées, allant parfois jusqu’à convertir les bas côtés en véritables pataugeoires collectives (voilà qui plaira à nos amis du Laboratoire des Baignades Urbaines Expérimentales !)

Inspiration : le Japon en auto-stop

Sans surprise, l’autre nation qui nous aura vivement inspiré ce billet, c’est le Japon ! N’y ayant voyagé qu’en train et bus, nous n’avons malheureusement pas personnellement expérimenté les grandes routes nippones. Mais c’est bel et bien notre veille en ligne qui nous aura appris l’existence des « Michi-no-Eki« , ces aires de repos tout à fait remarquables… Littéralement, l’appellation vernaculaire se traduit par « station de chemin » en français, et « roadside station » en anglais. Comme l’explique le site touristique 2 Hours Drive From Tokyo, les aires de repos japonaises sont apparues le long des routes au début des années 1960. Les premières ressemblaient alors à n’importe lesquelles de nos aires d’autoroute les plus rudimentaires, composées d’un parking et de toilettes. Au fur et à mesure que le réseau routier se densifia, les Michi-no-Eki devinrent pour la plupart de véritables lieux d’aisance : entre le centre de loisirs, le lieu touristique, la zone commerciale et le marché de produits frais locaux à moindre prix :

« Michi-no-Eki is a facility created for the two motivations; promoting the local area and offering a rest for drivers and constructing communication flows between the area and the visitors. In 1993, the first 103 stations started their operation and now, in 2013, there are 1004 ’Michi-no-Eki’ all over in Japan.

In Michi-no-Eki, with no exception, there are toilets (very clean) and large parking lot which you can use at any time of the day throughout the year free of charge. There is always a building which has a simple restaurant where you can feed yourself with Japanese combination food and plain food such as Curry with rice and Ramen (noodles) and a market place where they sell local related products and seasonal crops delivered by local farmers at sell which is a ‘ought-to-see’. Some of the crops are typical Japanese which should be new to some of you and some very familiar though different in size, colour or shapes. Some of the farmers of the district are attempting to grow crops which are pretty new in Japan which could give you some offer in making your traditional dishes while you are in Japan. Since the farmers bring their products directly to the market, the price is less expensive regarding its qualities. Besides tourists and drivers, local people come for shopping as an alternative to supermarkets. »

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Dans la région d’Hokkaido, l’une des aires de repos est connue pour sa compétition de collection de tampons (à l’instar des gares nippones) dédiée : « the Hokkaido Michi no Eki Stamp Rally« 

Petit à petit, les « Michi-no-Eki » sont ainsi devenues de réelles destinations pour les touristes, les locaux et tous les autres visiteurs. Prouesse que nos aires de repos ne sont pas encore prêtes de réaliser… Le site francophone de promotion touristique dédié au Japon nippon.com consacrait notamment un article à ces lieux d’exception en mars dernier :

« Selon une enquête menée auprès d’automobilistes, 49,7% d’entre eux déclaraient avoir fait d’une aire de repos la ou l’une des destinations du voyage, et ils désiraient encore davantage de restaurants et de magasins proposant des produits locaux. C’est la preuve que les consommateurs ne considèrent déjà plus les aires de repos comme de simples lieux de passage. Aujourd’hui, il existe même des voyages organisés ayant pour point de départ une aire de repos, où il faut donc se rendre dans un premier temps en voiture. Ces voyages ont pour programme une visite des alentours, et souvent la dégustation de fruits que l’on cueille soi-même. 51,8% des personnes interrogées ont répondu qu’elles souhaitaient participer à ce genre de voyage centré sur une aire de repos. »

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A la campagne aussi, il fait bon vivre sur les bords de route nippons. Ici : deux jolis exemples de petits primeurs astucieux basés sur la confiance (dans l’animé Non Non Biyori)… S’il n’y a bien que le peuple japonais pour faire une confiance aveugle à ses clients de passage, le concept du petit magasin de rivage routier existe bel et bien ailleurs. Chez nous, les petites routes de campagne pourront cacher ici et là des petites cases vendant des produits fermiers, de même que des fruits en Jamaïque, au Panama, ou en Alabama dans les années 1930

Si le propos peut paraître étonnant du point de vue de ce que l’on connaît chez nous en termes de stations autoroutières, le cas japonais est tout à fait différent. Bien qu’ils soient construits tous les 15 ou 50 km, une partie de ces espaces ont dès le départ été pensés pour devenir des lieux touristiques attractifs. Un « classement des aires de repos les plus populaires du Japon » figurant en fin de l’article susmentionné indique ainsi un certain nombre de partis pris dans la conception des « Michi-no-Eki ». De la « superbe vue sur le Mont Fuji » aux sources chaudes, en passant par le camping en bord de mer et les pistes cyclables, on comprend donc l’attrait des voyageurs pour ces hauts lieux de l’urbanité roulante japonaise…

Pour conclure, on dira simplement que l’on se demande si l’innovation du réseau autoroutier français ne se trouve pas dans cette sélection d’urbanités toutes plus astucieuses les unes que les autres. Ne devrait-on pas en effet penser à renforcer l’attraction des lieux bordant les routes plutôt que de dépenser des millions pour rendre smart et interactifs des kilomètres d’asphalte ? On vous laisse méditer sur la question, et n’hésitez pas à réagir ou à nous partager vos expériences et idées en commentaires. Pendant ce temps, on continue notre veille sur Vine en tapant roadside+distraction.1

  1. Meilleur cru : du piano par-ci, une coeuillette en famille par-là. Mais aussi : une chanson a capella et du sport collectif []

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