Topo-graphie des concertations en milieu urgentiste

Le 25 septembre 2012 - Par qui vous parle de dans

Qu’on l’aime ou qu’on l’abhorre, l’instantanéité impose progressivement son rythme aux territoires urbains. Cette recomposition des temporalités a ses vertus, en facilitant les opportunismes et l’autonomie des citadins ; mais aussi ses vices, en particulier dans le poids cognitif qu’elle fait subir à ceux qui ne peuvent la maîtriser.

Note : cette problématique sera d’ailleurs au coeur d’un colloque organisé par le Grand Lyon le 26 novembre prochain (et auquel [pop-up] urbain contribuera). Renseignements et inscription gratuite sur Millénaire3.

Au-delà de l’échelle individuelle, cette accélération a aussi ses conséquences sur la fabrique de la cité, en particulier ses gouvernances. Comme l’avait démontré Antoine Picon lors de la journée Numérique et Génie urbain à l’EIVP, la ville instantanée se traduit aussi par une « événementialisation » des projets urbains, et donc des processus de concertations. Pour le dire autrement : la forme se substitue au fond, et la précipitation devient la norme de la gouvernance.

Avec le risque évident de froisser les parties prenantes : les architectes et urbanistes et opérateurs urbains, qui se voient harcelés par exigences temporelles difficilement soutenables ; et les citadins, pour qui l’événementialisation se traduit par une posture de passivité extrême, et ce malgré les dispositifs de co-création mis en place, l’objectif principal étant de leur « raconter une histoire » à travers un projet (cf. Antoine Picon)

Les dispositifs de co-création ne peuvent malheureusement pas y changer grand-chose, malgré la bonne volonté de ceux qui les portent. Tant que l’aménagement urbain sera placé sous le sceau du storytelling, le citadin se laissera prendre par la main. Cette situation est-elle désirable ? Clairement, non. Comment en sortir ? C’est là tout le problème.

A défaut de solutions toutes faites à proposer ici, commençons par explorer les métaphores et analogies disponibles, afin d’alimenter les prémisses d’une réflexion. A quoi pourrait ressembler un processus de concertation « idéal » ? Peut-être au jeu du topo, dont les règles inventées par l’artiste Jean-Michel Sanejouand en 1963 font directement écho à certaines formes de gouvernance tribales (via Marc Charon, dont les inspirations sont toujours aussi stimulantes) :

 

Deux joueurs A et B situés de part et d’autre d’une surface carrée sur laquelle sont tracées des lignes parallèles :
6 lignes « en pointillés » découpent en 7 bandes égales le terrain de jeu. Une ligne continue derrière laquelle sont rangées les 8 pièces du joueur B.
Les pièces du jeu = 2 ensembles de 8 cailloux.

Le joueur A répartit sur le terrain du jeu ses 8 cailloux de la façon qu’il estime, de son point de vue, la plus satisfaisante, sans tenir compte des lignes pointillées qui ne sont là que comme repères : c’est le 1er coup de la partie.

Le joueur B juge cette répartition de son point de vue (diamétralement opposé). Si elle lui convient, la partie est terminée. Sinon, il place une de ses pièces où il le désire sur le terrain. C’est le 2ème coup.

Il crée ainsi une nouvelle configuration qui reçoit ou non l’approbation du joueur A.
Celui va réagir en modifiant sa configuration initiale mais il ne peut le faire qu’en déplaçant une seule de ses pièces.
La partie se poursuit ainsi au coup par coup.
Les joueurs peuvent rejouer les mêmes pièces autant de fois qu’ils le désirent. Le joueur B ne peut pas faire revenir dans sa réserve (derrière la ligne continue) une pièce qui en est sortie.

Il n’y a ni gagnant ni perdant :
La partie se poursuit jusqu’à ce que les 2 joueurs-partenaires réalisent une configuration de cailloux qui les satisfassent pleinement, l’un et l’autre, chacun de son point de vue.

Il y a dans cet exemple somptueux toute l’antithèse des contraintes urgentistes évoquées plus haut. Un bon point de départ pour tenter de leur opposer une alternative viable, qui prendrait la forme de dispositifs de co-création véritablement astucieux. Et pourquoi ne pas carrément appliquer ces règles à un projet urbain, par exemple à l’échelle d’un quartier ? Il suffirait de remplacer les pierres par des propositions urbanistiques plus concrètes1 en n’ajoutant finalement qu’une seule véritable contrainte : être patient.

Si on laissait enfin le temps au temps et aux parties prenantes qui doivent composer avec le peu qu’on leur accorde, peut-être pourrions-nous sortir de la logique actuelle qui veut qu’à la fin : tout le monde repart frustré.

  1. exemple : plus d’arbres ici, moins de voiries là, un parklet à cet endroit, etc ; comme le font déjà des applications telles que Ville sans limites []

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25 septembre 2012

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