Un abécédaire de la ville astucieuse (2/5)

Le 18 mai 2012 - Par qui vous parle de , , , dans parmi lesquels

L’abécédaire de la ville astucieuse se prolonge avec cette seconde étape, dans le prolongement de l’Enjaillement qui concluait notre premier périple. Pas de longue introduction cette fois-ci, rentrons vite dans le vif du sujet. Il sera question de plaisir, beaucoup, mais aussi et surtout de défense de certaines valeurs fondamentales qui devraient être, selon nous, celles de la ville idéale.

Comme précisé ici ou là, cet abécédaire fait office de synthèse relativement exhaustive des réflexions portées et défendues les réflexions par [pop-up] urbain ; elles peuvent être complétées par un (vieux) glossaire beaucoup plus sommaire. En outre, rappelons que cette série de billet a été inspirée par un travail de recherche réalisé avec Emile Hooge pour son cabinet Nova7. Encore merci à lui !

Retrouvez les autres parties de l’abécédaire :

  • de A à E comme dans : Agile, Biodiversion, Cautèle (et Clever), DIY et Enjaillement
  • de K à O : à venir en début de semaine prochaine !
  • de P à T : à venir
  • de U à Z : à venir

Et on attaque directement, avec…

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F comme Foutraque

La ville est un gros bordel. Plus que ça, la ville *doit* être un gros bordel. Le souci, c’est que la prétendue « ville intelligente » souhaite annihiler ce bordel grâce, notamment, aux modèles prédictifs produits via la data. Malheur ! On relira avec attention les propos de Sasskia Sassen et surtout Adam Greenfield, interrogés l’été dernier en marge de Lift Marseille, qui démontrent combien la ville doit rester un « mutant bordélique » :

On ne peut pas décomposer les défis de la ville en problèmes isolés. On ne peut donc pas résoudre les problèmes de la ville, mais on peut trouver des arrangements pour répondre à ces “foutoirs”. Il faut donc considérer la ville comme un “foutoir”, pas comme un problème. [...] Il est impossible d’utiliser une technologie pour résoudre le “problème” de la ville.”.

Il faut non seulement assumer ce bordel, mais au-delà le préserver. Car c’est justement cela qui donne à la ville tout son sel, et sa créativité. Ou, comme le dit Transit-City en référence à l’étude de Lagos par le Harvard City Project : le bordel peut créer de l’inédit qui fonctionne, et c’est bien là toute sa force. Haro sur la ville chiante !

Extrait du comics Transmetropolitan, bédé urbaine s’il en est, déjà utilisée dans le précédent abécédaire. Choix d’illustration inspirée par Transit-City

La ville foutraque se propose pour synthétiser cet volonté d’assumer, et même de stimuler le bordel. Etre foutraque, c’est être fou et excentrique ; et quoi de mieux qu’un ville qui se laisse aller pour démontrer les vertus de ses excentricités ? Cela suppose évidemment de laisser faire, et même de stimuler voire d’exploiter les bordels que peuvent générer les habitants, plutôt que de vouloir à tout prix les lisser. Et puis, comme on dit, il y a *foutre* dans Foutraque…

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G comme Grassouillette

A l’heure où l’on ne peut pas faire un pas sans qu’on nous assène de l’austérité, plaider en faveur d’une ville plus « grassouillette » est quelque peu culotté (de cheval), non ?

Le terme se propose en miroir de la « ville frugale » dont il est beaucoup question en ce moment, porté par l’économiste et urbaniste Jean Haëntjens avec son ouvrage éponyme publié chez FYP Editions. Je vous invite à lire les commentaires de Bruno Marzloff pour vous familiariser avec l’ouvrage ; notez d’ailleurs que Transit-City organisera son prochain atelier sur le sujet.

Mais pourquoi « Grassouillette » ? Non pas que la vision d’Haëntjens soit mauvaise ou critiquable, bien au contraire. On s’y retrouve même largement, tant dans le constat que dans les réponses proposées :

« Quand la notion de ville durable tend à devenir un slogan marketing sans grande signification, celle de ville frugale oblige donc à une incontestable rigueur dans la recherche des compromis. Pour concilier les attentes de mobilité et la sobriété énergétique, le désir d’espace et la recherche de compacité, la métropole ouverte sur le monde et la ville à vivre, la qualité urbaine et la maîtrise des coûts, il faut pouvoir s’appuyer sur des principes et de la méthode. » (Quatrième de couverture)

On ne saurait mieux dire, et la ville astucieuse se retrouve en grande partie entre ces lignes. On y retrouve d’ailleurs un peu des approches « pudiques » et « laïques » de l’innovation, que [pop-up] urbain défend ardemment. Néanmoins, le choix du terme « frugal » nous pose clairement un problème. Il n’y a qu’à regarder ses synonymes : abstinentascétiqueaustèremaigresobrespartiate… Pas franchement très enthousiasmant !

Certes, Haëntjens s’est réapproprié le terme, lui donnant une tournure plus séduisante. Mais les mots sont importants, et cette « frugalité » participe à la construction d’un imaginaire de rigueur dans lequel nous ne nous retrouvons pas : celui d’un serrage de ceinture budgétaire, créatif et imaginal (car il s’agit aussi de ça), dont on sait pertinemment qu’il concernera encore et toujours les mêmes personnes : les habitants, en particulier les classes populaires.

A l’opposé de la frugalité, nous prônons donc l’audace et le plaisir : bref, le kiff ! (cf. aussi E comme Enjaillement). Evidemment, il ne s’agit pas non plus de faire n’importe quoi, et de se plonger sans raison garder dans le gouffre des excès. Mais il existe un juste équilibre dans la balance, justement, entre l’ascèse et la débauche, entre le raisonnable et et la passionné.

Cela implique de  cesser de considérer le durable comme une injonction pesante et imposée, mais de prouver qu’elle est conciliable avec des valeurs de plaisir. Cela signifie aussi d’en finir avec les « mots d’ordre » qui tentent d’expliquer à qui (ne) veut (pas) l’entendre ce qui est bon pour lui, et pour la ville. Sur le sujet, on relira les commentaires de Scriptopolis sur la promotion des modes actifs dans cette chronique au titre clin d’oeil : Faut-il repenser la ville pour les gros ?

S’ouvre avec ces panneaux sanitaires un nouvel horizon de mots d’ordre urbains. On attend avec impatience ceux qui nous permettront de trouver, au fil de nos parcours piétons, les magasins qui nous permettront d’acheter sans faire trop de détour, les cinq fruits et légumes essentiels eux aussi à notre bien-être quotidien.”

La ville grassouillette est donc une ville qui assume ses rondeurs et ses petits écarts – tant qu’elle reste en bonne santé, évidemment. Aux décideurs d’admettre cela, et d’arrêter de vouloir à tout prix lui infliger une cure d’austérité dont on connait très bien les résultats : à un régime trop sec succède toujours une rechute encore plus pernicieuse. Sans oublier qu’il n’y a rien de plus sexy qu’un petit ventre rond… Défendons donc la ville aux potelets potelés !

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H comme Hédonisme

Dans la lignée directe de cette ode à la ville rondouillette, l’hédonisme s’impose logiquement comme valeur essentiel de la ville astucieuse. Inutile de rentrer dans le détail, l’essentiel à été dit sur l’Enjaillement et dans le point précédent. Et surtout, le terme est relativement limpide. L’hédonisme urbain invite donc par la recherche de plaisir – mais pas à tout prix : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne, voilà je crois, toute la morale », selon Chamfort cité par ce diable d’Onfray. Plus précisément, l’hédonisme suppose aussi un certain sens de l’audace pour secouer les normes instituées :

Jadis, l’hédonisme était suspect. Cette mentalité s’est longtemps maintenue, là encore, par la double culture laïque et chrétienne, fondée sur le travail, l’effort et l’ascèse. [...] Depuis, bonheur, bien-être et jouissance sont devenues des absolus.”
Jean Sévillia, Moralement correct, cité dans le wiktionnaire.

Evidemment, le point qui suit (I comme Irrévérence)  s’inscrit clairement dans cette volonté de faire bouger les lignes en faveur de l’Enjaillement personnel et collectif de la ville. De surcroît, l’un des piliers de la triforce de la ville astucieuse exprime clairement cette volonté : la ville ludique est une ville à jouer (au docteur ?), et par là même une ville à jouir ; mais aussi une ville qui joue avec les codes, et qui d’ailleurs se joue d’elle-même. Enfin, qu’est-ce que la « masturbanité » sinon la volonté de stimuler, à travers les politiques urbanistiques, l’épanouissement des plaisirs charnels opportunistes ?

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Évoquons rapidement, comme promis, H comme Hacking. Celui-ci s’inscrit en complément de la ville Agile (qui en est une finalité) et du DIY (qui en est un moyen). Issu cultures numériques et plus précisément de ceux qu’on appelle hâtivement pirates, la culture hacking est celle du bidouillage, mais pas uniquement. Elle est aussi et surtout, par rapport à ce qui nous concerne, celle du détournement de fonction et d’usage des objets environnants. Comme l’explique clairement Wiki :

Le hacking, notamment celui touchant à l’informatique, est une pratique visant à un échange « discret » d’information en fouillant ou bidouillant. [...] Dans un sens large, le hacking concerne les activités visant à détourner un objet de sa fonction première.

… et notamment le mobilier urbain, et tout autre objet sous-exploité dans la ville. A ce titre, on relira notre éloge du hacking urbain, rédigé pour le Groupe Chronos dans le cadre des Chroniques des villes agiles. On se penchera sur la figure du hacktiviste (comme se définit par exemple Florian Rivière, auteur de nombreux détournements inspirants régulièrement ces colonnes), qui greffe une logique militante à ces bidouillages. Cela n’est évidemment pas une obligation, mais il s’agirait de ne pas oublier que c’en est une des facette importantes. On s’intéressera aussi et surtout au concept de bidouillabilité, ou hackability en version originale :

La bidouillabilité ne tient pas compte de la légalité de la démarche : détourner l’usage d’un système technique de façon créative, c’est démontrer sa bidouillabilité, que la démarche soit légale ou pas.

On peut dès lors imaginer un indicateur de bidouillabilité des objets urbains et du mobilier. Et pourquoi ne pas carrément inscrire un niveau minimal de bidouillabilité dans les cahiers des charges des infrastructures et mobiliers urbains, afin « d’imposer l’agilité dans l’ADN de la ville » ?

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I comme Irrévérencieuse

Mieux vaut être belle et rebelle que moche et re-moche : ce pourrait être un slogan de la ville astucieuse (si elle avait 8 ans) Oui, la ville astucieuse se doit d’être insolente et culottée. Finies, les courbettes face aux grands opérateurs qui tentent de lui imposer leurs exigences de rentabilité, au point d’en oublier la réalité du tissu local. « Nous sommes la ville« , disions-nous en introduction de cet abécédaire ; et nous ne baisserons pas le regard. Tchip.

Pour se faire, la ville doit se donner les moyens de l’irrévérence. Et cela passe par l’impertinence, la provocation et même, pourquoi pas, l’irrespect. L’idée étant de prouver son audace et donc sa force de caractère. On évoquait, avec Emile Hooge, la valeur de « résistance » dont devraient se doter les métropoles et territoires face à ce qui s’imposent à eux. Mais prudence, comme toujours : cela ne signifie pas pour autant se renfermer sur soi dans une posture réactionnaire…

Au contraire, l’irrévérence doit être proactive et servir à stimuler l’innovation ; une force de proposition pour façonner de nouveaux usages, fussent-ils volontairement stupides ou à côté de la plaque. Il faut savoir briser les tabous pour éviter que la ville « idéale » ne finisse par devenir plus lisse que l’Ennui

C’est d’ailleurs précidément l’objectif de certains concepts développés ici, en particulier le couple Eros & Thanatos. D’un côté, l’exploitation du cul et ses imaginaires pour « masturbaniser » la ville ; de l’autre, la thanatopraxie urbaine des morts qu’on irait déterrer grâce (ou à cause) des outils numériques.

Ce ne sont là que des exemples ; n’hésitez pas à proposer vos propres imaginaires pour façonner ensemble cette « pertinence de l’impertinence« … Et surtout, dans ce contexte, les opérateurs sus-mentionnés peuvent (doivent ?) devenir des partenaires pour permettre de concrétiser, in situ, ces inventions culottées. Il s’agira donc de trouver les points d’achoppement permettant de réaliser l’irréaliste… au service des habitants.

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J comme Jacuzzi

Et si la meilleure métaphore de la ville idéale était celle du jacuzzi ? La proposition est d’Emile Hooge lui-même - qui aura grandement contribué à l’assemblage de cet abécédaire, merci à lui. Il avait d’ailleurs intitulé son précédent blog « Ville liquide », et ce n’est pas un hasard… L’idée fait écho à la litanie des métaphores aqueuses qui tentent de décrire les urbanités « liquides » de la ville numérique, dans le prolongement d’une « société liquide » décrite (et décriée) par le sociologue Zygmunt Bauman.

Le dernier ouvrage du prospectiviste Joël de Rosnay, « Surfer la vie », témoigne ainsi de la surexploitation sémantique de ce réservoir en imaginaires :

C’est la société fluide. En tant que prospectiviste, mais aussi surfeur de l’océan et d’Internet, j’ai choisi le surf comme fil rouge de ce livre. Ne dit-on pas surfer sur internet, sur les sondages, sur l’opinion publique, sur les valeurs ? Le surfeur ne crée pas la vague, par nature aléatoire et chaotique, il utilise sa force, sa puissance pour le plaisir, le défi vis-à-vis de lui-même. (Quatrième de couverture)

On plaide d’ailleurs largement coupable pour une utilisation parfois abusive de ces métaphores ! Nous l’écrivions déjà dans les premiers billets du blog à propos de « l’architecture streaming » (qui *baigne* dans le *courant* des données, donc) : « En fond, les imaginaire du flux, du temps réel et surtout du liquide se dévoilent pour repenser l’architecture et l’urbanité ».

Nous avions aussi et surtout proposé la figure de la « ville aquarium » pour tenter de  dessiner les contours de cette ville inondée de données… Mais force est de constater que s’imaginer vivre dans un aquarium, ce ne fait pas forcément rêver ; c’est là qu’interview la « ville jacuzzi ».

Loin de l’austérité de l’aquarium, le jacuzzi se veut bien plus enchanteur : luxe, calme et volupté… sans oublier l’érotisme inhérent au sujet, héhé. Le jacuzzi décrit une vie liquide et pourtant maîtrisée, apaisée. Une parenthèse d’oisiveté dans cette ville qu’on nous annonce excessivement harassante. Pour autant, et en poussant la métaphore jusqu’à la blague vaseuse, on pourrait dire que la ville jacuzzi est une ville en ébullition… Haha, pardon pour celle-là.

Mais attention : le jacuzzi est aussi, par excellence, le symbole d’une richesse ostentatoire, jusqu’au mauvais goût. On rappellera donc les vices d’un embourgeoisement pourtant évitable des centres urbains (cf. G comme Gentrification pour un prochain abécédaire) Pour que le jacuzzi reste festif et accessible à tous, la ville astucieuse devra donc apprendre à ne pas se laisser aveugler par les promesses du faste et de l’apparat qu’on lui promet trop souvent…

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