2 février 2011
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« Masturbanité » : un autre regard sur la ville où t’habites (Owni)

Le 2 février 2011 - Par qui vous parle de , dans

[ Avant-propos : Et voici le second épisode d’URBAN AFTER ALL, la chronique hebdomadaire que j’anime chaque lundi sur Owni, accompagné de Nicolas Nova :)

Le premier épisode évoquait la métaphore du zombie face à l’urbanisme bourgeois (repris ici). Cette fois, je m’attaque à la ville puritaine en dévoilant la question des « villes de joie ». Masturbanisez-vous à loisir :) ]

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Le sexe fait vendre ; pourquoi en irait-il autrement de nos villes ? Depuis toujours, les “quartiers chauds” attirent les curieux. Et plus personne ne s’étonne de faire un crochet par Pigalle ou Kabukichō, entre deux visites plus “conventionnelles”. Le potentiel économique de tels lieux est évident, et surtout bien connu des autorités urbaines.

L’exemple amstellodamois a donné ses lettres de noblesse à cette lecture décomplexée du marketing territorial, comme l’explique [en] le responsable du département d’aménagement : “‘Sex in the City’ n’est pas qu’un slogan, c’est un fondement important du succès économique d’Amsterdam.” Plutôt logique :

Amsterdam est connu pour son côté chaud, et il en est ainsi depuis des siècles. […] C’est un cercle vicieux : la réputation d’Amsterdam attire des jeunes en quête de sexe de tout le pays [note : et de l’étranger], qui par conséquent viennent confirmer et renforcer cette réputation.

En tant que municipalité, nous devons nous en réjouir. Ces jeunes gens peuplent nos universités et lancent des entreprises innovantes qui contribuent à maintenir notre bonne santé économique ; d’autant qu’en vieillissant, ils ont tendance à rester à Amsterdam de plus en plus longtemps.

L’omerta du cul urbain

À bien y regarder, l’auteur ne fait “que” dire tout haut ce que tout le monde sait mais pense tout bas… et c’est bien là tout le problème. Car cet érotisme urbain reste tabou parmi les autorités urbaines compétentes, qu’elles soient publiques ou privées (les transports publics sont aussi concernés).

Las, The Pop-Up City a décidé de lancer un pavé dans cette mare puritaine, en partant en quête de cette “erotic city” [en] tant désirable que désirée. [ Message à caractère informatif : malgré la proximité de nos noms de blog respectifs et surtout de nos centres d’intérêt – j’ai préféré un subtil tag “porn”, en hommage à cette “culture porn” qui a marqué notre génération nourrie au biberon digital -, je n’ai aucun lien avec The Pop-Up City. Ils sont juste très doués :-) ].

Dans une jolie introduction à la ville érotique [en], les blogueurs justifient leur démarche intellectuelle. Une démarche que je partage pleinement, et que j’ai choisi de requalifier par un néologisme de circonstance : la “masturbanité”, ou comment réenchanter la ville en valorisant ses atouts sexuels (je remercie au passage l’inconnu qui m’a soufflé ce terme. S’il se reconnaît… )

Notre objectif est de dévoiler l’importance des expériences sensuelles dans l’espace public de la ville moderne. […] Le sexe, bien qu’étant l’un des besoins les plus évidents de l’Homme, n’a quasiment jamais été problématisé dans la construction de nos villes. En termes politiques, cela signifie que nous essayons de trouver comment les ville peuvent être plus performantes, en comprenant et en exploitant le regard que nous portons sur la sexualité, en constante évolution.

[…] Cela signifie aussi qu’une autre manière de composer nos villes est nécessaire. En poussant la réflexion à l’extrême, nous pourrions même avoir besoin d’espaces érotisés. Sur ce point, les acteurs urbains se montrent profondément pudibonds.”

… Et c’est peu dire ! Et encore, les auteurs s’appuient ici sur l’exemple hollandais, qui n’est pourtant pas un cancre en matière de “masturbanisme”. Outre les traditionnels quartiers chauds, la municipalité de Rotterdam a par exemple choisi d’officialiser les lieux de drague/cul homosexuels, à l’aide de plots distinctifs marquant l’espace (d’un  goût douteux sur le plan esthétique…). Cela n’interdit pas de s’interroger sur la pertinence d’une telle mesure, comme le fait Minorités : “on peut se demander si l’utilisation du drapeau arc-en-ciel correspond à son idée initiale d’émancipation et de diversité. Par ailleurs, [on] remarque que les hétérosexuels et les lesbiennes n’ont pas de zones d’amusement réservées.”

Baise-en-ville : un ghetto comme un autre ?

Mais surtout, on constate que la sexualité est ici limitée à une espace prédéfini. Hors des plots – ou des quartiers chauds -, point de cul ? Sans pour autant faire l’apologie de la baise de rue (considérée en France comme une exhibition sexuelle, vous risqueriez un an de prison et 15.000 euros d’amende), la question mérite d’être posée : faut-il cloisonner spatialement la sexualité urbaine, autrement dit l’aménager (“la ménager”..?) pour mieux la contrôler ?

C’est semble-t-il le choix d’une grande partie des gouvernants européens, suivis plus ou moins massivement par l’opinion publique. Éternelle et dangereuse hypocrisie, comme l’explique Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, dans un entretien à Télérama :

La sexualité a fait irruption dans l’espace public en même temps que la montée du contrôle des pulsions sexuelles par l’État. Voilà bien le paradoxe de notre modernité : ­jamais le sexe n’a été autant pénalement réprimé, dans un espace aussi érotisé.

En terme de sexualité urbaine, la répression prend des formes variées. Prenons l’exemple français et parisien. Explicitement, à travers les différentes lois de chasse aux prostituées (particulièrement la Loi pour la Sécurité Intérieure de 2003). Mais aussi plus implicitement, à travers l’éternelle résurgence des maisons closes dans le débat public. Un mal nécessaire, diront certains. Celles-ci seraient ainsi perçues comme l’unique solution aux maux de la prostitution urbaine – sans pour autant porter atteintes aux prostitué(e)s, inévitablement considérées comme victimes.

Pour ma part, j’y vois une forme supplémentaire de ghettoïsation répressive. Conséquence directe de ce double discours, les lieux de stupre sont en effet progressivement repoussés vers les marges, à l’écart des centre-villes bourgeois qui considèrent que la prostitution nuit à la tranquillité du voisinage (et donc au prix du foncier) : au-delà du périphérique, de plus en plus loin à l’intérieur des bois, etc. On retrouve ici le processus de déportation progressive déjà évoqué dans le premier épisode d’Urban After All, à travers la métaphore du zombie moderne. Des associations telles qu’Act-Up Paris fustigent ainsi les conséquences de la loi sur les conditions de travail des prostitué(e)s : “La prostitution est repoussée par cette répression dans des zones de non-droit et de clandestinité où les actions de prévention sont rendues impossibles”.

Le STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel), qui représente environ 200 “travailleurs et travailleuses du sexe” en France et milite pour la décriminalisation du travail du sexe, enfonce le clou dans un communiqué s’opposant à la réouverture des maisons closes :

Nous refusons d’être mis à l’écart de l’espace public dans des endroits fermés et espaces réservés ou cachés. Nous faisons partie de cette société et nous voulons que nos lieux de travail soient des espaces ouverts à tout public adulte et non des maisons closes.

C’est aussi la conclusion de The Pop-Up City, qui se plait à rêver d’une ville plus tolérante envers le sexe dans un billet au ton volontariste [en] : “Tout le problème, en réalité, tient dans l’inexistence de cette ville érotique. […] Ce manque d’espace érotisés reflète notre mauvais traitement de l’érotisme en général.” Et de conclure avec cette saillie qui pourrait [devrait ?] donner des idées aux acteurs de la ville : “Il est toujours possible de créer des espaces municipaux érotisés et semi-autonomes. Pourquoi pas des “pop-up” orgiaques ?” À bon entendeur !