8 octobre 2018
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L'observatoireArticles

Des burgers pour nos aînés : le fast food comme lieu de sociabilité

A l’heure où les réflexions urbanistiques cherchent des réponses de plus en plus adaptées à des publics pensés comme vulnérables, une poignée d'études se penchent par exemple sur la ville vécue par les femmes, ou encore les séniors.  Force est de constater qu’une prise de conscience a cours sur la nécessité de mettre en œuvre des réponses pour rendre nos espaces plus ouverts et accessibles à ces différents publics.

Un angle de veille récente a, de manière étonnante, remis au goût du jour les questions liées à l'une de ces catégories de population. Si vous deviez imaginer une combinaison improbable entre un type de lieu urbain et une typologie de personnes, quelle serait-elle ? Nos représentations (et une certaine réalité sociologique) créent de fait un imaginaire collectif de la fréquentation des lieux. Les décalages de pratiques pouvant alors se produire, en marge de nos représentations collectives, créent inévitablement un effet de surprise, voire une situation humoristique. C'est l'amusement généré par tout un tas de circonstances cocasses, classiques du ressort comique de tout un tas de films, pièces de théâtre etc.  Séculaire, ce "comique de situation" était par exemple récemment utilisé dans une pub pour le service de covoiturage nocturne  Heetch. Que c'est hilarant d'imaginer sa grand-mère en montée de MD dans une laverie branchée à Paris !

Or, l'usage insolite qui nous intéresse aujourd'hui ne concerne pas votre mamie qui commande un Uber pour aller en soirée, mais plutôt : vos grand-parents qui vont s'enjailler au Burker King ou Mc Do. En effet, un réel "match" s'opère (contre toute attente) ici et là entre les enseignes de restauration rapide et les personnes agées...

Mais que trouvent donc les seniors dans ces fast food, qu’ils ne trouvent pas ailleurs ?

Le 8 octobre 2018 - Par qui vous parle de , ,

Il faut le rappeler : d’après la Croix-Rouge, après 70 ans, 66% des seniors vivent seuls1. Par ailleurs, l’Institut français pour la nutrition rappelle qu’une relation directe existe entre solitude et niveau de dénutrition. Saisis par ces données décisives, nous avons alors resserré l’entonnoir de notre angle pour regarder de plus près les initiatives visant précisément ces difficultés alarmantes. Au delà des questions cruciales de sécurité, d’accessibilité ou de mobilité, celle du développement de lieux de sociabilité à destination des seniors peut de fait apparaître comme prioritaire.

Notamment, l’organisation de repas pris en commensalité figure parmi les modes d’action que peuvent déployer ici et là les collectivités pour lutter contre l’isolement. Pour aller plus loin, il est aussi possible de se pencher sur les lieux d’accueil des personnes âgées et, plus particulièrement, les endroits qui font office de lieux de réunion spontanés.

Triste :'(

Il semblerait qu’une catégorie spécifiquement urbaine de ces lieux, les fast food, soient plus accueillants qu’on ne le pense en premier lieu. En effet, plusieurs exemples nous ont convaincus de l’intérêt que peuvent porter ces restaurants pour comprendre les besoins actuels des personnes âgées.

Wendy’s Shabbat, quand le profane accueille le cérémoniel

En 2017, Rachel Myers a réalisé le documentaire Wendy’s Shabbat au sujet de sa grand-mère, Roberta Mahler, et de son groupe d’amis se réunissant chaque semaine pour le Shabbat (fête juive) dans la chaîne de restauration américaine Wendy’s. Dans la bande-annonce, l’une des fondatrices du groupe, Sharon Goodman, explique avec simplicité ce qui les a amené à se rassembler dans ce lieu a priori en décalage avec le rituel religieux :

« On était assis au bord de la piscine un vendredi soir, sans savoir où nous pourrions aller. Nous ne sommes pas des gens fantaisistes et nous nous sommes dit que nous pouvions aller chez Wendy’s ».

Clara Peller dans une publicité Wendy’s de 1984, devenue culte aux Etats Unis : « Where’s the beef ?« 

De cette façon ont alors débuté des réunions hebdomadaires, devenues rapidement un institution. Le documentaire nous montre ce que le restaurant apporte à ce groupe de retraités : un sentiment d’appartenance. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’environnement du fast food est même compatible avec l’esprit du Shabbat. Chaque semaine, le groupe de clients réserve des tables que les employés de Wendy’s dressent en ligne, avant de célébrer et de prier ensemble. Bougies et jus de raisin décorent la table autour de laquelle chacun finit par commander son menu. L’un des seniors affirme que, dans le judaïsme, les rituels servent à maintenir le lien social.

Wendy’s est alors venu combler l’absence de lieu capable d’accueillir ce type de rassemblements, qu’ils soit profanes ou religieux. Ouvertes à tous, ces réunions parviennent donc à générer les convivialités qui peuvent se faire cruellement rares ou disparaître avec l’âge. La sociabilité s’engage sur des échanges concernant les nouvelles de la famille, la santé, l’actualité… Les intervenants du documentaire soulignent qu’ils ne manquent le rendez-vous seulement lorsqu’ils vont rendre visite à des membres de leurs familles !

Grannys at Wendy’s : On ne peut s’empêcher de remarquer qu’une large majorité des participants à ces joyeuses réunions sont des femmes. Ces rencontres permettent d’intégrer un groupe amical rapproché, mais aussi de sortir d’un cadre strictement féminin tout en restant dans un espace safe.

En plus de donner un repère dans le temps grâce au principe de rendez-vous hebdomadaire, on voit que ces rencontres sont une source de réjouissance réelle. En plus du partage humain et des discussions, les repas consommés sont également appréciés par les participants. Loin de mépriser cette nourriture souvent décriée ailleurs, les retraités de Wendy’s Shabbat détaillent avec un plaisir manifeste leurs commandes de french fries, hamburgers, curry, baked potatoes, chicken nuggets…

Au Mc Do de Flushing, les papis font de la résistance

En 2014, le New York Times publiait un article sur le McDonald’s de Flushing (Queens) où un groupe de retraités coréens occupaient les lieux des heures durant en ne consommant qu’un café ou une petite portion de frites. Ces retraités, qui exigeaient le droit d’être là en tant que clients à part entière, avaient été raccompagnés à la sortie à plusieurs reprises par la police locale. Suite à ces événements, des lieux ouverts avaient alors été mis à disposition des séniors dans des centres spécialisés de la ville, mais sans succès ! Le petit groupe consommait les repas offerts dans ces centres avant de se rejoindre au McDonald’s pour passer un moment plus long à papoter ensemble…

La direction du restaurant a fait appel aux autorités pour mettre dehors ces seniors qui obéissent aux officiers en quittant les lieux immédiatement… pour y revenir dix minutes plus tard. En 2014, cette situation de conflit déconcertante avait dépassé le presse locale pour intéresser plusieurs médias de grande envergure.

L’offre proposée à Flushing par les centres spécialisés ne correspond donc pas à celle attendue par ce public spécifique. Quitte à s’attirer l’hostilité de l’équipe du restaurant, ces retraités – qui affirment utiliser le lieu depuis longtemps mais ne rencontrer des problèmes que depuis peu -, s’approprient les lieux sans hésitation, parfois en bloquant l’accès aux sièges avec leurs cannes pendant leurs fréquentes pauses cigarettes.

Parmi eux, de nombreux veufs et veuves confirment que le McDonald’s est le seul lieu qui leur permet de se réunir pour discuter, échanger nouvelles et ragots. Les autres offres de restauration du quartier étant trop cher, petites, sombres ou simplement encore moins accueillantes que le célèbre fast food. Bien que ne consommant pas des menus complets, ils expliquent leur volonté de boire leur grand café en plus de vingt minutes, temps maximum réglementaire qu’un client est censé passer dans l’enseigne.

Touche pas à mon fast food

Depuis, la situation s’est apaisée avec l’intervention d’élus locaux et de personnalités de la communauté coréenne. Un accord a été passé avec le restaurant, les retraités pouvant y rester une heure pendant les périodes de fréquentation importante et plus longtemps en période creuse. L’intérêt provoqué par ces événements et la solution apportée engendrent de nombreux questionnements. Parmi eux, comment se fait-il que notre ville, et plus largement, notre société, n’aient pas mieux à offrir à nos aînés qu’une heure dans un fast food ?

Afin de mieux comprendre le phénomène, une étude de Michael Cheang réalisée en 2002 pour le Journal of Ageing Studies enquêtait sur un groupe de retraités similaire, se rassemblant quotidiennement dans un fast food. Au cœur de ce travail, de nombreux éléments nous renseignent sur les choix et raisons des seniors interrogés. L’une d’entre elles concerne par exemple la désaffection des centres pour seniors (également évoquée par le groupe du McDonald’s de Flushing) : on ne se rend dans ces endroits que lorsque l’on a besoin d’aide. Y aller volontairement pour se réunir, c’est s’inscrire dans une position de vulnérabilité autant que d’entre soi, enfermant les seniors dans la case « vieux avec rien à faire, ni nulle part où aller ».

Intergenerational Squad

Les fast food échappent à cette stigmatisation en brassant un public diversifié. Et c’est justement ce public que les retraités veulent fréquenter, croiser, observer. Tout en étant dans un cadre rassurant, ils autorisent la rencontre avec l’inattendu. L’équipe qui y travaille et accueille le groupe procure un sentiment de sécurité.2 Toujours est-il que le simple fait de prendre en compte leur présence convient à ces retraités, qui rejettent de fait la structure et l’encadrement des centres spécialisés vécus comme trop stricts. Ils expriment ainsi un besoin de tolérance, et surtout d’espace propice à l’appropriation. Ils peuvent s’y rassembler volontairement en choisissant le lieu et l’heure, par opposition aux horaires contraints des centres.

Ce contrôle du temps personnel, qui peut sembler anodin, est en fait primordial pour maintenir une activité volontaire. On remarque enfin que ces réunions de seniors ont souvent aussi une base communautaire. Partagés, d’autres signes d’appartenance (comme le pays d’origine ou la religion) peuvent ainsi aider à dépasser l’âge comme seul marqueur de ressemblance.

La « sortie Mc Do » des résidents d’Ehpad, un classique en France également3

Les fast food permettent de se construire un environnement familier et serein qui reste ouvert à l’animation, et qui autorise un contact diffus avec un tissu social élargi (comme les jeunes et les familles, par exemple). D’ailleurs, ces dernières expriment des besoins similaires à ceux des personnes âgées du point de vue de l’aménagement de l’espace : les lieux doivent être accessibles. Pour cela, des éléments concrets rendent l’offre du fast food quasiment imbattable : présence de parkings et transports en commun, tables au rez-de-chaussée, ascenseurs, toilettes, espace suffisant pour circuler en fauteuil ou avec une poussette, chaises et fauteuils en quantité suffisante, tables aussi larges que stables… Le tout dans une atmosphère assez lumineuse avec une prise de commande simplifiée et un comptoir où de nombreux employés sont disponibles sur demande. La recette paraît simple mais en réalité, la réunion de toutes ces qualités pour un prix abordable (compatible avec une petite retraite ou un budget familial) n’est pas si courante. Autant de pistes pour des projets urbains plus inclusifs et safe !

  1. Et 72% des plus de 50 ans vivant seuls sont des femmes []
  2. C’est notamment le cas lorsqu’ils mettent à l’écart les SDF par exemple, ce qui pose la question de l’opposition d’une population vulnérable à une autre… []
  3. Voir : Insolite à Agen : quand papis et mamies découvrent le fast-food, Sud Ouest-France, 2015 ; Vannes. La maison de retraite s’invite à manger au Mc Do, Ouest-France, 2016 ; Un goûter au fast food pour les seniors de Saint-Denis-sur-Sarthon, Ouest-France 2018 []

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