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Mobil-home sweet home : vers une sédentarité encapsulée ?

Le 15 juillet 2015 - Par qui vous parle de , , , , dans , , parmi lesquels , , ,

Le Tour de France 2015 s’est élancé il y a dix jours, et vient d’atteindre les cimes qui ont fait sa séculaire renommée. L’occasion, une fois n’est pas coutume, de faire un détour par le deux-roues de compétition sur ce blog… Il est des coïncidences qui en effet ne trompent pas, ou qui du moins suggèrent beaucoup. Lorsque deux secteurs a priori éloignés, comme ici l’urbanisme et le cyclisme professionnel, s’interrogent de manière similaire sur l’évolution de leur métier, la tentation est grande d’y voir l’un de ces « signaux faibles » qui nourrissent nos délires prospectifs quotidiens. C’est aujourd’hui le résurgence du camping-car qui nous a intriguée, et qui sera le principal objet de ce billet. Ce mode de transport, méta-symbole incarnant à la fois l’imaginaire d’une époque, d’une classe sociale et d’une pratique touristique que l’on pensait ringardisée, semble en effet faire un certain retour en force dans le paysage de ces deux secteurs pourtant bien différents. Une émergence d’autant plus étonnante qu’elle intervient sur un créneau que l’on attendait pas forcément : celui de l’innovation…

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Source: Collectif Etc

Cyclisme, la résidence itinérante

Commençons par le cyclisme, sujet assez inhabituel sur ce blog. Le camping-car est en effet sorti de son trou à l’initiative de la Sky, l’une des équipes les plus emblématiques de ces dernières années (et l’une des plus critiquées, mais c’est une autre histoire). Sur le Giro d’Italia, équivalent transalpin du Tour de France se déroulant en mai, la Sky a en effet décidé de faire dormir son coureur principal… dans un mobil-home, celui-ci étant installé sur le parking des différents hôtels où étaient logés les autres coureurs de l’équipe. Derrière ce choix, qui a logiquement fait polémique au point d’être interdit sur le Tour de France, un objectif assumé : expérimenter de nouvelles formes de logement pour limiter les effets négatifs de l’itinérance sur les performances du coureur. Nous avons évoqué l’ensemble des enjeux et perspectives porté par ce projet dans un long billet publié sur Footalitaire, notre autre blog de prospective consacré au sport professionnel. Mais le plus intéressant, en termes de prospective *urbaine* cette fois-ci, réside dans la démarche ayant amené la Sky à préférer l’option mobil-home. Comme l’explique Dave Brailsford, manager de l’équipe :

« We spent the end of last year thinking about how the best team in 2020 will be operating and working backwards from that. Maybe the future of this sport is that you don’t use hotels. »

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They see Richie Porte rollin’, they hatin’ (inspiré de ceci)

Une conclusion sans équivoque qui fait évidemment écho à de nombreuses réflexions entendues, depuis quelques années maintenant, dans la prospective touristique. L’explosion d’Airbnb et autres applications de partage de résidences secondaires, en démontrant la qualité d’offres jusqu’alors considérées comme alternatives voire marginales, aura largement contribué à mettre en exergue les contraintes intrinsèques à l’itinérance hôtelière. Car c’est exactement de ça dont il s’agit ici : certes, les cyclistes ne sont pas des touristes comme les autres… mais leur vie de bohème, en particulier sur les Grands Tours, les rapprochent grandement de ces « néo-nomades » et autres « city-breakers« , qui redistribuent peu à peu les cartes sociologiques de l’industrie touristique. De même, l’équipe française Europcar possède son propre restaurant itinérant, « dans lequel les coureurs prennent leur petit déjeuner et dînent tous les soirs. » En langage plus urbain, on appelerait ça un food-truck… L’analogie est évidente, coïncidence pas si troublante qui témoigne d’une mutation commune des pratiques de sédentarité/mobilité. Dans ce contexte, l’exemple du mobil-home de la Sky soulève ce questionnement volontairement candide : et si le camping-car devenait l’habitat de référence dans la ville de demain ?

La ville aboie, la caravane passe

L’une des réponses les plus concrètes à cette turpitude est à chercher dans certains projets architecturaux et urbanistiques récents, qui tous remettent le camping-car au goût du jour. Transit-City évoque par exemple les travaux de l’architecte Deane Simpson, qui « s’interroge sur la façon dont les modes de vies des seniors américains pourraient influer sur l’urbanisme de demain » :

« Parmi l’une des pistes qu’il explore plus particulièrement, il y a le néo-nomadisme de cette génération âgée de 60/75 ans, retraitée, indépendante, encore en pleine forme et bien décidée à profiter de toutes les joies de la vie. Ce néo-nomadisme prend sur le territoire américain, la forme essentiellement de camping-cars, toujours plus gros, toujours plus confortables et qui grâce au net sont devenus de véritables alternatives à la maison traditionnelle. »

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Source: « Temporary Cities: Burning Man, Quartzsite, and Chalma« , Wide Urban World

Comme le souligne Transit-City, cette réinterprétation du camping-car n’est pas sans rappeler le festival Burning Man, dont on vous parlait justement il y a quelques jours, par l’entremise de David Guetta et Nicki Minaj. Le festival est en effet devenu l’une des référence de la ville éphémère, à défaut d’être réellement itinérante. On préférera toutefois s’intéresser aux autres exemples mentionnés dans les travaux de Deane Simpson, tels que les célèbres rassemblements de Quartzsite en Arizona (ci-dessus), ou les campements plus ou moins illégaux de caravanes sur les parkings des centres commerciaux américains.

L’intérêt de ce travail de documentation réside dans le changement de regard qu’il porte sur le camping-car et les pratiques itinérantes qui vont avec. On retiendra de tout ceci, par la voix de Transit-City :

« – d’abord la façon positive avec laquelle est abordée le camping car, et ce à l’opposé de bien des travaux européens et français pour qui le mot de camping car est soit l’équivalent de roms, soit d’envahissement touristique.
– ensuite, et surtout, les pistes passionnantes qu’ouvre cette étude pour nourrir notre réflexion […] à travers les nouveaux liens qui pourraient se développer entre fixe et mobile dans la ville de demain. »

Sédentarité, la vie encapsulée

Car c’est en effet tout l’enjeu du sujet qui nous intrigue ici, et nous transporte du mobil-home de la Sky jusqu’aux caravanes de Black Rock City, où se déroule Burning Man. Les mutations de la sédentarité, qui s’érode depuis plusieurs décennies maintenant et s’accélère par le truchement des terminaux personnels, invite à repenser nos manières d’habiter. Convoquons, pour aller plus loin, une autre réflexion particulièrement inspirante trouvée chez Transit-City. La superposition idoine de deux photos s’offre ainsi comme un futur possible à la question du logement, dans la droite lignée de l’architecture modulaire : et si les caravanes de demain, telles des briques Lego, venaient littéralement « s’imbriquer » dans les pavillons de leurs propriétaires plutôt que de simplement stationner devant ?

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L’idée est particulièrement réjouissante, en ce qu’elle ouvre des perspectives sur la réinvention infrastructurelle de l’habitat. Imaginons par exemple un croisement entre Airbnb, des camping-cars, et les logements à moitié terminés de la Villa Verde, au Chili (première photo ci-dessus). Plutôt que d’aller stationner sur un camping ou sur le parking d’un hôtel, le touriste en goguette viendrait s’arrimer à des pavillons fendus en deux, à la manière d’un module spatial lorsqu’il atteint une station orbitale… On retrouve d’ailleurs ici l’imaginaire de la « greffe » urbaine, cher à nos réflexions sur les modes opératoires de la ville agile.

« Et quelque part, au bout de l’univers
Roule encore la vieille roulotte de mon père… » – Joe Dassin, Le chemin de papa

Certes, cela n’est pas à proprement parler un futur souhaitable, car on peut difficilement rêver d’un monde où les caravanes se multiplieraient à l’envie. Mais cette piste de travail ouvre le champ des possibles, et c’est là son plus grand mérite. A défaut d’être la solution ultime à la crise du logement, le camping-car se propose ainsi comme une allégorie de choix à la nécessaire « modularité » du logement, sur laquelle tout ou presque reste à faire. On se replongera d’ailleurs avec enthousiasme dans les réflexions des architectes « métabolistes », qui avaient intégré ces enjeux dès les années 60-70, en particulier grâce au système de capsules détachables rendues célèbres par la Nakagin Capsule Tower. Sauf que lesdites capsules seraient ici remplacées par les bons vieux camping-car de Monsieur et Madame Michu !

Nous aurons largement l’occasion de revenir sur les itérations à donner à ces réflexions, par exemple autour de l’architecture-conteneur, ou concernant les mutations du « jeu d’adresse ». En attendant, il faudra se contenter de ces quelques intuitions jetées à la volée. Mais peut-être qu’un jour, les coureurs de la Sky travailleront de concert avec des architectes ou des promoteurs, pour inventer le logement modulaire de demain ? Après tout, l’interdisciplinarité urbaine ne connaît pas de limites… Et ce n’est pas le prochain film de Gondry qui nous contredira !

2 commentaires

  • Bonjour, excellent texte ( comme d’habitude) : je ne sais si vous connaissez les éditions Gestalten qui font des beaux livres sur des trucs hyper hype. Une de leur dernière publication assez sympa « The new nomads » présente des projets/démarches/réalisations qui collent complètement à votre propos
    http://www.ignant.de/2015/03/25/living-on-the-road-the-new-nomads/

  • Bonjour Philippe GARGOV,
    Auriez-vous plus de précisions sur l’exploit de l’Américain avec le « Takes Bed Along », plus particulièrement l’année de réalisation ?
    En vous remerciant par avance cordialement.

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