12 septembre 2017
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L'observatoireArticles

Si la ville était plus kitsch, les gens seraient-ils plus heureux ?

Le 12 septembre 2017 - Par qui vous parle de , , ,

Charline Sowa est architecte-urbaniste. Ses travaux de recherche portent sur la fabrique de la ville au XXIe siècle, et plus particulièrement sur le cas des shrinking cities (villes en décroissance). Elle a crée, avec Hugo Bruyant, le collectif OVMH (Observatoire volant des milieux habités) basé sur Grenoble. Ensemble, ils animent le blog et le compte Twitter associé, avec pour volonté de créer un espace d’échange et de réflexion basé sur leurs expériences de projet, leurs recherches personnelles, leurs découvertes et l’actualité dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme. Leurs sujets de prédilection : les villes moches, les centres commerciaux et le kitsch en architecture ! Ci-dessous, découvrez plus en profondeur la ville tape à l’oeil et ses mille et une surprises… 

Less is a bore”, Robert Venturi

Le kitsch, c’est tout d’abord l’inauthenticité, la surcharge, le cumul des matières. C’est de mauvais goût, médiocre, laid, ringard, too much… Le kitsch nous intrigue d’une manière ou d’une autre. On ne reste pas insensible, que l’on aime ou que l’on n’aime pas.

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Comme une envie de chill sur les escaliers de la croupe d’un Apatosaurus en acier-béton

Le style kitsch se retrouve aussi dans l’architecture et la ville, enrobant le tout de nuances fantaisistes et intrigantes. Il survient en façade d’un édifice (par quelques détails farfelus), ou dans l’aménagement d’un jardin… Un bâtiment complet peut être kitsch. Dans l’espace public, on le rencontre en appercevant au loin un mobilier urbain décalé, ou en saisissant les couleurs et matériaux déroutants de tel ou tel aménagement.

Il a même marqué certains mouvements architecturaux, notamment dans les années 1970/1980 avec le groupe Memphis ou encore les postmodernistes. En réalité, tout le monde peut produire une architecture kitsch, habitants comme professionnels, accidentellement ou volontairement !

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Les fameuses « maisons cubiques » (Kubuswoningen) de Rotterdam aux Pays Bas, construites par l’architecte Piet Blom dans les années 1970 (source : ArchDaily)

J’ignore d’où me vient cette passion pour le kitsch. Mais l’attrait pour cette production architecturale particulière et ces petits détails “qui tuent” font sans aucun doute suite à ma lecture de Learning from Las Vegas de Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour. Les auteurs – qui ont largement alimenté le mouvement postmoderne – étudient Las Vegas où la surenchère et l’accumulation (formes du bâti, couleurs, matériaux, lumières…) dans la production architecturale, l’emprise démesurée de la publicité dans l’espace public, participent à construire une ville unique en son genre.

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Le « Big Duck« , construit à Flanders sur Long Island dans les années 1930

Dans cet ouvrage, ils font évidemment référence au cultissime « Big Duck », bâtiment kitsch le plus emblématique du XXe siècle… Cet énorme canard renfermait de fait la boutique d’une ferme vendant… des oeufs et des canards ! Loin d’être unique, cet exemple a été théorisé sous le concept « d’architecture canard » (novelty architecture en anglais). Il s’agit ainsi d’un bâtiment-sculpture prenant la forme symbolique de sa fonction, devenant aisément une enseigne publicitaire à lui seul. En s’inscrivant aux abords des routes, ces bâtiments deviennent des éléments de signal dans le paysage et ont pour objectif d’interpeller les conducteurs pour les pousser à la consommation. Ce courant architectural, que ’lon appelle aussi roadside architecture, a d’ailleurs déjà été abordé par pop-up urbain sur le blog Demain la ville.

La ville tape à l’oeil en clins d’oeil

Suite à mes différents voyages, sorties de terrain, lectures et autres errances sur le web, je dirais que le kitsch peut marquer l’architecture sur différents aspects : les formes, les couleurs, les matériaux, le style en général (pastiche,…), et de nombreux autres petits détails.

La forme du bâtiment peut avoir un aspect kitsch, comme l’illustre le Big Duck dès lors qu’il fait  référence à l’usage du bâtiment, et à un élément du quotidien facilement identifiable. L’architecture devient alors un marqueur du territoire amusant. Les formes les plus représentées dans cette vague « canard » sont généralement l’animal, la nourriture, voire certains objets du quotidien. Lorsque la mascotte d’une enseigne est antropomorphe, on ne s’étonnera pas non plus de voir apparaître dans le paysage un géant de 6 pieds à la peinture écaillée…1

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La somptueuse Big Pineapple, attraction touristique de la « Nambour Connection Road » à Woombye (Australie) –
« Big Things are large advertising objects, usually in the form of the item they are advertising, and are loosely defined as being at least twice the size of the object they represent and at least twice human size. Big Things have been called outdoor cultural objects which serve to construct and assert the identity of a town or area, and they have also been described as one of Australia’s most distinctive home-grown forms of folk art. » 

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Tianzi Hotel, Langfang Shi (Chine) : trois dieux anciens pour accueillir les touristes

Néanmoins, ce travail sur la forme d’un monument reste atypique et plutôt rare. Certains petits détails peuvent cependant surprendre au sein d’une construction globale. Les éléments de design incongrus – faisant office de porte d’entrée, de toit, de poteaux, ou encore de façade – apportent ainsi un “petit plus” à la construction globale. Ils donnent presque toujours une touche humoristique, un ton décalé au lieu, amusant visiteurs et passants.

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Cette touche kitsch se retrouve bien souvent en façade par le biais d’éléments publicitaires. Discovery Channel en a par exemple fait l’expérience lors de la programmation de l’une de ses “Shark Week” annuelles. Pour l’occasion, l’immeuble du siège de la chaîne américaine se voyait alors revêtu d’un requin géant traversant… (source)

Mais l’artifice le plus courant et le plus aisé pour “kitschiser” une façade, c’est encore la couleur ! Et on retrouve ce traitement un peu partout dans le monde.  Cela passe par des alliances de tons et de motifs, ou simplement l’usage de couleurs vives dans des villes où le gris domine. Cette surenchère de peinture peut  d’ailleurs parfois marquer spécifiquement l’identité d’une rue, d’un quartier, voire d’une ville entière.

Pour vous citer quelques exemples vécus, j’ai été particulièrement impressionnée de voir ce type d’excentricités colorimétriques à Bratislava, qui recouvraient un certain nombre de maisons et immeubles. Même les logements collectifs n’y ont pas échappé dans le cadre d’un mouvement de réhabilitation !

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Quelques trouvailles slovaques, de la plus alambiquée à la plus gracieuse – Bratislava, 2010 (crédits Charline Sowa)

En discutant avec des habitants, des architectes ou des urbanistes du coin, on se rend en effet rapidement compte que ces “décorations” ne sont ni anecdotiques ni superficielles… Elles s’inscrivent de fait dans une démarche bien plus profonde et collective en incarnant une alternative aux longues années de production architecturale bétonnée et grisâtre développée pendant l’ère communiste. On a choisi les couleurs pour égayer la ville.

En Inde, Tirunamavalai est aussi connue depuis plusieurs décennies pour ses maisons aux façades rythmées par des couleurs et formes géométriques caractéristiques. On dirait que le groupe Memphis s’est approprié la ville ! Provocation ? Démonstration de richesse ? Compétition entre voisins ? Je n’ai pas réussi à en connaître la raison, mais en tout cas, les nouvelles maisons sont toujours plus extravagantes les unes que les autres, et ce depuis au moins les années 1940.

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Le kitsch c’est chic ! – Tirunamavalai. Photographies de Vincent Leroux (source)

Parfois, le kitsch urbain est plus subtil. Certains architectes reprennent des codes du kitsch pour réfléchir à l’habitat d’aujourd’hui. Les éléments convoqués s’intègrent plus finement dans l’environnement urbain. Pour ne donner que quelques exemples parlants de cette démarche :

– L’agence Ayla-Suzan Yöndel a imaginé une école en forme de chat. La forme ludique du bâtiment a été réfléchie en fonction des futurs usagers.

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-L’agence WAM Architecten réexplore, dans son projet Inntel Hotel Amsterdam-Zaandam, l’architecture traditionnelle locale.

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-Le bolivien Freddy Mamani cherche à valoriser l’identité andine dans ses productions.

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Le kitsch, un art d’habiter ?

À voir la place du kitsch dans l’architecture ordinaire, c’est à se demander s’il ne traduit pas un certain art d’habiter. Dernièrement, en me baladant dans un patelin suisse, je suis tombée nez à nez avec une maison aux cent nains de jardin. Secrètement, je rêve de piloter une enquête sociologique sur le comment du pourquoi de tels choix et productions décoratives par les habitants…

Bien que très personnelle, la construction d’un tel univers dans l’enceinte d’une habitation entraîne nécessairement des répercussions sur l’environnement urbain. Une relation particulière est ainsi établie entre l’habitant et son voisinage, entre le passant et son espace de traverse. Ces fantaisies peuvent aussi bien être une source de conflit, que lancer une impulsion – d’étonnement, d’expression, de discussion etc. – à l’échelle de la rue.

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La maison de Steffen Modrach, ou le palais idéal du Facteur Cheval à l’allemande  

En un sens, le kitsch dépose un peu de vie privée dans l’espace public. En effet, il est intéressant de noter que l’habitant d’un lieu kitsch nous montre, par l’aménagement extérieur de sa maison, une partie de son intimité et de sa personnalité. Il nous invite à entrer dans son monde. Ensuite, le kitsch diversifie l’environnement urbain.

Les productions kitsch dans l’extérieur habité créent des “accidents” (culturels, esthétiques etc.) dans le tissu urbain. D’une certaine manière, elles cassent la rigueur que la ville dicte par ses codes et ses normes. Les différentes formes de kitsch urbain participent alors à construire un décor différenciant, et par là même une identité pittoresque au quartier d’implantation.

Bachoter la ville tarabiscotée

Qu’elles soient perçues comme atypiques, amusantes et/ou laides, ces excentricités ajoutent un caractère singulier à des espaces stéréotypés, auxquels on ne prête généralement pas d’intérêt (autre que fonctionnel). Suscitant des curiosités, produisant des réactions, elles rendent la ville plus amusante, plus extravagante, moins conformiste !

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La « Maison Tordue » (Krzywy Domek) de Sopot en Pologne, est en fait un morceau de centre-commercial…

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Ceci n’est pas une école maternelle, mais bel et bien des appartements à louer (notamment sur Airbnb) dans la banlieue de Tokyo !

Si le kitsch est appréciable par petites touches déroutantes, le phénomène devient rapidement étouffant lorsqu’il habille une ville entière… Aimer le kitsch urbain est une question de goût, certes ! Néanmoins, l’un de ses principaux atouts s’incarne dans l’attention qu’il suscite auprès de tous les publics. N’est-il pas, dès lors, la meilleure entrée dans le monde de l’architecture et de l’urbanisme pour les personnes novices ? L’observation de ces productions urbaines détonantes amène en effet aisément à la discussion, à l’interrogation.

Ainsi, derrière ses atours  extravagants, désinvoltes ou marchands, le kitsch effleure les grandes questions de la production architecturale et la fabrication de la ville contemporaine. Qui sait, les enjeux urbanistiques de demain se cachent peut-être quelque part entre un marchand de glace en forme de hibou et un temple bouddhiste captif d’un dragon colossal…

  1. Pour plus de bâtiments « coin-coin », voir ici et []

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