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Untitled : derrière mon livre je fais ce qui me plaît me plaît

Le 29 avril 2011 - Par qui vous parle de ,

[ Note de Philippe G. : Cela fait longtemps que je m’intéresse au temps de la mobilité, et notamment à la manière dont nous nous créons une « bulle » individuelle dans le métro/bus pour pallier les désagréments des transports collectifs (cf. Le dormeur du rail nippon). La lecture, et plus récemment le jeu sur mobile, sont quelques uns des moyens qui permettent aux voyageurs de « s’extraire » du wagon le temps d’un trajet. En ce sens, il est extrêmement pertinent d’en observer la pratique in situ, comme Nicolas Nova le propose à ses étudiants, afin de mieux comprendre la manière dont nous vivons nos déplacements (cf. Reading Underground dans le NYTimes)

Le sachant grand « lecteur mobile », j’ai donc proposé à Matthias de The Best Place, dont deux billets ont déjà été repris dans ces colonnes (ici et ), de porter son regard d’écrivaillon sur cette problématique. A ma grande surprise, il est encore allé plus loin que je ne le pensais en ne s’intéressant pas seulement à la « bulle » que l’on se façonne en lisant, mais à la seconde « bulle » qu’on y ajoute derrière l’anonymat d’un ebook. Une réflexion originale sur la manière dont les technologies modifient nos pratiques sans que l’on ne s’en rende compte. Et quand c’est traité avec autant d’élégance… Le billet original est à lire ici, je l’ai un chouïa modifié :-) ]

Sur le même carré de places assises de la ligne 8 que moi, deux lecteurs de Katherine Pancol. Deux quadras représentatifs du lecteur occasionnel, une femme ordinaire et un cadre sup avec son attaché-case. Deux livres de poche. C’est moins cher et beaucoup plus simple à manipuler dans un métro bondé. De mon côté, je lisais aussi. Mais ça ne se voyait pas, puisque j’étais sur mon téléphone portable, à faire défiler le bouquin dont on parlera après-demain. J’étais capable de déchiffrer la reliure des livres de mes voisins, de savoir ce qu’ils lisaient. Mais eux ne voyaient qu’un téléphone portable, avec des fragments de texte qui défilent. J’étais devenu un lecteur anonyme.

Ça ne me dérange pas. Bien au contraire. Sur les seize arrêts en ligne droite qui séparent mon appartement de mon bureau, je ne veux pas être dérangé. Du tout. Le casque sur mes oreilles veut dire « allez vous faire voir, je ne vous écoute pas ». Le livre entre mes mains veux dire « allez vous faire voir, je ne vous regarde pas ». C’est se créer une bulle, un espace invisible qui vous sépare des autres gens, des démarcheurs, des musiciens de bas étage. Dans la plupart des cas, il est impossible de savoir ce qu’un type avec un casque vissé sur le crâne écoute dans le métro. Personne ne sait ce que les enceintes me crachent dans les oreilles. Depuis le livre numérique, personne ne sait ce que je lis non plus. Je suis totalement isolé du reste de la rame.

Ce nouveau mode de consommation littéraire crée un déséquilibre entre les gens du papier et moi. Je peux savoir ce qu’ils lisent. Il me suffit d’orienter mon regard le long de la tranche, sur la couverture ou simplement en tête de page. Eux peuvent se contorsionner autant qu’ils veulent, mais mon Kindle ne possède pas de couverture, pas plus qu’il n’affiche à l’écran le titre de l’ouvrage que je suis en train de bouquiner. Petit sentiment stupide de supériorité, balayé par un léger pincement au cœur. Parce que je me souviens de cette fille, trop mignonne, debout, appuyée contre la porte de la rame. Je la fixais. Elle a sorti un livre de poche. Gatsby Le Magnifique. Un des meilleurs romans de l’univers, l’accessoire qui l’embellissait plus que tout le maquillage ou les bijoux du monde. Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

Dans le futur du présent. Je peux lire le roman préféré de ma voisine d’en face de métro. Elle n’en saura jamais rien. Elle ne me demandera pas si j’aime ce que je lis, ce que j’en pense. Je poursuivrai mon voyage sans interruption, dans le confort de ma bulle. Sans prendre le moindre risque. C’est le prix à payer pour être un lecteur anonyme.

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3 commentaires

  • J’aime beaucoup l’anecdote, qui m’en rappelle une autre rentrée dans l’histoire des jeux vidéos. C’est après tout en voyant un homme d’affaire jouer avec sa calculette dans le shinkansen que Gunpei Yokoi a eu l’idée du Game&Watch … initialement créé pour distraire les adultes dans les transports sans que ceux-ci ne soient « pris » à jouer.

    Le fait que Kindle, Smartphones, consoles portables répondent de manière si satisfaisante à cette fonction n’est donc pas si étonnant ; c’est dans leurs gènes :)

  • Post intéressant, notamment en ce qu’il montre bien cette tension entre d’un côté, ce que Goffman appelle le droit à la réserve (qu’on me foute la paix) et l’envie d’attirer tout de même l’attention (avec un objet insolite). Dans ce dernier cas, le fait de lire sur un support technologiquement avancé et cher semble effectivement une manière subtile d’établir une relation tacite de domination sur les lecteurs. Mais n’ y a t-il pas aussi le risque inverse : que le lecteur ‘équipé’ passe simplement pour un fanfaron un peu affligeant ? Les rapports de pouvoir sont souvent plus complexes que le binarisme dominant/dominé. La lecture est aussi censée être une rencontre, mais entre qui et qui ? On en revient au couple savoir/pouvoir… En revanche, votre dichotomie lecteurs papier/lecteurs numérique n’est-elle pas un peu simplificatrice ? Il y a en effet fort à parier (un Ipad 2, par exemple) que le lecteur numérique est aussi un lecteur papier, en vertu de cette tendance sociologique de cumul des pratiques…

  • C’est intéressant car je travaillais ce matin sur un article concernant les « gestes et normes » mis en place par les usagers des technologies de l’information et de la communication.

    Et un élément que je notais correspondait à la valeur à donner au moment où l’on accepte de « sortir » de cette bulle. L’exemple le plus frappant pour moi concerne les situations dans lesquelles j’enlève les écouteurs de mon iPhone par exemple devant un contrôleur de train… comme une sorte de marque de respect pour l’interlocuteur.

    Dans le contexte de la lecture, et on l’avait constaté dans les observations réalisés par les étudiants de l’ENSCI en février, cela se traduit par « plonger la tête dans le livre » versus « changer de posture et regarder une autre personne/le contrôleur ».