Commerces mutants mutandis : récits de la ville-marchandise

Le 25 novembre 2013 - Par qui vous parle de , , , , dans parmi lesquels

Les habitants d’une ville observent les mutations de leur espace de vie par des indicateurs variés. C’est notamment à travers l’évolution des « lieux de consommation » que l’on peut retracer une certaine histoire socio-économique des villes. Certains d’entre eux sont caractéristiques d’un certain niveau et mode de vie des riverains, d’autres ont une aura socio-culturelle plus neutre. La typologie des commerces en dit ainsi long sur la ville qui les accueille. De ce fait, leurs hybridations sont une précieuse source d’enseignement pour nous autres, observateurs amateurs ou aguerris. Revue de tendances, pour prendre le pouls de ces chalandises en changement.

La haute villageoisie

Les lieux de consommation représentent eux-mêmes des espaces mutants, et encore plus dans les villes économiquement dynamiques. Différentes tendances sont intimement liées aux métamorphoses de ces lieux, et des usages qu’ils entraînent. L’essor de la figure du tiers-lieu comme idéal, et de ses dérivés comme la chaîne de cafés chics et connectés Starbucks, auront notamment participé à réinventer le modèle « à la mode » du lieu public de rencontre et de partage des dix dernières années.

D’un autre point de vue, l’aspiration à importer certains modèles de distribution venus de l’étranger aura sans nul doute appuyé ces transitions. Jugés plus pratiques, ou bien plus « cools« , les formules émergentes de consommation fleurissent dans nos grandes villes à vitesse grand V.

L’un des meilleurs leviers pour l’implantation de ces nouveaux spécimens demeure l’embourgeoisement d’un quartier, et sa fréquentation par les dites « classes créatives » (bobos et hipsters compris). Et vice versa. Dans un article consacré à la disparition des bars érotiques dans nos rues, Libération expliquait avec justesse les attentes d’un « quartier gentrifié » :

“le business du sexe et la monoactivité ne correspondent pas à l’idée que se font les riverains de leur environnement. Ils aspirent au modèle du village, avec des commerces de bouche variés.”

De ce point de vue, les lieux de la consommation dernier cri coûtent sans surprise plus cher, mais apportent la « valeur ajoutée » attendue par sa clientèle spécifique. Au détriment, peut-être, d’une certaine diversité des commerces…

J’ai plus d’appétit dans un bar à gouda

A Paris ou ailleurs, les fameux « besoins » d’authenticité, de confort, d’ambiance « cosy » ou tout simplement d’exotisme, trouvent leur réponse dans l’exponentielle figure du bar à thème. Et on ne parle pas forcément des échoppes où l’on peut consommer des boissons spéciales : bar à vin, bar à smoothie, bar à whisky, bar à champagne, BAR A EAU (oui, avec une bouteille de flotte incrustée de cristaux pour 50 euros seulement)…

En effet, le dernier lieu excentrique en date est un bar à chats à Paris, suivi de l’ouverture – encore plus insolite – d’un bar à hiboux à Tokyo quelques semaines plus tard. Cela dit, le « bar à quelque chose » n’a même parfois plus rien à voir avec le lieu réhydrateur traditionnel. En effet, les secteurs de la restauration (le bar à sushi, déjà ancien) et de l’esthétique se sont déjà bien réappropriés le concept. Ne vous rendez donc pas dans un bar à chignon, un bar à sourire ou bar à ongle si votre gorge se voit soudainement asséchée.

Avec la lecture de l’ouvrage Fantasmagories du capital (L’invention de la ville–marchandise), l’excellent magazine Métropolitiques délivrait une analyse politique solide de ces singularités urbaines :

« Depuis plus de deux siècles, le capital n’a eu de cesse d’inventer des lieux qui, « sur fond de règne de la marchandise, refoulent leur origine économique en vue de canaliser les plaisirs individuels et collectifs ». Dans un déni des contextes économique et politique, les fantasmagories du capital rejetteraient ainsi « le réel et son activité essentielle : production et consommation, plus-value et gaspillage, exploitation des ressources naturelles et aliénation des hommes ». Il leur faut aveugler, « fermer les yeux terrifiés par le présent », et le meilleur moyen d’y parvenir est bien évidemment d’illuminer et d’éblouir. »

On s’étonne encore de ne pas trouver l’adresse du bar à bar ou du bar à thym sur la toile. Si l’un de vous est assez couillon/couillu pour tenter le coup, on vous soutient bien fort.

Remixeurs à prendre ou à laisser

Une autre tendance, proche de celle que nous venons d’évoquer, s’incarne dans l’hybridation des offres commerciales d’une même structure. Ainsi, cet aspect de la distribution actuelle regroupe tout un tas de modèles, du café-laverie jusqu’aux lieux culturels enrichis, tels que la Gaîté Lyrique.

Il y a quelques années le groupe Casino-Proximité lançait, en partenariat avec Relay, une franchise caractéristique de cette tendance :  le magasin hybride « Chez Jean« . Le concept ? Un « cafetier & épicier » dont la clé du succès réside dans « la rapidité du parcours client : restauration, épicerie et presse« Plus grandiloquent encore, le grand groupe de distribution britannique Tesco a récemment décidé de pousser plus loin le principe d’hypermarché. Le webzine Influencia nous présente ainsi le magasin Tesco Extra, basé dans la banlieue londonienne, à Watford :

« En plus d’être un facilitateur de la vie quotidienne, ce concept store apporte fantaisie, agréments et pauses à son visiteur. Et si l’hypermarché reste un lieu de courses alimentaires, son espace est entièrement refondu, intégré pour offrir tout un tas de loisirs, de récréations et d’espaces libres. Exactement comme dans une rue principale de centre ville avec ses boutiques, ses espaces jeux, sa salle de fête ou ses bistrots et cafés. »

En effet, cette grande surface propose un « combo » d’offres si étendue qu’il en ferait pâlir la « Maison du fada« . On ne parlera toutefois pas ici de la bonne vieille gare-centre commercial ni des lieux reconvertis qui font rage à l’étranger. Même si nous en sommes friands, on s’éloignerait quelque peu du sujet.

C-C-C-Combo breaker

Cependant, la tendance de fond n’est pas propre aux attentes d’une certaine bourgeoisie. Au contraire, on retrouve le phénomène dans les quartiers les plus pauvres des villes françaises. En se baladant à Marseille, Barbès, Belleville ou encore Guillotière à Lyon, vous pourrez ainsi tomber sur quelques unes de ces devantures baroques.

De notre côté, on raffole de ces perles urbaines qui nous rappellent que la distribution innovante ne se résume pas à boire des cocktails bio en grandes pompes. En témoigne ce multiplex de l’extrême, brillant exemple de la créativité commerciale qui peut naître de l’hybridation… On adore tellement qu’on vous en reparle bientôt.

Le seul coiffeur où tu peux fumer la chicha en te prenant pour un perso de GTA…
Vu à Lyon, 8e arrondissement – Crédits @pippojawor

1 commentaire

  • On ferme les bars érotiques, et pourtant les hipsters recherchent des « commerces de bouche variés »… C’est à n’y plus rien comprendre.

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